Cambodge : L'invitation controversée de Trump au Conseil de la Paix, un pari économique risqué pour le Royaume
- Christophe Gargiulo

- il y a 2 heures
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L’invitation officielle adressée début janvier 2026 par le président américain Donald J. Trump au Premier ministre cambodgien Hun Manet pour rejoindre, en tant que membre fondateur, le tout nouveau « Board of Peace » fait l’effet d’un mini électrochoc diplomatique dans une Asie du Sud-Est déjà traversée par des tensions stratégiques.

Derrière ce geste se cache bien plus qu’une simple courtoisie politique : il s’agit d’un test grandeur nature de la capacité du Cambodge à naviguer dans un environnement international fracturé, oscillant entre son partenaire historique chinois et un Washington déterminé à redéfinir les équilibres régionaux.
Présenté par la Maison-Blanche comme une alternative « réactive » et « non bureaucratique » aux grandes institutions multilatérales jugées vieillissantes, le « Board of Peace » se veut, selon ses promoteurs, un instrument de diplomatie pragmatique, orienté vers l’action rapide en matière de prévention des conflits, de reconstruction et de gestion post-crise.
Pour le Cambodge, l’opportunité semble attrayante : ses exportations vers les États-Unis ont atteint un niveau record de 12,73 milliards de dollars en 2025, soit près de 42 % de ses exportations totales estimées à 30,14 milliards, confirmant les États-Unis comme premier partenaire non asiatique du royaume.
Une initiative controversée aux fondations fragiles
Pourtant, la création du « Board of Peace » — dont la charte provisoire fut signée à Washington le 10 janvier 2026 — a immédiatement suscité de vifs débats. Si son objectif officiel est de « faciliter la médiation rapide et la stabilisation post-conflit globale », de nombreux observateurs y voient avant tout une manœuvre géopolitique déguisée. Seul le Pakistan, parmi une cinquantaine de pays invités, a accepté d’endosser le statut de membre fondateur. Les autres puissances moyennes, telles que la France, l’Inde, la Malaisie et le Vietnam, ont décliné l’invitation, dénonçant ce qu’elles qualifient de « cirque diplomatique » biaisé, perçu comme un organe pro-israélien et explicitement anti-chinois.
Le Board, dépourvu de budget propre et d’un secrétariat permanent, fonctionne pour l’heure sur des contributions volontaires encadrées par Washington. En contournant le système onusien, il alimente les soupçons quant à son statut réel : structure de coopération ou instrument « America First » servant à renforcer l’influence américaine et à marginaliser les institutions internationales existantes ?
Pour Pékin, la réponse ne fait guère de doute : le « Board of Peace » serait une tentative de construire une alliance parallèle pour contenir son influence croissante dans les pays en développement, notamment en Asie du Sud-Est.
Le dilemme cambodgien
À Phnom Penh, la réception de l’invitation a provoqué quelque débat. D’un côté, le gouvernement la perçoit comme un signal fort de reconnaissance internationale, valorisant la diplomatie de Hun Manet et confirmant sa montée en puissance sur la scène mondiale. Le Cambodge serait le seul pays de l’ASEAN convié à siéger au sein d’un organe aussi proche du cercle décisionnel américain, une opportunité jugée historique.
Mais pour nombre d’économistes et de diplomates cambodgiens, cet honneur pourrait se transformer en imprudence stratégique. En 2025, la Chine a fourni plus de 52 % des investissements directs étrangers (IDE) du pays, notamment dans les infrastructures, l’énergie, la construction et les zones économiques spéciales. Une déviation perçue comme hostile pourrait déclencher des représailles économiques : suspension de prêts concessionnels (estimés à 4 milliards USD par an), ralentissement de projets d’infrastructures phares, voire pressions politiques au niveau des instances régionales.
Opportunités économiques et promesses de diversification
