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Cambodge & Histoire : Cent ans de solipsisme, le cas Malraux revisité

Un siècle plus tard, le raid d’André Malraux sur les bas-reliefs de Banteay Srei suscite toujours intérêt et controverse. Alors que la saga Latchford et la rapidité de la restitution de l’art khmer spolié font la une depuis quelques années, le raid de Malraux à Banteay Srei en 1923 nous ramène à une époque où, même pour les prétendus anticolonialistes, l’idée que le patrimoine khmer pouvait être utilisé à volonté était encore courante, et doit être considérée comme telle : une tentative éhontée de réappropriation culturelle à des fins mercantiles.

Décembre 2023 : en parcourant les monuments précieux de Banteay Srei baignés dans la lumière dorée de fin d’après-midi, on ne peut s’empêcher d’écouter deux guides professionnels cambodgiens devant les gracieuses devatas arrachées à leurs alcôves par André Malraux (1901-1976) et son ami d’enfance Louis Chevasson, le 22 décembre 1923.

L’un s’adresse à un petit groupe de visiteurs en espagnol, l’autre en anglais, sans qu’aucun d’entre eux ne mentionne le sort déplorable qui leur a été un temps réservé. Réintégrés en 1925, ils sourient aux arbres lointains et à un avenir cambodgien où le mauvais karma ne saurait avoir sa place.

Le panneau-annuaire posé par l’Autorité Apsara à l’entrée de Banteay Srei mentionne sobrement que « découvert en 1914, ce n’est qu’après le pillage de sept bas-reliefs en 1923 que l’EFEO a commencé à déblayer le site un an plus tard ».

Retour en 1923

La Société des Amis du Musée Guimet (SAMG) est lancée, après la fondation du musée en 1889 par l’industriel et collectionneur d’art Émile Guimet (1836-1918). Sa salle de lecture, qui attire les jeunes Parisiens passionnés d’art asiatique, donne accès à des ouvrages de référence tels que l’inventaire des monuments du Cambodge (1911) de Lunet de Lajonquière, Voyage au Cambodge de Louis Delaporte, les études d’Aymonier, et la collection du Bulletin de l’EFEO, dans laquelle Henri Parmentier a publié en 1919 son travail détaillé sur plusieurs temples (Bakong, Prasat Phnom Krom, groupe de Roluos,…) dont un nouvellement redécouvert. ..) dont un temple khmer redécouvert, fascinant, Banteay Srei : L’Art d’Indravarman (Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient. Tome 19, 1919. pp. 1-98).

Parmi ces lecteurs, André et Clara Malraux (22 oct. 1897 - 15 déc. 1982, née Goldschmidt, ils s’étaient mariés contre la volonté de la famille de Clara en 1921), et cette dernière notera dans ses mémoires :

« J’avais parcouru l’inventaire des monuments khmers… Ah bon, nous irons dans quelque petit temple du Cambodge, nous prendrons quelques statues, nous les vendrons en Amérique et nous vivrons confortablement pendant deux ou trois ans .... »

1923 est aussi l’année où Joseph Hackin (8 novembre 1886, Boevange-sur-Attert, Luxembourg - 24 février 1941, en mer près des îles Féroé) devient conservateur du musée Guimet. Auteur de la première compilation d’art bouddhique du musée, parti explorer le site de Bamyan en Afghanistan en 1924 avec Alfred Foucher et André Godard, Hackin, archéologue réputé et l’un des premiers à s’engager dans la Résistance française en 1940, fait confiance à l’intérêt apparemment louable de Malraux pour l’art khmer, et se sent « trahi » lors du scandale de Banteay Srei (voir Régis Koetschet, A Kaboul rêvait mon père : André Malraux en Afghanistan, Nevicata, Bruxelles, 2021, ISBN 978-2-87723-174-1).

