Cambodge & Artisanat : Renaissance colorée du tissage de la soie à Koh Dach

Parmi les premiers souvenirs de Sar San, il y a la vue de sa mère assise à un métier à tisser des jupes en soie et en coton, et à confectionner des kramas.

Sar San tient une jupe en soie qu'elle a fabriquée à Koh Dach, dans le district de Chroy Changvar. Photo Hong Menea
Sar San tient une jupe en soie qu'elle a fabriquée à Koh Dach, dans le district de Chroy Changvar. Photo Hong Menea

Bien que le nombre de tisserand(e)s en activité soit en baisse, les villageois de Koh Dach - connue sous le nom d'île de la soie - perpétuent depuis plusieurs décennies les traditions du tissage khmer, transmettant leur savoir de génération en génération.

Le chef de la commune de Koh Dach, Pech Cham, explique que par le passé, près de 70 % des habitants de la commune étaient des tisserand(e)s, mais que ce chiffre n'est plus que de 20 ou 30 % en raison de l'augmentation du coût des matières premières qui grignote les marges bénéficiaires.

« Environ 20 % des entreprises sont encore solides parce qu'elles tissent des produits coûteux et que leurs tisserands sont des personnes âgées et expérimentées »,dit-il.

Revitaliser

Après avoir vu sa propre mère et d'autres villageois vendre leurs produits à très bas prix, San, 28 ans, a commencé à chercher de meilleurs moyens de commercialiser les étoffes faites maison et de redonner vie à la tradition du tissage.

« De nombreux villageois(e)s ont cessé de tisser et sont allés travailler dans des usines - je pense qu'environ 50 % ont abandonné leur métier original. Récemment, nous avons vu diverses associations et organisations venir sur l'île et les racheter, si bien que beaucoup reviennent au métier. Alors que la pandémie touche à sa fin, nous assistons à un réel élan pour soutenir à nouveau les produits cambodgiens », confie-t-elle.

En tant que membre de la jeune génération, San n'est pas très au fait des styles plus anciens. Elle a commencé à acheter et à vendre des produits en soie et en coton khmers à l'époque de la première épidémie de Covid-19. Elle avait vu que beaucoup d'artisans ne vendaient pas leurs produits et que les marchands faisaient baisser les prix.

« Quand j'ai vu que ma mère tissait mais ne parvenait pas à vendre ses produits, j'ai décidé de chercher des débouchés. Au début, c'était difficile, car les commerçants qui passaient dans notre région ne proposaient que des prix ridicules. J'ai décidé de faire office de courtière pour les artisans de l'île et j'ai commencé à acheter des produits chez tous nos voisins », raconte-t-elle.

Elle a demandé aux tisserands du village d'améliorer la qualité de leurs produits et les a exhortés à viser le haut de gamme :

« Nous améliorons la qualité du tissage pour rendre les jupes plus belles et j'ai encouragé les tisserand(e)s à les rendre aussi attrayantes possible. De cette façon, et je peux demander des prix plus élevés ».

Selon elle, le nombre de villageois de Kbal Koh qui ont repris l'activité traditionnelle a augmenté, tout comme le prix des jupes vendues. Les villageois commencent à produire beaucoup plus et elle est très occupée, tant dans son rôle d'intermédiaire que dans ses efforts pour élever la qualité.

Tissage à Koh Dach. Photo hodag

Suon Samnang, 44 ans, tisse depuis 30 ans, mais a quitté l'île pour travailler comme agente de sécurité dans un supermarché avec son mari lorsque le Covid-19 les a forcés à stopper leur activité. Inquiets pour l'éducation de leur plus jeune fils de sept ans, ils ont décidé de rentrer chez eux.

Alors qu'elle se concentrait sur l'éducation de ses enfants, Samnang a été ravie lorsque San l'a aidée à installer un métier à tisser et lui a parlé de meilleures conditions pour la vente des produits tissés. Samnang est à présent heureuse de tenir les lisses et d'actionner les pédales :

« Comme mes enfants sont assez grands pour aller à l'école et que mes produits se vendent plus cher, nous sommes rentrés à la maison. J'ai installé un métier à tisser et mon mari a trouvé du travail comme ouvrier du bâtiment. En tant que tisserande traditionnelle, je compte sur ma nièce San pour sélectionner les fils et les motifs modernes. »

L'entrepreneuse San a même créé une page Facebook pour l'artisanat de Koh Dach du village de Kbal Koh, commune de Koh Dach, afin de promouvoir et de vendre leurs produits.