D’un point de vue économique, l’intérêt immédiat d’une coopération accrue avec Washington repose sur des avantages tarifaires et réglementaires déjà amorcés en 2025. L’accord bilatéral signé en octobre de cette année a supprimé les droits d’importation sur la plupart des produits américains et plafonné le taux réciproque à 19 %, comparé à des fourchettes antérieures allant de 36 à 49 %. Cette ouverture favorisait déjà l’afflux de capitaux américains dans la logistique, les technologies vertes et le secteur minier.
L’adhésion au Board permettrait de consolider cette dynamique tout en offrant au Cambodge une sorte d’« assurance politique » auprès des bailleurs américains. Les perspectives incluent notamment un afflux d’IDE dans les secteurs émergents : extraction de minéraux critiques (terres rares, lithium), infrastructures énergétiques numériques, cybersécurité et chaînes d’approvisionnement post-pandémie.
Plusieurs analyses prévoient une possible triplication des revenus d’exportation dans ces segments d’ici trois ans, principalement à travers la relocalisation d’activités manufacturières américaines initialement basées au Vietnam.
Le gouvernement cambodgien mise sur une croissance soutenue du PIB, évaluée à 4,8–5,2 % en 2025 et entre 4 et 5 % en 2026. Les projections internes anticipent la création d’environ 50 000 emplois nouveaux dans l’industrie et les services technologiques, contribuant à une diversification progressive de l’économie au-delà du textile et de l’agroalimentaire, secteurs aujourd’hui dominants.
Risques macroéconomiques et vulnérabilités politiques
Cependant, cet optimisme ne doit pas masquer les risques. La dépendance croissante envers le marché américain (42 % des exportations totales) rend le Cambodge particulièrement vulnérable en cas de changement soudain de la politique commerciale de Washington. Les annulations temporaires d’avantages tarifaires décidées en 2025 ont déjà rogné la croissance industrielle de 0,6 point. De plus, si Pékin décidait de geler ses programmes d’aide et de financement, Phnom Penh pourrait être confrontée à un déséquilibre budgétaire majeur. Selon certaines estimations, un retrait partiel du soutien chinois ferait grimper le ratio dette/PIB de 5 points en un an, aggravant la pression sur la monnaie et sur les réserves de change.
Sur le plan diplomatique, une adhésion trop rapide au « Board of Peace » placerait le Cambodge dans une position délicate vis-à-vis de ses voisins de l’ASEAN. L’organisation régionale prône une neutralité stratégique basée sur le consensus et la non-ingérence, principes qui risquent de se heurter à la logique de blocs implicite portée par l’administration Trump. La Thaïlande, déjà en désaccord avec Phnom Penh sur plusieurs dossiers frontaliers, pourrait exploiter cette situation pour renforcer son statut d’allié privilégié de Pékin ou de médiateur alternatif.
Un test pour la diplomatie cambodgienne
Au-delà des chiffres et des avantages économiques potentiels, l’invitation américaine représente pour le Cambodge un véritable test de maturité diplomatique. La génération Hun Manet, plus anglophone et technologiquement ouverte, cherche à repositionner le royaume dans un monde fragmenté. L’enjeu sera de transformer cette ouverture en levier de diversification plutôt qu’en dépendance supplémentaire.
Pour ce faire, Phnom Penh devra s’assurer que toute adhésion au Board soit assortie de garanties claires : participation des institutions multilatérales, intégration des principes de neutralité régionale de l’ASEAN et transparence dans la gouvernance de l’organe. Une approche prudente, fondée sur la consultation et la coordination, permettrait au Cambodge de maximiser les retombées économiques tout en minimisant les risques géopolitiques.
En définitive, le « Board of Peace » illustre le tournant diplomatique du début 2026 : celui d’une recomposition des alliances à l’ombre de la rivalité sino-américaine. Pour le Cambodge, il ne s’agit pas seulement d’un choix de partenariat, mais d’un exercice d’équilibrisme entre puissance et prudence. Accepter l’invitation serait un pari audacieux ; le refuser, peut-être une occasion manquée.
La clé résidera dans la capacité du gouvernement à concilier ambition économique et souveraineté stratégique — condition indispensable pour exister en tant qu’acteur autonome dans le nouvel échiquier indo-pacifique.







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