Cambodge & Parcours : Thong Saroth, 24 années derrière la caméra

Thong Saroth a consacré 24 ans de sa vie à travailler comme ingénieure du son, monteuse vidéo et, surtout, caméraman. En évoquant ces années, son amour inconditionnel pour son travail s’avère frappant, même si elle a dû affronter quantité de difficultés et de challenges.

hong Saroth, 24 années derrière la caméra
Thong Saroth, 24 années derrière la caméra

Bien que cette profession ne soit exercée que par très peu de femmes, que ce soit au Cambodge ou ailleurs, Saroth pratique son métier depuis près d’un quart de siècle, traversant des moments intenses ponctués de dangers, de frustrations ou de larmes. Quels sont les plus grands défis auxquels Thong Saroth a été confrontée au cours de sa carrière ? Ky Soklim de ThmeyThmey l'a récemment interviewée sur son travail pendant plus de deux décennies au cours desquelles elle a aussi été impliquée dans le son et le montage.

Ky Soklim : Vous avez travaillé la moitié de votre vie en tant que caméraman, qu’est-ce qui vous a motivée pour exercer ce métier ?

Au tout début de ma carrière, je n’avais aucune intention de m’impliquer dans la prise de vue vidéo, je voulais juste devenir monteuse. Cependant, lorsque j’ai commencé à exercer cette activité, je me suis rendu compte qu’il y avait souvent trop peu de plans à combiner. Comme j’aime le terrain, j’ai décidé de me lancer dans la prise de vue. Cela m’apportait aussi des idées créatives pour le montage.

Certains hommes sous-estiment ce dont les femmes sont réellement capables. Ils disent qu’elles ne peuvent rien faire d’autre que de rester à la maison dans leur cuisine, ou effectuer un travail de bureau. Mais j’ai décidé que, si les hommes peuvent le faire, je peux aussi. C’est en partant de ce point de vue que j’ai commencé à travailler comme caméraman.

Ky Soklim : Y a-t-il eu un moment particulier qui vous a fait réaliser qu’il s’agissait réellement d’une passion ?

Quand j’étais enfant, ma famille vivait dans la pauvreté. Ma mère était veuve et devait s’occuper de ses sept enfants — je suis la plus jeune. Nous n’avions même pas de radio à l’époque. Un jour, alors que je devais avoir 9 ans, j’ai aperçu en visitant la maison de quelqu’un un poste de radio, qui m’a profondément intriguée. En observant l’objet, je me demandais comment du son pouvait bien en sortir. Les propriétaires de cette radio, qui l’avaient égarée, ont alors cru que j’avais essayé de la voler, ce qui a provoqué la colère de ma mère et m’a valu une correction de sa part. À partir de là, je me suis qu’il valait mieux apprendre... Plus tard, je me suis aussi intéressée à la technologie de la télévision. De 1987 à 1988, j’ai été sélectionnée pour étudier en Union soviétique, ce qui m’a permis d’élargir mes connaissances.

Ky Soklim : Les métiers de l’image sont surtout pratiqués par des hommes, vos débuts ont-ils été difficiles ?

Au tout début, je me sentais assez maladroite, à cause de tout l’équipement que je devais transporter. J’étais loin de l’image de la femme qui marche avec son sac à main. Il y avait de nombreuses sacoches et mallettes, une pour l’appareil photo, une pour la batterie, une autre pour les objectifs, sans oublier le trépied.

« À la fin des années 1990, les caméras étaient volumineuses et pesaient environ 10 kilos, en plus des batteries et du trépied. J’ai transporté tout cela dans les montagnes et au bord des cascades »

J’ai essayé d’escalader les pentes du Phnom Bakheng aussi rapidement que les hommes pour filmer le coucher du soleil. Comme je n’arrivais pas à suivre leur rythme, je partais à l’avance. Peu à peu, grâce à ces expériences, je me suis sentie décomplexée et j’ai cessé d’être timide. Je faisais mon travail et ces sentiments négatifs ont fini par disparaître. J’avais environ 24 ans lorsque j’ai débuté, et à cette époque, les femmes de mon âge n’étaient pas attirées par ce type de carrière. Elles voulaient pour la plupart travailler confortablement dans un bureau.