On dit que le jeune couple a également appris l’art khmer auprès de l’historien de l’art, conservateur et sinologue Alfred Salmony (10 novembre 1890, Cologne, Allemagne - 29 avril 1958, près de Paris, France), qui devait publier son essai Sculpture au Siam en 1925. En 1938, Salmony enseignait à l’Institute of Fine Arts de l’université de New York. Il est évident que Salmony n’a jamais encouragé Malraux à aller faire son marché à Banteay Srei, mais son influence est perceptible des années plus tard, lorsque le futur ministre français des affaires culturelles développe son concept de « musée imaginaire » (musée sans murs) en recadrant et en réarrangeant des photographies d’œuvres d’art afin de « décontextualiser l’art pour en exprimer l’universalité ». Malraux a saisi les potentialités de l’utilisation de la photographie dans l’histoire de l’art et, empruntant à Alfred Salmony, conservateur adjoint au musée de Cologne, il a utilisé efficacement la méthodologie consistant à faire des photographies stylistiques de l’époque des œuvres d’art.

« d’établir des comparaisons stylistiques d’époque avec des images », écrit Clarissa Ricci dans « L’Atlas comme méthode : The Museum in the Age of Image Distribution » (communication au symposium OPEN ARTS, Université de Bologne, 20-21 avril 2021).

Pourtant, comme le remarque Michael Freeman dans son livre de voyage de 2004 sur le Cambodge [Cambodia (Topographics), Reaktion Books, 2004 & 2012] :

« Le pillage officiellement sanctionné a joué son rôle et, dans le cas du Cambodge, a contribué à fonder le grand musée Guimet à Paris. L’inspiration est venue de la compétition coloniale entre les Britanniques et les Français. »

« Après avoir établi un protectorat sur le Cambodge en 1864, les Français montèrent une expédition sur le Mékong, dont l’enjeu était une route commerciale vers la Chine. Menée par le représentant français au Cambodge, Doudart de Lagrée, en 1866, cette expédition a notamment permis de découvrir les ruines d’Angkor. Inspiré par ces découvertes, l’un de ses membres, Louis Delaporte, revint en 1873 avec sa propre expédition pour collecter les plus belles statues. Celles-ci devinrent, en 1882, le noyau de la collection du Musée Indochinois de Trocadéro à Paris, et finalement, en 1927, du Musée Guimet ».

Alors que la saga Latchford et la rapidité de la restitution de l’art khmer spolié se développent depuis quelques années, le raid de Malraux à Banteay Srei en 1923 nous ramène à une époque où, même pour les prétendus anticolonialistes, l’idée que le patrimoine khmer pouvait être utilisé à volonté était encore courante, et doit être considérée comme telle : une tentative éhontée de réappropriation culturelle à des fins mercantiles.

Les faits

Au moment du vol, André Malraux avait rencontré à Hanoï Léonard Aurousseau de l’EFEO, un savant plus absorbé par l’étude des manuscrits chinois et vietnamiens que par le travail de terrain autour d’Angkor, qui exigeait que tous les objets découverts au cours des fouilles projetées, restent in situ.

Aurousseau, présenté comme un vieux gratte-papier de la Voie Royale, était à l’époque engagé dans une controverse assez féroce avec Henri Maspero et d’autres chercheurs sur les origines du peuple annamite.

Il transmet la requête de Malraux pour la recherche sur les temples khmers à Henri Parmentier, dont l’indulgence à l’égard des coupables des procès de 1924 reste perplexe.

On peut penser que Parmentier, ébloui par la désinvolture du jeune couple Clara-André, ne s’est jamais douté qu’ils visaient Banteay Srei. Il avait d’ailleurs une hésitation personnelle sur ce site : Georges Demasur, celui qui avait documenté Banteay Srei pour la première fois en 1914 (et qui fut tué pendant la Première Guerre mondiale un an plus tard), avait été le concurrent direct de Maurice Glaize, le protégé de Parmentier, lors de l’examen de sélection pour entrer à l’EFEO en 1913.

Mais si les poids lourds de l’EFEO se sont montrés étonnamment indulgents à l’égard de la profanation par Malraux d’un temple khmer du Xe siècle, l’homme qui a réellement arrêté la tentative de pillage est George Groslier.

