Cambodge & Hommage : MC Lisha, Une enfant des rues devenue icône du hip‑hop
- La Rédaction

- il y a 11 heures
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Dans la capitale cambodgienne, Jessica « Lisha » Srin a construit une trajectoire à contre‑courant des scénarios imposés aux jeunes femmes cambodgiennes. Dans Phnom Penh, elle grandit dans un environnement précaire qu’elle décrit elle‑même comme « le ghetto », entre une mère seule, une petite sœur, et un père qu’elle ne verra que trois fois.

Cette enfance de survie forge chez elle une énergie brute, nourrie par la débrouille du quotidien et une conscience sociale aiguë qui, plus tard, deviendra le moteur de ses textes.
La révélation vient à la fin des années 1990, lorsque DJ Sope, réfugié revenu de Californie, commence à inonder les ondes cambodgiennes de Run‑DMC, Afrika Bambaataa et des sons hip‑hop qu’aucun auditeur local n’avait encore entendus. Pour la jeune Jessica, c’est un électrochoc esthétique et politique :
« Ce n’était pas de la pop ennuyeuse, c’était la vraie liberté d’expression », confiera‑t‑elle plus tard.
Dans un pays où l’on attend encore trop des femmes qu’elles soient sages, discrètes, presque silencieuses, elle découvre une musique qui autorise le cri, la colère, le récit cru de la réalité.
Pionnière du rap féminin cambodgien
Dès le début des années 2000, Lisha ne se contente plus d’écouter : elle se met à rapper, écrire, enregistrer, au moment même où le hip‑hop cambodgien invente ses propres codes. Avec DJ Sope, qui est souvent présenté comme le « grand‑père » du hip‑hop au Cambodge, elle tient des émissions radio et participe à la diffusion de ce genre encore marginal, transformant peu à peu une curiosité sonore en véritable scène.
Rapidement, elle intègre la constellation KlapYaHandz, collectif de rappeurs, chanteurs et producteurs qui se donne pour mission d’élever les arts cambodgiens par le hip‑hop et le R&B.
Loin des ballades romantiques qui dominent la pop khmère, Lisha impose un flow rapide, nerveux, en khmer, qui lui vaut le titre de « plus rapide rappeuse de langue maternelle khmère » sur certains morceaux comme « Sweet Words ». Sur les compilations et clips du label, notamment la chanson « Woman », elle mêle storytelling autobiographique et empowerment féminin, faisant le lien entre les improvisations orales traditionnelles (chapei, ay ay) et les codes du rap moderne.
Dans une scène largement dominée par des hommes, Lisha s’affirme comme l’une des toutes premières grandes figures féminines du hip‑hop cambodgien. Plusieurs médias régionaux et internationaux la présentent comme la « badass female rapper » du royaume, celle qui défie les normes de respectabilité imposées aux femmes et assume pleinement une attitude frontale, directe, parfois provocatrice.
Une plume qui raconte la survie, la ville et les femmes
Si la musique de Lisha frappe, c’est d’abord par sa sincérité brutale. Elle raconte sans filtre la survie en milieu urbain, la pauvreté, les familles éclatées, l’obsession de « hustler » pour s’en sortir. Sa propre histoire – grandir dans les quartiers populaires, voir sa mère se battre pour nourrir la famille – est le terreau de textes qui refusent la complaisance.
Mais Lisha ne se limite pas à la chronique sociale : elle fait aussi de la condition féminine son terrain de lutte privilégié. Dans ses morceaux comme dans ses interviews, elle revendique le droit des femmes cambodgiennes à parler fort, à être en colère, à désirer, à travailler tard, à mener leur business comme bon leur semble. Ses lyrics sur les femmes modernes, le respect, l’autonomie économique, entrent en friction avec les attentes encore très conservatrices de la société khmère.
Elle devient ainsi une figure de référence pour une jeune génération de Cambodgiennes qui se reconnaissent dans ce mélange de vulnérabilité assumée et de bravade. Les portraits que lui consacrent les médias soulignent toujours ce contraste : une rappeuse au caractère explosif, mais aussi une femme profondément attachée à sa famille, à sa mère, à sa petite sœur, qu’elle évoque souvent comme son noyau dur.