Ky Soklim : Un travail qui vous oblige à affronter des terrains difficiles a-t-il représenté un défi pour vous ?

C’était au début très difficile pour moi. Mais des jours et des jours de travail et de nombreux efforts répétés m’ont finalement aguerrie. Peu à peu, je suis tombée amoureuse de mon travail qui, pour moi, était finalement agréable.

Thong Saroth
Thong Saroth

Mais un jour… Je me trouvais dans une rizière, alors qu’il pleuvait, et je voulais saisir la beauté d’une scène montrant des agriculteurs cultivant le riz. Un accident s’est produit avec la caméra, qui m’a électrocutée, et je me suis écroulée. (Thong Saroth se met à pleurer.) Alors que je me m’inquiétais surtout pour moi, mon patron, lui, ne se préoccupait que de la caméra. J’ai tout de même achevé les prises de vue, sans que personne ne se doute de ce qui s’était passé hors-champ. L’équipement était intact, mais cet épisode m’a secouée.

Ky Soklim : Afin de capturer la scène parfaite, les vidéastes doivent parfois attendre très longtemps pour capturer de bonnes images. Auriez-vous quelques exemples ?

Si vous voulez filmer de beaux paysages, une journée chaude et lumineuse n’est vraiment pas idéale. C’est en filmant entre 6 heures et 11 heures du matin que l’on obtient les vidéos les plus intéressantes. De 13 h à 16 h, les images seront surexposées et les visages ne ressortiront pas bien non plus. À partir de 16 heures, la lumière est bien meilleure. Des changements météorologiques imprévus, des problèmes techniques et des séquences qui ne s’avèrent pas satisfaisantes peuvent aussi rallonger votre temps de travail.

Ky Soklim : En pratiquant cette profession, avez-vous déjà entendu des gens dire des choses telles que « Pourquoi une femme a-t-elle choisi de faire un travail d’homme ? » ou « Peut-être qu’elle ne pourra pas le faire » ?

Oui… Un jour, un homme est venu sur mon lieu de travail pour que nous effectuions un montage. J’ai allumé l’ordinateur et il m’a alors demandé pourquoi le monteur n’était pas encore arrivé. Il a dit que les femmes ne pouvaient tout simplement pas exercer cette profession. J’ai dû lui mentir en prétendant que le technicien en charge du montage ne pouvait pas venir en raison d’une urgence, mais que je pouvais m’en occuper moi-même.

Thong Saroth au montage
Thong Saroth au montage

Ky Soklim : Celui qui est venu ce jour-là s’attendait à ce que seuls les hommes puissent effectuer ce genre de travail…

Oui, il ne s’attendait pas à ce que le monteur soit une monteuse. Même l’incrustation des sous-titres ne devait être effectuée que par des hommes, tout comme la conception et la réalisation de la jaquette pour le DVD. Ni lui ni son équipe ne savaient que j’étais la personne qui travaillait sur ces tâches. Quelque temps plus tard, il m’a demandé pourquoi le responsable du montage n’était jamais venu au bureau. Je lui ai dit la vérité, car je ne voulais pas qu’il ait le sentiment que les femmes ne peuvent pas produire un travail de qualité. Après avoir examiné ce que j’avais fait, l’équipe a salué ma patience, ma méthode, et a fini par accepter tous mes commentaires.

Ky Soklim : Entre un homme et une femme, qui serait le plus talentueux avec une caméra ?

Je pense que les hommes sont plus à même de produire de meilleures vidéos.

Ky Soklim : Pourquoi ?