Comme le remarque Kent Davis dans son essai biographique sur Groslier, « Le Khmerophile : The Art and Life of George Groslier (dans Cambodian Dancers de g. Groslier, traduction anglaise, DATAsia, 2011) :

« Au Cambodge, sa tentative de vol culturel a été d’une telle ampleur qu’elle a marqué sa réputation de façon permanente. En entendant le nom de Malraux, Nicole Groslier s’est instantanément souvenue de la rencontre de son père avec ‘le petit voleur’. »

L’écrivaine franco-khmere Makhali-Phal l’appelait ainsi dans ses papiers et, lorsqu’elle le rencontra à Paris dans les années 1930, refusa de lui serrer la main. (pp71-2) Lorsqu’elle a rencontré André et Clara à Phnom Penh, en les emmenant visiter le Musée Albert-Sarraut (aujourd’hui Musée national du Cambodge), Groslier a été le premier à voir clair dans les intentions cachées de Malraux :

« L’impression que m’avait produite M. Malraux lors de son passage à Phnom Penh, et bien qu’il m’ait été présenté par M. Parmentier, avait été défavorable. Il se montra trop au courant de l’art khmer envisagé par un antiquaire, notamment des têtes khmères de provenance mystérieuses mises en vente chez Bing, rue Saint-Georges à Paris, à des prix extravagants ».

Presse de l'époque

Dépêches de presse relatives au procès Malraux-Chevasson à Phnom Penh

Angkor : Les pillages Chevasson et Malraux (Les Annales coloniales, 28 Feb 1924) 

« Notre confrère l’Écho du Cambodge nous apprend que les amateurs d’antiquités commencent à se livrer au pillage des ruines d’Angkor dans les conditions qu’il expose ainsi qu’il suit : Le juge d’instruction de Pnom-Penh est saisi d’une affaire qui s’est déroulée il y a une quinzaine de jours et dans laquelle sont inculpés deux Européens arrivés récemment de France dans le but de visiter les ruines d’Angkor et, par la même occasion, emporter quelques souvenirs qui auraient, et bien au-delà, remboursé le prix de leur voyage ».

« Des renseignements de source autorisée nous permettent aujourd’hui de donner des détails précis sur cet acte de pillage qui dénote, de la part des auteurs, une audace inouïe et des connaissances particulières de la valeur des sculptures volées. »

« L’enquête a révélé qu’un certain M. C. (Louis Chevasson), venant de France, arrivait à Saïgon où il rencontrait M. M. [(André Malraux ), également arrivé d’Europe par un courrier précédent. Anciens camarades de collège, ils décidèrent de visiter ensemble les ruines d’Angkor. Ils entreprirent donc le voyage jusqu’à Pnom-Penh où ils se séparèrent l’intervalle d’un courrier pour se retrouver à Siem-Reap quelques jours plus tard.

Leur séjour à Angkor fut remarqué par l’intérêt particulier qu’ils portaient à la visite du temple non restauré de Bantheai-Say, situé à 25 kilomètres d’Angkor, généralement dédaigné par les touristes. Mais ce qui contribua le plus à attirer l’attention, c’est qu’au lieu de se faire conduire sur les lieux en automobile, ils préféraient la charrette à bœufs. Cela parut d’autant plus bizarre au délégué administratif de Siem-Reap que l’excursion se prolongea plusieurs jours ».

« Dès lors, une surveillance discrète fut exercée sur MM. M. et C. qui permit de constater qu’arrivés avec de légers bagages, ils s’en retournaient avec 700 à 800 kilos de colis. La résidence supérieure, prévenue télégraphiquement, dépêcha M. Groslier à Kompong-Chnang avec mission de s’assurer que les bagages étaient bien transbordés sur le bateau de Pnom-Penh. Ce n’est qu’en arrivant dans cette dernière ville que, sur un ordre du Parquet, il fut procédé à la saisie des caisses qui étaient adressées à la maison Berthet-Charrière et Cie, de Saïgon, aux bons soins de M. C. et sous la désignation de “Produits chimiques” ».

« Devant l’évidence des faits, MM. M. et C. furent priés de se tenir à la disposition de la justice jusqu’à plus ample information. Nous avons pu voir, au musée Albert-Sarraut où elles sont exposées, les pièces dérobées au temps de Banteai-Say, elles constituent des merveilles admirables de l’art khmer du XIe siècle et représentent une valeur artistique considérable. Ce qui étonne le plus, c’est la science avec laquelle ces bas-reliefs ont été détachés du granit ; leur choix n’est pas moins surprenant et peut faire supposer que les inculpés n’agissaient pas dans un but désintéressé ».