Rapper… et servir des burritos : l’entrepreneuse de la rue 172
Alors que certains artistes se contentent des projecteurs, Lisha choisit un terrain beaucoup plus concret pour prolonger sa liberté : la rue, littéralement. Après plusieurs années de carrière musicale, elle met en pause les scènes et se lance dans la restauration de rue, en ouvrant un stand de burritos et de cuisine mexicaine sur la très animée rue 172, dans le centre de Phnom Penh.
Dans un portrait publié par le Phnom Penh Post, elle raconte comment, après une période de « descente aux enfers », ce chariot de burritos devient un symbole de résilience et de reconquête de soi.
Trois semaines seulement après l’ouverture, une explosion de gaz la brûle, mais elle refuse d’abandonner ; les commerçants voisins l’aident à éteindre le feu, la nourrissent, la soutiennent, exaspérés de la voir reprendre si vite le travail.
Sur son trottoir, elle improvise un talk‑show permanent : elle interpelle les passants, discute avec les habitués, adapte ses recettes à la demande, propose burritos, frites « Cali », nachos, fajitas, omelettes au jalapeño.
Elle se définit comme une « hustler » du business, incapable de laisser quelqu’un passer devant sa boutique sans lui lancer quelques mots. Là encore, la frontière entre la scène et la rue se dissout : son flow devient celui de la commerçante qui négocie, plaisante, séduit.
Le combat contre la maladie et l’appel à la solidarité
Derrière l’image de la rappeuse infatigable et de l’entrepreneuse de trottoir se cache pourtant une autre réalité : celle d’un corps fragilisé. Depuis plusieurs années, MC Lisha souffre de sérieux problèmes de santé qui l’amènent à affronter une forme grave de tuberculose nécessitant des soins urgents et coûteux.
Hospitalisée à l’hôpital Preah Ang Duong à Phnom Penh, elle doit faire face à des traitements longs et lourds, alors que sa famille, menée par sa mère, peine à suivre le rythme financier imposé par la maladie.
En 2023 puis en 2025, des appels publics à l’aide sont relayés par des médias cambodgiens et francophones, présentant Lisha comme une figure iconique du rap local engagée dans une course contre la montre pour sa propre vie. Ces articles rappellent que, derrière la célébrité relative d’une artiste, se trouvent des réalités très cambodgiennes : accès difficile aux soins, coût des médicaments, familles qui s’endettent pour sauver leurs proches.
Mêlant dignité et vulnérabilité, Lisha accepte que son combat devienne public, transformant son histoire en tribune sur les lacunes du système de santé et sur la nécessité de solidarité envers les malades de tuberculose. Son visage, déjà connu pour ses clips, devient aussi celui de tous ceux qui luttent en silence contre des maladies pourtant curables, mais encore trop souvent mortelles faute de moyens.
Héritage d’une voix indocile
Qu’elle soit derrière un micro de studio, au comptoir d’un stand de burritos ou sur un lit d’hôpital, MC Lisha incarne une même chose : la volonté farouche de rester sujet de sa propre histoire, dans un pays où tant de destins ont été confisqués.
Dans le paysage culturel cambodgien, elle représente l’audace de dire « je » quand on attend de vous le silence, d’assumer sa colère quand on exige de vous la douceur, de rapper sa vérité quand le conformisme vous serre la gorge.
Son influence dépasse largement la discographie : en ouvrant la voie à d’autres rappeuses, en montrant qu’une femme peut être à la fois artiste, entrepreneuse et combattante, elle a déplacé les lignes du possible pour une génération entière. Elle a aussi rappelé que le hip‑hop n’était pas qu’un divertissement importé, mais un langage puissant pour dire les failles, les injustices et les espérances d’un Cambodge en mutation.
Rendre hommage à MC Lisha aujourd’hui, ce n’est pas écrire une fin, mais reconnaître un legs vivant : celui d’une voix indocile qui a osé transformer la douleur en art, la rue en scène, et le micro en arme de liberté.
MC Lisha vient de décéder à 6h50, ce jeudi 5 février 2026.







Une noble combattante parmi à d’autres milliers de Femmes khmères sur le terrain des Hommes. Avec un immense Respect Chère MC Lisha