Vêtements en soie tissés sur l'île de Koh Dach dans le district de Chroy Changvar. Photo Hong Menea
Vêtements en soie tissés sur l'île de Koh Dach dans le district de Chroy Changvar. Photo Hong Menea

San confie que certaines personnes ne connaissent pas le Khmer seung, ainsi que la soie khmère (Hol et Phamoung), elle utilise donc les médias sociaux pour promouvoir davantage les produits des villageois. Auparavant, la plupart des produits allaient directement sur les marchés traditionnels des environs, mais aujourd'hui, ils sont affichés et vendus par le biais de Facebook - à une gamme variée de clients, particuliers, détaillants et grossistes de tout le pays.

San avait l'habitude de participer à diverses activités communautaires, ce qui lui a donné l'envie d'aider son village.

« Au début, j'achetais des produits finis en petites quantités, puis je les revendais. Au fur et à mesure, j'ai augmenté mes commandes et, en fait, l'activité n'a cessé de croître depuis le premier jour. Nous n'avons plus peur du manque de débouchés comme avant. Même si nous n'avons pas beaucoup de clients au détail, nous avons des clients grossistes réguliers », dit-elle.

Dans le passé, les produits finis présentaient souvent des imperfections, car ils étaient tissés à la main. San sait que si elle vend des produits de mauvaise qualité, elle perdra des clients. Elle inspecte donc régulièrement la qualité du tissage pour s'assurer qu'il répondra aux normes qu'elle garantit elle-même à ses clients.

« Nous avons amélioré le contrôle de la qualité depuis que nous avons commencé. Je veux encourager tous mes tisserands, donc j'achèterai quand même une pièce qui a des défauts - je ne paierai simplement pas le prix fort. Je fais des critiques constructives, car plus la qualité de leur tissage est élevée, plus leurs revenus sont élevés », explique-t-elle.

Toutefois, la jeune femme de 28 ans admet qu'il est difficile d'apprendre à certaines personnes âgées à adapter leurs techniques de tissage traditionnelles aux nouvelles exigences du marché.

Selon elle, certaines femmes, mais aussi les hommes acceptent les conseils sur ce qui manque à leurs produits, mais d'autres refusent de changer, estimant qu'ils savent mieux que quiconque...

« Je ne veux pas les forcer. S'ils acceptent mes conseils, leurs produits s'amélioreront et ils gagneront plus d'argent. S'ils ne sont pas intéressés par mes idées, ils ne me demandent pas d'acheter leur travail. En général, ils vendent leurs produits sur des marchés lointains à des prix plus bas. Peut-être pensent-ils que je suis trop jeune pour les conseiller », dit-elle.

Beaucoup de tisserand(e)s plus âgé(e)s ont d'abord refusé, en raison du coût des transformations de leurs métiers à tisser, mais lorsqu'ils ont vu que les ventes augmentaient, ils se sont ravisés et ont suivi le mouvement.

Dans le passé, une jupe seung khmère était fabriquée avec un cadre de 10 à 20 lisses. Ces produits présentaient souvent des imperfections et se vendaient entre 23 000 et 40 000 riels. Aujourd'hui, les villageois qui travaillent avec San passent à des cadres de 25 et 30 lisses, et l'amélioration de la qualité leur permet de gagner jusqu'à 80 000 riels par pièce.

San veut aller plus loin : « Je veux vraiment étendre mon rayon d'action à d'autres villages de Koh Dach », dit-elle.

Elle importe du fil de Chine et des pays voisins en vrac pour garantir des prix raisonnables, et en stocke 500 à 1 000 kg chez elle pour approvisionner les tisserand(e)s qui ne peuvent pas se le permettre. C'est facile à gérer, car elle vit dans le même village..

San reste toutefois préoccupée par la perte des compétences traditionnelles des insulaires, car la jeune génération est moins intéressée par l'apprentissage de cet art complexe.

« À l'heure actuelle, je ne vois pas beaucoup de jeunes intéressés par l'apprentissage du tissage », regrette-t-elle.

Le chef de la commune, M. Cham, reconnaît par contre que l'activité du tissage à Koh Dach a certainement augmenté par rapport à ce qu'elle était il y a quelques années. « Dans tout Koh Dach, il y a maintenant environ 1 300 métiers à tisser. Il y a une véritable résurgence du métier à travers l'île », confie-t-il.

Hong Raksmey avec notre partenaire The Phnom Penh Post

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