Tiens ! Tiens ! (Well, well!) (L’Écho annamite, 14 Oct 1924)

Jeudi, vendredi et samedi derniers, ont eu lieu, devant la cour d’appel, les débats de

l’affaire Chevasson-Malraux. On se rappelle l’odyssée de ces deux singuliers « pèlerins d’Angkor » qui, après avoir visité les ruines fameuses, dûment chargés d’une mission par le ministère des colonies, s’il vous plaît, ont essayé d’emporter, en guise de souvenirs, des bas-reliefs et des statues choisis avec un éclectisme averti.

Condamnés en première instance, les deux inculpés ont fait appel du jugement. Devant la Cour, leurs avocats respectifs ont fait valoir les raisons les plus persuasives pour obtenir l’acquittement de leurs clients. Laissons de côté les considérations d’ordre juridique ; les profanes risquent de se perdre dans le maquis de la jurisprudence et des interprétations. Mais ils ont invoqué en faveur des jeunes gens d’autres arguments d’ordre sentimental, dont quelques-uns constituent des révélations particulièrement suggestives.

Me Gallois-Montbrun, le défenseur de Chevasson, a, dans son ardente plaidoirie, rappelé qu’il avait connu, au cours de sa carrière en Cochinchine, de multiples acquittements scandaleux au bénéfice de gens qui avaient volé l’argent de l’État et celui des particuliers ; il avait vu acquitter de nombreuses gens qui avaient fait pis en prenant quelque chose infiniment plus précieux que l’or : la vie humaine.  

« Et l’on voudrait aujourd’hui, s’est écrié l’honorable défenseur, frapper d’une manière impitoyable deux jeunes gens coupables d’avoir prélevé quelques pierres sur un monument quasiment abandonné ! »

« Mais alors, a fait remarquer Me Gallois-Montbrun, si on poursuit Malraux et Cbevasson pour cette peccadille, que n’a-t-on poursuivi et condamné avant eux des amiraux, des résidents supérieurs et d’autres “mandarins” d’égale importance (entendez : grands seigneurs de la Troisième République) pour des déprédations autrement graves commises au détriment des mêmes monuments ? ».

« On a bien, après tout, a ajouté l’éloquent maître du barreau saïgonnais, dans un passé très récent, arrangé à l’amiable d’autres affaires du même genre, alors qu’il s’agissait de rapts plus conséquents que ceux qu’on reproche à mon client. Il paraît, en effet, que récemment un officier supérieur a commis le même délit, mais que l’affaire a été étouffée ».

« Oui, pourquoi deux poids et deux mesures ? C’est l’application de l’éternel adage : “Selon que vous êtes puissant ou misérable.” C’est égal, grâce aux avocats des deux inculpés, le public, surtout le public annamite, peut goûter la savoureuse franchise de remarques qui, dans la bouche d’un indigène, suffiraient à classer leur auteur dans la catégorie des suspects et des antifrançais. Mais les avocats ont le privilège de tout dire, et comme par surcroît, étant Français, sont de la famille, ils peuvent se permettre une petite lessive dont bénéficient leurs clients grâce à l’effet rétrospectif d’un appel à la clémence ».

Régulations (L’Indochine : revue économique d’Extrême-Orient, 20 Aug 1926)

« Les mesures destinées à empêcher l’exportation des objets d’art indochinois présentant une véritable valeur artistique viennent d’être renforcées par un arrêté. Désormais, il ne pourra être exporté d’objets d’art antérieurs au XIXe siècle que par les ports de Haïphong, Tourane, Quinhon, Saïgon et Réam. Ces objets ne pourront être exportés que si leur propriétaire demande, trois semaines au moins avant son départ, un certificat de non-classement au directeur de l’École française d’Extrême-Orient en faisant une liste des objets qu’il veut emmener. Ce certificat sera donné après un examen des objets : à Haïphong, par M. Aurousseau ; à Tourane et à Quinhon, par M. Sallet ; à Saigon, par MM. Bouchot et Groslier ; à Réam, par M. Groslier.

