Cambodge & Culture : Faut-il vendre la demeure de Vann Molyvan ?

Les Phnompenhois qui empruntent le boulevard Mao Tse Tung ont déjà probablement remarqué une grande habitation avec un toit assez particulier, courbé et de couleur orange.

la demeure de Vann Molyvan

Cette maison conçue en 1966 et suffisamment vaste pour accueillir plusieurs familles est tout simplement celle de l’architecte cambodgien de renom Vann Molyvann (1926 – 2017). Construction considérée comme l’un des symboles de la créativité de l’architecte, la demeure est aujourd’hui à vendre.

Vann Molyvann s’est fait connaître dans les années 1950 et 1960 en tant qu’architecte d’État de la nation. Il a conçu de nombreuses structures emblématiques du Cambodge, avec entre autres le complexe sportif national, la salle de conférence Chaktomuk et le monument de l’indépendance. Les conceptions de Vann Molyvann se distinguent par un mélange distinctif de principes modernistes et d’architecture traditionnelle khmère, ce style, que certains rapprochaient de celui de Le Corbusier, devint récurrent dans nombre de ses œuvres et fut rapidement appelé « la nouvelle architecture khmère ».

Vann Molyvan

À propos de Vann Molyvan

Né à Ream dans la province de Kampot en 1926, Vann Molyvann a obtenu une bourse pour poursuivre ses études à Paris. Après un an de droit, il intègre l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris et revient au Cambodge en 1956. Premier architecte cambodgien pleinement qualifié et désireux de mettre ses talents au profit du royaume, il fut rapidement nommé chef des travaux publics et architecte d’État par Norodom Sihanouk.

Sous le régime du Sangkum Reastr Niyum (1955–1970), le prince Norodom Sihanouk avait adopté une politique de développement dans tout le royaume avec la construction de bâtiments publics et d’infrastructures. En 1970, le Sangkum Reastr Niyum prend fin brutalement avec le coup d’État du général Lon Nol. Vann déménage en Suisse avec sa famille. Il travaillera pour les Nations Unies pendant dix ans avant de retourner finalement au Cambodge en 1991 où il a été président du Conseil des ministres, ministre de la Culture, des Beaux-Arts, de l’urbanisme et du Plan.


Demeure privée

Si ses travaux publics lui ont valu son statut d’architecte le plus éminent du royaume, ses projets précédents l’obligeaient à prendre en considération l’usage public. Pour la conception de sa résidence personnelle, cependant, Vann Molyvann évoquait cette construction comme « une opportunité pour se faire plaisir ».

Située le long du boulevard Mao Tse Tung, la demeure de Vann Molyvan est effectivement un bel exemple de cette nouvelle architecture khmère au sein d’une zone en grande partie composée de boutiques de style très urbain et d’autres résidences khmères traditionnelles. Construite en 1966, la maison de l’artiste occupe presque 1000 m2 de terrain et fut longtemps considérée comme un exemple de l’ingéniosité et de la créativité de l’architecte. La maison se compose de deux étages avec une superficie totale de 768 m2 composée de 4 chambres, 5 salles de bains, une pelouse couverte, un jardin à l’arrière et un balcon à l’étage supérieur donnant sur le boulevard Mao Tse Tung.

Concevoir sa maison était devenu un exutoire pour sa créativité, l’amenant à créer une façade simple, mais élégante et incorporant des détails esthétiques que l’on ne trouve pas dans de nombreuses maisons au Cambodge. Fidèle à son style, Vann a également conçu sa maison en tenant compte du climat tropical en se concentrant donc sur l’aération des intérieurs spacieux et l’inclusion d’autres éléments permettant au soleil de diffuser ses rayons sans accabler l’espace de chaleur.

Polémiques

Lorsque Vann Molyvann est retourné au Cambodge en 1991, il a trouvé sa maison utilisée, entre autres, comme bureau de l’administration nationale de l’enregistrement foncier. « Elle a été complètement négligée et se trouvait dans un état choquant. », avait-il déclaré dans une interview avec la presse locale. L’architecte avait alors demandé au gouvernement cambodgien le retour de sa demeure et obtint gain de cause. Il y habitera avec son épouse avant de partir vivre à Siem Reap en 2014.

En 2015, plusieurs polémiques surgirent alors que la demeure fut louée à des entreprises. Bien que la maison fût rénovée, un grand conteneur peint en vert fluorescent avec des chaises de bureau colorées à l’intérieur était posé devant la façade de l’habitation. Bien que l’architecte ait autorisé des travaux « à condition de respecter l’esprit de la conception originale de la demeure », nombreux furent les détracteurs à s’élever contre cette « modernisation inesthétique ».

Beaucoup de gens pensaient qu’un musée ou un centre culturel conviendrait mieux à ce qui était considéré comme une conception symbolique de la « nouvelle architecture khmère ». Erin Gleeson, de la galerie Sa Sa Bassac avait lancé l’idée d’utiliser le bâtiment historique pour des ateliers et des résidences liés à Vann Molyvann. Mais, faute de fonds, rien dans ce sens ne put se réaliser. M. Sereypagna, du projet Vann Molyvann, avait déclaré à l’époque :

« Pour ce qui est de la rénovation des édifices patrimoniaux, cela devrait être fait selon certaines normes et avec le même style et les mêmes matériaux que ceux utilisés à l’origine. Mais en termes de préservation, comment le bâtiment peut-il s’avérer utile pour la ville ? c’est différent, il s’agit peut-être d’une façon de maintenir la ville en vie. »

Dans quelle mesure est-il juste de faire des compromis ? Pourquoi ne pas transformer un bâtiment aussi emblématique en un centre culturel ? Ces questions, que les amateurs d’architecture se sont posés, avaient à l’époque ouvert un débat sur l’argent et la culture, et sur les besoins passés et présents de la population de la ville.

Mise en vente

Les questions soulevées sont aujourd’hui balayées d’un revers de main alors que la propriété de l’illustre architecte a été mise en vente en mai de cette année. Confiée à l’agence immobilière IPS Cambodia, la maison emblématique de « L’homme qui a construit le Cambodge » est mise en vente au prix de 7 millions de dollars américains. Pour justifier du prix sensiblement supérieur au marché (7 575 $/m2), l’agence évoque autant la personnalité illustre de son concepteur, évoquant « une chance de posséder cette magnifique pièce d’histoire » que la beauté et l’originalité de la demeure « élégante et simple en plan et en coupe, complexe et exquise dans les détails ». Sans oublier toutefois son emplacement central en rappelant qu’elle se situe sur le boulevard Mao Tse Toung « dont les environs regorgent de restaurants, de divertissements et de boutiques - notamment le marché russe, le centre commercial Point Community et le centre commercial AEON 1, tous à moins de 5 minutes en voiture… etc. »

Tout comme quelques-unes de ses réalisations disparues en raison du développement urbain et de la spéculation foncière, cette œuvre de l’architecte le plus connu du royaume risque de subir le même sort ou de se voir transformée en centre commercial ou de bureaux comme il en fut question durant un moment. Sauf à ce qu’un riche (très riche mécène) décide de l’acquérir à des fins plus culturelles.

CG

Illustrations : www.realestate.com.kh & Sam Jean

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