Au Cambodge, des filets fantômes transformés en moyens de subsistance
Sur l'île de Koh Sdach, dans la province côtière de Koh Kong, Hem Kin Oun et un groupe de femmes arpentent chaque semaine le rivage à la recherche de filets de pêche abandonnés, coincés entre les rochers ou échoués sur le sable. Ces engins perdus, que les pêcheurs appellent des filets fantômes, continuent de piéger la faune marine et de s'accrocher aux coraux tant qu'ils restent dans l'eau. Le groupe qu'elle dirige, SHE Waves, leur donne une seconde vie.

Formée avec deux autres habitantes par l'ONG Fauna & Flora International (FFI) Cambodge, en partenariat avec l'Administration des pêches, Hem Kin Oun a appris à coudre et à broder les filets récupérés. Le collectif, lancé mi-2025, comptait au départ trois femmes ; il en réunit aujourd'hui treize, qui transforment les filets nettoyés en sacs, bracelets, colliers et boucles d'oreilles vendus à des touristes, des hôtels et des particuliers.
Le volume collecté a toutefois nettement reculé : d'une cinquantaine de kilos hebdomadaires au lancement du projet, il est retombé autour de dix kilos aujourd'hui. En mars 2026, le groupe avait tout de même récupéré 577 kilogrammes de filets et de cordages depuis sa création — un chiffre qui donne la mesure du problème. Les ventes, elles, ont rapporté environ 3 000 dollars depuis le lancement, les pièces se négociant entre 5 et 30 dollars.

L'ampleur du phénomène dépasse largement ce qu'un petit collectif peut absorber. Une étude de FFI menée en 2022 a établi que le matériel de pêche représentait 78 % des débris marins recensés dans l'archipel de Koh Sdach, et 66 % dans le parc national marin de Koh Rong. Les filets utilisés localement, souvent en nylon de mauvaise qualité, ne durent qu'un à trois mois avant de se dégrader ; 52 % des foyers de pêcheurs interrogés reconnaissaient les jeter directement à la mer. FFI estime qu'entre 3 286 et 4 930 filets finissent chaque année dans l'océan depuis le seul village de Koh Sdach.
Pour une communauté de plus en plus dépendante du tourisme, la propreté des fonds marins est devenue un enjeu économique autant qu'écologique. Les opérateurs de bateaux qui emmènent les visiteurs faire du snorkeling constatent que des récifs dégagés de filets attirent davantage — et fidélisent — leur clientèle.
FFI espère faire de ce projet un modèle reproductible ailleurs sur le littoral cambodgien, en dotant Koh Sdach d'un centre de recyclage communautaire capable, à terme, de fonctionner de façon autonome. Mais la pérennité de l'initiative reste incertaine. La chercheuse Kathrin Eitel, anthropologue à l'université de Zurich, souligne que ce type de projet a besoin, au-delà de bonnes volontés, d'un financement stable et de débouchés commerciaux durables.
Le collectif dépend aujourd'hui encore largement du soutien de FFI, qui verse une indemnité journalière de 3 dollars aux participantes et les aide à trouver des acheteurs. Chaque semaine, seuls 50 à 70 % des déchets collectés se prêtent à la réutilisation — un rappel que, face à un problème mondial estimé par le WWF entre 500 000 et un million de tonnes de matériel de pêche perdu chaque année, l'action de quelques femmes sur une plage cambodgienne reste, par nature, modeste.
Source : Mekong Eye – Eung Sea.








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