Cambodge & Chronique : « La classe moyenne, vous avez dit ? »

Nouvelle chronique de l'ami Emmanuel Pezard rédigée après une rencontre avec de jeunes Cambodgiens lors de son séjour à Phnom Chisor. Un deuxième opus en fait de la précédente chronique intitulée « Phnom Chisor, De terre et d’eau ».

EP : Texte dédié à Louis Sepulveda, mort du Coronavirus, qui fut un des écrivains qui me fit aimer la littérature.

Contemplation

Tranquillement assis en mode contemplatif, sirotant une Cambodia glacée face aux rizières divines, taquines, dans ce calme absolu qui vous procure des instants de grâce difficiles à expliquer, saluant des Yey de passage et des bonzes curieux qui viennent se pencher sur mon épaule, un peu rieurs de me voir à cette même table, écrire sur mon cahier d’écolier, dans une plénitude nonchalante, pour le troisième jour d’affilé, je me délecte du silence, dans une quiétude sereine, me régalant d’un papillon qui croise une libellule, imaginant une tarentule qui déambule, observant un lézard qui lézarde… Je tricote en passant des mantras introspectifs :

Je taille une bavette avec les esprits, je « rigole » avec des goules (1) pas contentes, je m’engueule gentiment avec des ancêtres qui râlent, geignent, mais aussi se marrent. J’avale des couleuvres, ou plutôt des Nagas, en écoutant les réflexions déplacées de Neak Ta d’humeur taquine. La « Yey Khmao » (2) me compte Fleurette et un vieil Achar m’impose de rentrer dans sa cabane/autel pour me lire l’avenir. J’y vais et je prends le relié de vieux papier que des cordelettes assemblent et que deux petits rectangles de bois ancien terminent d’harmonier. Je le place au-dessus de ma tête, et de la chevelure un peu anarchiste qui lui tient lieu de coiffure, glisse au hasard la languette en écorce fine au milieu du livret parcheminé, avant de tendre l’histoire de mon futur au voyant nonchalant, habillé de blanc, qui interprétera mes années à venir… Puis je retourne à ma terrasse, rassuré par les prédilections positives de mon « Brahmane » optimiste. Dans un calme absolu, seulement perturbé par quelques hoquets de Tokay (3), je foisonne d’idées neuves, je flotte sur des notes blanches au rythme de mes amphigouris en rimes renversées et de mes digressions un peu évasives. Je…

Débarquement

… mais sans rien avoir vu venir, débarque une soixantaine de jeunes garçons, en moins de cinq minutes, et c’est Kusturica qui prend le contrôle ! Et n’allez pas croire que j’affabule, que j’exagère, que je tricote la réalité, que je fictionne un journal intime, romance la vérité ! Non, c’est une vague, une déferlante improbable ! Ils ont tous entre vingt et vingt-cinq ans à vue de long nez (4)… Ils sont fringués fashion (bien habillés serait trop old school dans ces circonstances) … Jeans neufs bien coupés, vieillis/déchirés en usine, comme j’en portais adolescent. Chemises unicolores ou sweat-shirt à capuche, polos derniers cris et Nike aux pieds — kramas autour du cou, en cotons et en soie, verts et bleus — tout est propre et impeccable, repassé, certains arborant quelques copies drôles de marque : Guchi, Diesel ou Givenchi, Adidas, Veut-on et/ou Channel.

Le meneur a un look de teenager. Il se promène au sein du groupe avec un copain, tous deux équipés de deux appareils photo/caméras coûtant facilement chacun ce que je gagne pendant mes quatre mois de saison haute. Pas de jaloux : un Nikon et un Canon ! Les zoom chopperaient un moustique en vol à deux-cents mètres avec une parfaite clarté, ce dernier en train de piquer les fesses d’un expatrié nouvellement arrivé se plaignant des gratouilles. Trépied professionnel pour l’un, objectif style camouflage en mode jungle pour l’autre, ils évoluent et cliquent à tout va pour attraper les humeurs.

« Pas de professeur pour tout organiser, c’est une bande de potes de divers horizons, de deux universités, d’amis, tous de Phnom Penh », m’explique un jeune de vingt-deux ans aux lunettes à gros verres.

Il a le regard myope et espiègle, un début de bidon avenant, la peau foncée, un grand sourire assumé qui dévoile un appareil dentaire sophistiqué, sûrement posé dans une clinique normée Internationale portant un nom pompeux.

Dix minutes durant à lieu la symphonie cliquetante des selfies en mitraille, les poses rituelles avec le signe du V, les perspectives à quatre ou cinq. J’entends le mot « Barang » à tout va, et avec deux d’entre eux au moins, il y a des échanges de regards n’appelant à aucune ambiguïté, qui me font sourire en coin et repenser à la bisexualité latente existante, à la ville comme à la campagne, chez les bonzes comme chez les boxeurs, dans les banques autant que dans les échoppes des marchés, dans toutes les couches de la population, chez les « bourgeois » citadins comme chez les riziculteurs ; en fait, comme partout dans le monde et dans toutes les sociétés…

Il y a une innocence joyeuse qui se dégage dans leur présence ici. Une joie non feinte, spontanée, que je ne trouvais plus en Occident, d’un naturel déconcertant, qui contraste harmonieusement avec les lieux ; une adéquation simple entre ce temple du XIe siècle et cette jeunesse du XXIe. Mille ans se rencontrent et échangent à leur façon ! Je pense à « L’Insoutenable légèreté de l’être » de Kundera, sans vraiment savoir pourquoi.