Il y a une chose que l’on ne peut occulter : dans cette profession, les hommes sont avantagés sur les femmes en raison de leur force physique. Cependant, en termes de connaissances et d’idées, je pense que les femmes sont plus compétentes que les hommes.

Ky Soklim : Outre vos clients, avez-vous entendu des commentaires décourageants de la part de votre famille ou de vos amis par rapport à votre profession ?

Oui, cela s’est produit. On m’a dit qu’il y avait beaucoup de métiers qui conviennent bien mieux aux femmes, comme les emplois administratifs, dans les banques ou les institutions financières.

« On m’a aussi dit que je ne devrais pas travailler dans ce métier d’homme. Quand j’ai entendu ces mots, je ne me suis pas mise en colère »

Au lieu de cela, je leur ai répondu que chaque personne avait ses propres opinions, et que ce qui importe le plus est de faire le métier qu'on aime.

Ky Soklim : En 24 ans de carrière, avez-vous déjà ressenti de la lassitude pour cette profession ?

Non, pas encore. J’aime toujours ce que je fais. Cependant, en prenant de l’âge, je me rends compte que mon cerveau ne fonctionne plus aussi rapidement qu’avant. Je vais donc peu à peu privilégier le montage aux prises de vue.

Ky Soklim : Au cours des 6 ou 7 dernières années, de nombreuses femmes ont souhaité exercer ce métier, mais cette tendance s’est, semble-t-il, estompée. Pouvez-vous expliquer ce phénomène ?

Peut-être était-ce juste une petite étincelle, suscitée par la reconnaissance et la célébrité acquise par certaines personnes de la profession. Ce sont des raisons souvent personnelles. Pour ma part, je peux affirmer que mon travail passe avant les considérations financières.

Ky Soklim : Certaines personnes se plaignent d’avoir un équipement obsolète qui ne leur permet pas de produire des images de qualité. Cependant, lorsqu’ils reçoivent un équipement neuf, les images qu’ils tournent n’en sont pas forcément meilleures. Pourquoi ?

Le cerveau est certainement bien plus important. Nous devons l’utiliser pour faire preuve de créativité. Vous ne devriez pas dépendre entièrement de ce qu’il est possible d’obtenir techniquement. Même si la caméra ou tout autre équipement est obsolète, au moins votre esprit est à jour.

Ky Soklim : Entre une scène centrée sur l’être humain et une autre ayant pour thème la nature, laquelle est techniquement la plus difficile à tourner ?

Capturer un paysage est plus difficile. Les humains peuvent être mis en scène ou dirigés. La nature reste telle qu’elle est, impossible à contrôler. Il m’a parfois fallu plusieurs jours pour capturer les images d’un coucher de soleil. C’est pourquoi il faut toujours savoir à l’avance ce que l’on veut filmer et, ensuite, se montrer patient.

Thong Saroth au montage
Thong Saroth au montage

Ky Soklim : Quelles sont les qualités les plus importantes qu’une femme doit posséder pour faire carrière ? Y a-t-il des conseils que vous aimeriez donner aux jeunes — et en particulier aux femmes — qui s’intéressent à la vidéo ?

Aux jeunes Cambodgien (ne) s qui se montreraient passionnées par cette profession, je conseillerais d’être patient et d’essayer de bien saisir l’atmosphère d’une scène. Il faut aussi prendre vos propres décisions concernant vos images. Vous devez toujours continuer à apprendre et rester attentif. De nouvelles technologies apparaissent régulièrement, ce qui nécessite de bien se tenir au courant. Vos professeurs pourraient vous apprendre quels sont les angles à utiliser, mais vous devez vous-même être créatif. Sinon, l’innovation ne pourra pas se produire. Encore une fois, et je le répète, la patience est toujours ce qu’il y a de plus important.

Propos recueillis par Ky Soklim.

Avec l’aimable autorisation de Cambodianess. Version anglaise ici…

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