Cambodge & Exposition : Seyha Hour, la guerre en héritage, l'humanité en partage
- La Rédaction

- il y a 10 heures
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À Phnom Penh, une exposition poignante donne à voir le conflit à travers le prisme intime de ceux qui le subissent. Le peintre Seyha Hour, dont la famille a été directement touchée par les récentes frappes à la frontière thaïlandaise, y dévoile une humanité fracturée par l'histoire mais jamais résignée.

Il y a des vies que l’histoire n’épargne pas. Celle de Seyha Hour, artiste cambodgien né en 1991 dans la province d'Oddar Meanchey, est de celles-ci. Enfant, il a vu les derniers feux du cauchemar khmer rouge s’éteindre dans le district voisin d’Anlong Veng. Adulte, alors qu’il pensait peut-être avoir conjuré ces fantômes, le fracas des armes est revenu frapper à sa porte. Mais cette fois, il était personnel. Littéralement.
Quand l’histoire frappe à la porte de l’atelier
C’est une exposition qui ne laisse pas indifférent, ouverte jusqu’au 22 mars au R5 Showroom de Phnom Penh. Seyha Hour y présente "Dominoes of War" (Les Dominos de la guerre), une série de 25 toiles nées d’une urgence, d’un besoin viscéral de témoigner. En juillet 2025, lors des nouvelles attaques thaïlandaises sur les zones frontalières, son village natal, proche du temple de Ta Krabey, a été touché.
L’artiste a compté : sept de ses parents, soldats déployés le long de la frontière, dont deux blessés.
Ce n’est pas la première fois que Seyha Hour aborde la guerre. Le conflit en Ukraine, puis l’escalade à Gaza, l’avaient déjà poussé à la réflexion. Mais avec cet événement, la toile n’est plus une fenêtre sur le monde, elle devient un miroir tendu à sa propre histoire et à celle de ses proches. La géopolitique se mue en drame familial.

Une humanité silencieuse et résiliente
Ce qui frappe d’emblée dans cette série, c’est le traitement de la couleur. L’artiste, formé à Battambang par l’ONG Phare Ponleu Selpak et membre du collectif Romcheik 5, utilise des tons vibrants mais adoucis, presque tendres. Une douceur trompeuse qui contraste violemment avec la dureté des scènes représentées.
Dans "The Dominoes of War", qui donne son titre à l’ensemble, des villageois sont figés sur la véranda de leurs maisons sur pilotis. Ils regardent, impuissants, le paysage dévasté : toits troués, animaux morts, corps flottant sur l’eau que tentent de rejoindre de fragiles pirogues.
À l’arrière-plan, la silhouette de Phnom Penh se dresse, comme un ailleurs indifférent, avec ses gratte-ciel et ses nuages de fumée noire. La nature elle-même semble avoir rendu les armes : les arbres ne sont plus que des squelettes bruns.
Ailleurs, avec "Snowing on Refugee Camp", la vision prend une dimension quasi onirique. Des parachutes blancs, porteurs d’aide, descendent en neige sur un camp de tentes. L’image de la manne providentielle est immédiatement contrebalancée par la présence, à l’écart, de corps sans vie. La beauté de la composition rend l’horreur plus saisissante encore.
La mémoire et ses cratères
L’une des œuvres les plus poignantes est sans doute "The Craters of our Memories". Sur un fond vert pâle parsemé de points sombres — les cratères ? — se détachent des visages aux yeux grands ouverts. Yeux d’enfants, yeux d’adultes, qui nous regardent et semblent nous interroger. Dans un cercle plus petit, suspendu au-dessus d’eux comme un rêve ou un souvenir, une scène paisible : un homme au bord de sa barque, des oiseaux blancs, des maisonnettes dans les champs sous un ciel rougeoyant.
C’est tout l’art de Seyha Hour que de faire coexister ces deux mondes : le paradis perdu d’avant la guerre et l’enfer silencieux de ses conséquences. Il ne peint pas les combats, les soldats ou la gloire des armes. Il peint ce qui reste après : les civils, les réfugiés, les regards. En cela, il atteint l’universel. Car si ses toiles parlent du Cambodge, elles évoquent aussi tous les peuples pour qui la guerre est une douleur intime, un héritage dont on ne guérit pas.
L’exposition "Dominoes of War" est à voir au R5 Showroom (21-23E2, Rue 178, 2e étage) jusqu’au 22 mars. Seyha Hour sera présent pour échanger avec les visiteurs. Une occasion rare de rencontrer un artiste qui transforme la mémoire blessée en art vivant, et la douleur collective en témoignage universel.







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