Ces dispositions ont contribué à faire monter dans des proportions considérables les prix des objets d’art annamites et, surtout, laotiens et khmers, qui sont actuellement en France et les bouddhas qui, à la colonie, se vendent 2 000 piastres sont demandés en France à près de 100 000 francs.

L’argument selon lequel les dignitaires français n’ont eu aucun scrupule à ramasser des objets d’art lors de leur visite à Angkor a été populaire dans les cercles de gauche, désireux de présenter Malraux comme un courageux agitateur dénonçant l’hypocrisie colonialiste. Le diplomate français Albert Bodard, basé en Chine dans les années 1920, père du correspondant de la guerre d’Indochine Lucien Bodard, s’exclame :

« On n’a jamais vu ça, un Français travailler à la révolution en Indochine avec les agitateurs jaunes ! On tend donc un piège à l’odieux Malraux, c’est le révolutionnaire que l’on veut punir, et les pierres ( les bas-reliefs de Banteay Srei ) ne sont qu’un prétexte, l’occasion, même si Malraux exagère un peu à cet égard ». Problème : Malraux s’est refait une image de brûlot anticolonialiste en 1925, pas en 1923…».

En 1928, l’écrivain français Titayna rappelle :

« Entre Manille et Hong-kong, un diplomate américain m’avait fait admirer une pierre assez large d’où naissait, en bas-relief, une tevada (danseuse sacrée) hallucinante.

« Je l’ai emportée de votre Cambodge, m’avait-il dit… - Est-ce donc si facile ? - Je ne sais pas si c’est facile pour les Français… j’ai entendu raconter que des journalistes français avaient été arrêtés. Vous devez être surveillés, mais nous autres Américains, on nous laisse tranquilles ! »

Avec le recul, on constate que les chercheurs de l’EFEO au Cambodge étaient trop absorbés par leur travail pour devenir les gardiens de temples isolés et que Parmentier n’a pas perçu les arrière-pensées de Malraux et de ses complices. C’est un homme très occupé, comme en témoigne son emploi du temps type décrit dans la rubrique Activités du Bulletin de l’EFEO n° 24 (1924) :

« M. H. PARMENTIER, Chef du Service archéologique, parti à la fin de l’année précédente pour une inspection des travaux d’Angkor, a profité de cette occasion pour aller examiner avec M. H. Marchal, conservateur, l’état des ponts khmers qui jalonnent l’antique route qu’emprunte la voie nouvelle de Phnom Penh à Siem Reap.

« À la fin de l’année, M. Parmentier dut aller constater les dégradations commises au temple de Bantay Srei par une bande de pilleurs de ruines, qui avaient tenté ce coup de main sous le couvert d’une mission officielle et qui venaient d’être mis avec leur butin à la disposition de la justice. »

« Il effectua en outre quelques fouilles rapides au Bayon et à Angkor Vat pour rechercher les éléments disparus dans les remaniements postérieurs ; il put ainsi rendre au jour un curieux fronton du premier Bayon, qui avait été en partie caché par l’établissement de la terrasse supérieure, et retrouver le vieil escalier d’axe du temple central. Il se rendit ensuite de nouveau à Bantay Srei le 17 janvier 1924 pour y pratiquer une expertise demandée par le juge d’instruction de Phnom Penh sur la nature et l’étendue exacte des dommages infligés au monument. Puis il effectua le dégagement complet des parties principales, décidé par le Directeur de l’École dans sa visite du 20-21 janvier, travail important qui dura jusqu’au 14 février. Le monument, d’une sculpture très remarquable et qui apporte d’intéressantes données nouvelles à la connaissance de l’art khmer, a livré toute une série d’inscriptions nouvelles et semble fournir un curieux exemple d’une recherche d’archaïsme, fait connu au Champa, mais encore insoupçonné au Cambodge ».

