Cambodge & Analyse : Le tourisme en quête d’identité après la reprise
- Arnaud Darc

- il y a 2 heures
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Le tourisme est de retour au Cambodge, mais sans retrouver son équilibre. Après l’effondrement causé par la crise sanitaire mondiale, les années 2023 et 2024 ont marqué une reprise visible : frontières rouvertes, vols internationaux rétablis, flux de visiteurs relancés.

Pourtant, derrière ces signes encourageants, la dynamique du secteur demeure incertaine. Les arrivées se sont redressées, puis ont fléchi en 2025. Le trafic aérien reste inégal, les recettes par visiteur et la contribution du tourisme au PIB demeurent en deçà des niveaux d’avant-pandémie. L’activité a redémarré, mais sa direction semble floue — non par manque d’élan, mais par déséquilibre structurel.
La confusion entre volume et valeur
Depuis des années, le succès touristique du Cambodge se mesure avant tout en nombre d’arrivées. Ce chiffre est facile à publier, à comparer et à célébrer politiquement. Cependant, il ne traduit pas la vraie santé de l’économie touristique.
Un arrivant n’est ni un séjour, ni une dépense, ni une expérience durable. En assimilant toutes les formes de mobilité – passages frontaliers d’un jour, tourisme d’affaires, séjours culturels – à un même indicateur, la politique encourage le mouvement plutôt que la valeur. Résultat : la croissance se mesure en volume avant de se mesurer en cohérence.
Trois économies touristiques qui coexistent
Le Cambodge n’a pas une seule économie touristique, mais plusieurs.
D’abord, une économie frontalière, alimentée par les courts séjours et les activités liées aux casinos. Ce segment génère beaucoup de liquidités mais peu de retombées locales durables.
Ensuite, un tourisme d’affaires et d’investissement, plus stable car moins sensible aux cycles de confiance.
Enfin, une économie de destination, centrée sur le patrimoine, la culture et la nature, qui attire les visiteurs à plus forte valeur ajoutée, au prix d’une plus grande vulnérabilité aux perceptions internationales.
Ces trois circuits opèrent en parallèle mais sont comptés ensemble. Avant la pandémie, environ les deux tiers des touristes arrivaient par avion, apportant la quasi-totalité des nuitées longues et des dépenses significatives. En 2024, la tendance s’est inversée : les passages terrestres représentent désormais près des deux tiers des arrivées, tandis que les flux aériens restent loin du niveau de 2019. Les recettes moyennes par visiteur ont chuté, et la part du tourisme dans le PIB a reculé fortement. Le volume est revenu, mais sans rendement.
Le carrefour structurel
Le pays se trouve aujourd’hui à la croisée de deux logiques : celle du volume, portée par les flux frontaliers rapides, et celle de la valeur, soutenue par l’accès aérien.Les mouvements transfrontaliers stimulent rapidement l’activité et dynamisent certaines zones, mais leur impact économique reste superficiel.
Le tourisme aérien, lui, favorise les séjours longs, la dispersion géographique et la montée en gamme, au prix d’une plus grande exigence en matière d’image et de confiance.Cette dualité se lit dans les chiffres : les frontières peuvent être animées tandis que les hôtels restent vides. Les avions atterrissent, mais les centres touristiques traditionnels — comme Siem Reap et Angkor — peinent à retrouver leur vitalité. Ce ne sont pas des contradictions, mais des signaux.
L’illusion de visibilité
L’appareil touristique cambodgien continue de privilégier la « visibilité » au détriment de la « mémoire ». La communication met en avant ce qui se photographie bien ; les infrastructures suivent les flux plutôt qu’une vision stratégique ; la réussite se résume à des totaux plutôt qu’à la qualité des expériences. C’est un tourisme qui s’agite plus qu’il ne se définit.
Angkor Wat, symbole majeur du pays, illustre parfaitement cette fragilité. Son déclin ne résulte pas d’une fermeture, mais d’une perte de confiance : avis de voyage, rumeurs ou incidents régionaux suffisent à faire chuter la fréquentation. Angkor n’est pas un cas isolé ; il représente le cœur sensible d’un système où la valeur dépend du temps, de la proximité humaine et de la liberté de découverte — non du simple passage.
L’« encounter » comme moteur
Le véritable avantage comparatif du Cambodge repose sur la notion d’« encounter » — la rencontre. Mais pour qu’elle soit durable, elle doit être pensée comme une condition structurelle, non un slogan. Trois éléments la définissent :
Le temps, pour permettre des échanges non programmés.
La proximité, où l’activité économique s’ancre dans la vie locale plutôt que dans des enclaves isolées.
La discrétion, offrant au voyageur la liberté d’explorer sans contrainte.Ces facteurs ne dépendent pas des arrivées, mais des politiques d’accès, du zonage, des incitations et de la conception des produits touristiques. Quand ils se dégradent, la rencontre authentique disparaît, même si les chiffres d’entrée augmentent.
Le risque de dilution
Le danger à venir n’est pas la surfréquentation, mais le manque de définition. Si le pays ne clarifie pas sa position dans le paysage touristique régional, la croissance se poursuivra mais se fragmentera. Les séjours s’écourteront, les dépenses s’effriteront, et le Cambodge deviendra un lieu de passage — une halte plutôt qu’une destination.
Vers une politique de conception
La phase de réouverture est terminée ; celle de la redéfinition commence. Le défi n’est plus de compter, mais de concevoir : décider quelle vision du tourisme doit guider le pays. Cela passe par une refonte des indicateurs, des incitations et des compromis. Tant que la réussite sera mesurée par un seul chiffre, le système continuera à le poursuivre, au détriment du sens.
La reprise du tourisme peut se mesurer, mais son identité, elle, doit se définir. Les chiffres continueront d’évoluer ; il revient désormais au Cambodge de choisir la signification qu’ils porteront.
Nota : pour des raisons de clarté, le texte original a été réduit







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