À « La Lenteur » aussi ! Je patauge en paradoxes bienheureux… Ils enveloppent l’ancien d’une nonchalance nouvelle… Ils « prient »

respectueux, mais taquins, sérieux, et se marrant, mais la peur au ventre quand même quant à leur karma, charismatiques en apparence, mais tout de même un peu flippés du dedans, légèrement apeurés pour l’obtention de leur visa direction le Nirvana. Ils connaissent les codes et les respectent puis renaissent au monde d’aujourd’hui, entre Facebook et WhatsApp, Twitter et Tinder, Zalo et Instagram, Grindr et Romeo. Alors que je clope comme un pompier, aucun ne fume ni ne semble boire. À quelques exceptions près, ils sont fins, musclés secs ou juste minces. Ils n’ont pas encore le bidon Burger King, l’arrière-train KFC même s’il va de soi qu’ils y bectent à la volée de temps en temps.

Des esprits sains dans des corps saints, avec peut-être, parfois, des regards en coins sur les corsets : plaisanteries mises à part, ils respirent l’instant présent !

Visite

Visitant calmement le temple avec eux, je comprends des bribes de leurs discussions, très peu politiques, ils s’intéressent plus aux Nagas et aux vieilles pierres. Ils déambulent paisibles, à la fraîche, et tous sans exception, à tour de rôle, rentrent dans les Prasat pour allumer trois bâtons d’encens et faire une prière, se font bénir par les achars (5), puis déposent des billets — entre mille et cinq mille riels ! — dans les boîtes prévues à cet effet, participant ainsi à la rénovation du site tout en rechargeant la positivité de leur karma.

La pluie, bien présente, mais fine, ne les dérange pas, à l’image des gamins qui enchaînent les acrobaties sur les trampolines posés ici et là, se marrant à l’ombre des pierres millénaires. Que j’aime l’absolu de ces rencontres improbables entre hier et demain !

Il y a aussi, dans ce groupe d’une soixantaine de jeunes, une sorte de bel échantillon représentatif (comme disent les sondeurs) des métissages qui composent le Cambodge d’aujourd’hui. Tout y est ! Des « Khmers d’Angkor » aux traits négroïdes, avec de grands yeux ronds mélancoliques ou guerriers, les lèvres épaisses et la peau noire et cuivrée, la silhouette trapue, musclée, le nez épaté autant qu’épatant ! Des Sino-Khmers métissés de longue date avec des Chinois et des Vietnamiens, héritage du Funan et du Chenla, au teint plus clair. Des profils rappellent chez certains la très longue présence/influence de l’Inde huit siècles durant. En mettant l’imagination au pouvoir, avec la poésie de l’anthropologie objective, on peut deviner des reflets malais ou des ombres de Java dans les regards lointains.

Ils sont tous nés après les accords de Paris, n’ont pas connu les guerres qui datent d’hier, seulement une paix fragile et un progrès qui est allé à la vitesse de la lumière. Ils sont branchés, connectés au vaste monde…

L’un d’eux, Pothea, vingt-quatre ans, me raconte que l’année dernière il est allé à Séoul, grâce à une bourse, dans le cadre de ses études d’architecture. Il brille dans ses yeux une grande fierté. Mais il n’y a pas de prétention dans son comportement, pas de sentiment de supériorité. Sa mère travaillait à l’usine, elle aide maintenant son mari qui a une boutique de téléphones à Phsar Kandal et gagne ainsi très bien sa vie, a acheté une vieille Lexus de 2005 et paye aussi ses études à son petit frère, à l’Université Royale, pour qu’il puisse réaliser son rêve : être fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale ! Une rencontre improbable de plus !

Ils s’amusent à se parler anglais entre eux et connaissent les figures tutélaires de l’histoire d’avant les Khmers rouges, de Van Molivan à Sin Sisamuth en passant par Van Nath.

C’est avec regret que je les vois partir, avec plaisir que je retourne à ma table, à mes fables, d’humeur affable, au calme, pour essayer de saisir sur le papier cette drôle de parenthèse qui, encore, me redonne confiance en l’avenir du Cambodge. (À suivre…)

Emmanuel Pezard

Notes

  • Goules : Nom donné aux pires mauvais esprits existant au Cambodge. Un relaps de fantôme, la plupart du temps représenté par une tête coupée qui flotte dans les airs, des intestins dégoulinants de sang s’écoulant de son cou tranché.

  • Yey Khmao : Déité animiste représentée sous la forme d’une femme noire, parfois jeune, parfois vieille, « Neak Ta au féminin », elle est présente dans les lieux votifs, les autels, les grottes, et au bord des routes, parfois dans les forêts.

  • Tokay : Lézard, gecko, margouillat géant, il a inspiré le nom de mon magazine, incarne les intérieurs des maisons au Cambodge, par ses rots musicaux, ses couacs de cinq à seize, ses hoquets symboliques qui rythment la vie ici et là, partout. Toqué ! Et sept évidemment, ça porte bonheur !

  • Long nez : Plus vraiment d’actualité, mais certains Cambodgiens dans les campagnes, ou certains campagnards installés dans les villes, après les KR, appellent encore les blancs comme ça, du fait qu’on a un nez ossu alors que le leur est épaté. Et épatant (je sais, ça fait deux fois…)

  • Les achars : Ils vivent souvent dans les pagodes, les grottes, les monastères, ermites à moitié, successeurs des brahmanes un petit peu, légèrement voyant ils calculent les dates idéales pour les mariages, promulguent des conseils, annoncent des possibilités, orientent les Khmers un peu perdus. Ils font office de psychologues, entretiennent la pagode, aident les bonzes à préparer les cérémoniels, organisent les rituels, bénissent les passants, vivent en partie retirés du monde bien que, paradoxalement, parfaitement impliqués dans la vie sociale et sociétale. La voie du milieu version cambodgienne.

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