« Le Chef du Service archéologique fut secondé dans ses opérations par M. Goloubew, qui se chargea, avec sa maîtrise ordinaire, de l’importante documentation photographique nécessitée par la haute valeur d’art de ce minuscule ensemble. Puis M. Parmentier vint reprendre à Angkor la suite de son étude du Bayon, commencée déjà depuis de longues années pour accompagner les remarquables relevés de J. Commaille et qu’il put cette fois mener à bonne fin. Du 7 au 13 mars, il visita avec M. Goloubew les monuments et les carrières anciennes du Phnom Kulên, tournée qui amena la découverte d’un petit temple nouveau d’art classique, le Prasat Krol Romat, près d’une belle cascade, et celle d’un groupe d’animaux taillés dans les rochers verticaux qui dentèlent l’arête du plateau, œuvres splendides de l’art prékhmer, contemporaines de l’effort analogue tenté dans l’Inde, à Mavalipuram, par les Pallavas. Du 14 au 23, il revit en compagnie de M. Goloubew le temple de Ben Melea et le groupe de Prah Khan, complétant sur ce dernier les renseignements recueillis par M de Lajonquière, en particulier sur le curieux Prasat Stun, n° 178, le seul édifice khmer où les gigantesques têtes qui font l’originalité du Bayon et de Banteiy Chmàr sont employées au décor d’un simple pràsàt formant sanctuaire central. D’Ankor, M. Parmentier se rendit à Kompon Chnan pour prendre connaissance d’une intéressante collection de pièces préhistoriques réunies à Samron Sen par Gayno, puis à Stun Trèn pour examiner les résultats des recherches de M. Houël, receveur des douanes dans la région de Stun Trèn et de Thala Borivat ; enfin à Paksé et Savannakhet, où diverses trouvailles d’un grand intérêt lui avaient été signalées, notamment une stèle sculptée provenant de Vat Phu et un remarquable tambour de bronze du type l. De retour le 11 mai à Stun Trèn, il en repart le 15 pour Thom Khsan afin d’étudier la série des monuments d’art prékhmèr de la région, et compléter les études de MM. de Lajonquière et Groslier sur le Prah Vihear. Il gagne de là, avec quelques difficultés causées par les pluies qui ont commencé de gonfler les rivières, le groupe de Koh Ker dont il étudie les principaux édifices du 9 au 12 juin, et rentre à Stun Trèn le 23 juin, après avoir visité chemin faisant le Keak Trapàn Ku ».

Réverbérations

Le raid de Malraux sur Banteay Srei en 1923 est un crime, même si la justice coloniale française le considère finalement comme un délit, même si des intellectuels français, dont des sommités comme André Breton ou Max Jacob, pétitionnent en sa faveur en 1924, même s’il est entré dans l’histoire occidentale comme l’homme qui « a mené une expédition archéologique au Cambodge, a été en relation avec Tchang Kaï-chek, Mao Tsé-toung - et a été actif dans la guerre civile - a participé à la défense de son pays - a été impliqué avec le général de Gaulle », pour citer le président J. F. Kennedy dans son toast au ministre français lors d’un dîner de gala à la Maison Blanche le 11 mai 1962, même si des crimes de pillage bien plus graves sont actuellement résolus par la campagne de rapatriement des œuvres d’art volées.

Malraux lui-même a rarement commenté son arrestation et son procès après la débâcle de Banteay Srei, à l’exception de l’interview d’André Rousseaux pour le magazine français Candide quelques jours après la sortie de La Voie royale, le 13 novembre 1930 (Un quart d’heure avec André Malraux, disponible sur www.malraux.org).

Comme à son habitude, il dénonce avec véhémence cette publication, et Candide publie sa protestation une semaine plus tard, le 20 décembre 1930. Selon Rousseaux, publiciste catholique de droite qui allait pourtant censurer le collaborationniste une décennie plus tard, Malraux, pressé de commenter Banteay Srei, lui aurait répondu :

« Remarquez d’abord, dit-il, que j’étais en mission gratuite, mission qui me donnait seulement le droit de réquisition auprès des indigènes. Je n’avais, par conséquent, rien d’un fonctionnaire appointé et tenu à certaines obligations. J’opérais à mes frais. Et les sculptures que j’ai rapportées, d’autres auraient pu aller les prendre avant moi, s’ils avaient eu envie de s’enfoncer dans la brousse. D’ailleurs, si on ne les avait pas saisies, j’en aurais donné la moitié au musée Guimet. Maintenant, il s’agit de les reprendre. Elles sont séquestrées au musée de Phnom Penh, qui est propriété du roi du Cambodge. C’est un nouveau procès, car la Cour de cassation a bien annulé les jugements déjà rendus, mais il reste à obtenir le jugement définitif…».

La tentative la plus élaborée et la plus flagrante d’absoudre Malraux de son crime reste certainement celle de Walter Langlois (1966) :

Toutes les fantaisies malrauciennes sont prises pour argent comptant par l’universitaire américain, professeur de littérature française à l’université du Kentucky, même le prétendu « projet en cours d’écriture d’une grande étude comparative sur les arts siamois et khmers ».

Langlois rappelle que le jeune Malraux avait été chargé par « un connaisseur américain de négocier l’achat de l’importante collection d’art asiatique » du prince Damrong, dignitaire siamois qui sera l’invité de l’EFEO à Angkor en janvier 1924.

« En jetant un regard rétrospectif sur l’œuvre de Malraux, on s’aperçoit que son expérience en Indochine a été déterminante. En un sens, l’auteur du Destin de l’homme et de l’Espoir de l’homme a été créé par le procès de Phnom Penh et les injustices dont il a été témoin en Cochinchine », écrit Langlois (p 229) à notre grande surprise.

Malraux voulait-il se faire prendre ? Dans Malraux : À Biography (Open Road Distribution, 1976, ISBN: 978-1-5040-0856-3), certainement le portrait le plus nuancé et le plus perspicace du « petit voleur », nous lisons :

« Dans quelques mois, nous serons riches. Ou perdus. Clara est décidément effrayée. Il n’a jamais été question qu’elle fasse partie de l’aventure. Un bon signe ? Les amis et les connaissances ne sont guère surpris : ils envient, mais se méfient aussi de l’audace. Max Jacob ricane dans une lettre à Kahnweiler :

« Une mission Malraux… Eh bien, il se retrouvera en Orient. Il deviendra orientaliste et finira au Collège de France, comme Claudel. Il est du genre à avoir une chaire”. Dès leur première rencontre, le poète sait qu’André ne restera jamais dans l’écriture, la seule mission vraiment sainte à ses yeux. Max croit que Malraux aime son siècle. Erreur : la voie qu’André cherche en Orient ne mène certainement pas à l’Académie. Et pour l’heure, son bagage se résume à une douzaine de scies à main. Et les sept sculptures de grès qui seront saisies dans sa malle lorsqu’il arrivera à l’embouchure du Mékong, au Noël suivant, lui vaudront non pas une chaire académique, mais une peine de trois ans de prison. Tout ce qui a de la valeur s’échappe et, rattrapé par la routine, doit pourrir en prison. Les vrais livres s’écrivent en cellule : Dostoïevski, Cervantès, Defoe, dit Les noyers d’Altenburg ».

La Voie Royale, une quête du dharma du bouddhisme tantrique ? C’est la proposition audacieuse de l’universitaire coréen Kim Woong-Kong, auteur de plusieurs essais sur la littérature française :

« Il est naturel que diverses lectures de La Voie royale aient été faites. Quand ce roman est lu d’une façon fragmentaire, ou que son réseau de mâyâs n’est pas dévoilé, il montre plusieurs figures, par exemple une vision nihiliste nietzschéenne, une révolte prométhéenne, un drame absurde existentialiste, une aventure conradienne, un érotisme d’antidestin de l’affirmation de soi, une critique de la civilisation occidentale, etc. Ces lectures ne sont pas forcément mauvaises. De telles couleurs contribuent à enrichir le roman et les profondeurs de l’œuvre. Elles sont comme les pelures d’oignon à éplucher dans le processus de la découverte d’un trésor dissimulé dans le texte encodé. La nouvelle construction que j’ai proposée devrait les englober toutes parce qu’elle vient de l’analyse de leur présupposition. Le texte est un espace qui s’ouvre à la mesure du goût, de la culture et de la connaissance du lecteur. Bien que La Voie royale soit un roman interrogatif sur la quête de La Voie du bouddhisme, elle couvre une réflexion profonde sur l’histoire et la civilisation d’Occident. Cela aboutit à un vaste champ d’interrogation intellectuelle qui devrait faire dialoguer l’Asie et l’Occident l’une avec l’autre ».

Avec notre partenaire Angkor Database

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