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Siem Reap & Arts et Musique : Medha, tambour battantes

Connues et applaudies dans tout le Cambodge, les sept musiciennes du collectif Medha ont fait de leur art une philosophie. Rencontre avec ces femmes de talent et de caractère, dont les rythmes résonnent comme une ode à la liberté.

Medha, tambour battantes
Medha, tambour battantes

Qui a vu Medha, ne serait-ce qu’une seule fois, n’oubliera jamais l'instant durant lequel résonnent les premières mesures. La puissance de leur musique étonne, secoue les tripes, donne l’impression d'être sur la crête d’une gigantesque déferlante pulsatile. La ferveur dont elles font preuve dans leur jeu ne fait qu’ajouter à la sensation d'assister à un moment privilégié, nous laissant pantois lorsque le groupe quitte la scène sous les vivats. Il aura pourtant fallu du temps, et surtout une incommensurable volonté, avant que Medha ne parvienne à une telle maîtrise du son et de la scène.

Men Mao, membre fondatrice du collectif Medha
Men Mao, membre fondatrice du collectif Medha

Un choix difficile à faire accepter

Retour en 2016, dans les villages aux alentours de Siem Reap. Sang Sreypich et Men Mao se produisent dans des formations musicales, l’une comme danseuse, l’autre en tant que musicienne. Pour toutes deux, il est clair que la partition de leur vie s’écrira en musique, mais de quelle manière ? Si les portes semblent naturellement ouvertes aux hommes, il est beaucoup plus difficile pour une femme de sortir des rôles habituels dans lesquels elles se trouvent cantonnées.

« J’ai toujours voulu faire partie d’un groupe », raconte Men Mao.

Tout en discutant, cette mère célibataire de 35 ans jette un coup d’œil sur son bambin qui slalome en courant au milieu des tambours. « C’est difficile de le faire garder, alors il m’accompagne lors des répétitions », s’excuse la jeune femme tout en reprenant le cours de son histoire. « Quasiment tout le monde, dans mon entourage, est musicien. Mon choix de carrière n’a donc choqué personne, contrairement aux autres familles où les réactions se sont révélées nettement moins compréhensives… Les parents et les conjoints se sont parfois violemment opposés à la décision de faire de notre art une profession. »

Pheak Cheung, devant le local de répétition du Cambodia Living Arts
Pheak Cheung, devant le local de répétition du Cambodia Living Arts

Des débuts compliqués

Singulières, les membres de Medha le sont sous de nombreux aspects. Passe encore qu’elles soient musiciennes, mais frapper sur des tambours constituait un tabou qu’elles ont décidé de rompre allégrement.

« Pour beaucoup d’entre nous, il s’agissait juste d’assouvir une passion qui nous tenait à cœur. Nous n’avons pas choisi les percussions parce que c’était un instrument masculin, mais simplement parce que nous aimions en jouer. Par contre, constituer un groupe composé uniquement de femmes nous a immédiatement préoccupées », se souvient Pheak Cheung, elle aussi membre fondatrice du groupe et danseuse traditionnelle depuis l’âge de 11 ans.

Très vite l’idée fit son chemin, réunissant sept artistes prêtes à en découdre avec les idées reçues. « Ce furent pourtant des débuts difficiles, se souvient Men Mao. Rassembler autant de personnes, éparpillées dans toute la province de Siem Reap, pour des répétitions régulières relevait du casse-tête absolu. » Si elle en rit à présent, la percussionniste se souvient de toutes les fois où elle s’est transformée en taxi, allant chercher ses comparses en moto et les raccompagnant aux quatre coins de la ville une fois les sessions terminées. « Il a fallu aussi se choisir chacune un instrument et en apprendre les bases, que nous ne maîtrisions souvent pas. »

En coulisses
En coulisses

« Des soutiens sans lesquels nous ne serions jamais arrivées »

Ce sera le Skor Thom pour Pheak Cheurn, puis le Skor Sangkream, tambour de guerre « dont je suis fière qu’il n’annonce plus les conflits armés, mais d’autres formes de batailles. Ce sont des percussions assez physiques à jouer, qui dégagent un son très puissant ».

« Nous tenions à utiliser des instruments traditionnels, et tout ce qui compose notre orchestre existe depuis des siècles. Nous avons eu la chance de côtoyer très tôt le Cambodia Living Arts. »

Cette association, qui promeut les arts sous toutes leurs formes, nous a apporté un immense soutien, notamment en la personne de son directeur, monsieur Song Seng. Ce dernier nous a procuré un lieu de répétition et nous a permis de donner nos premières représentations scéniques. L’écrivain et dramaturge Jean-Baptiste Phou nous a aidées à écrire la plupart de nos morceaux, après nous avoir longuement interrogées, tenant à réaliser une œuvre qui soit au plus proche de nos personnalités. Quant aux percussions, c’est Patrick Kersale, musicologue spécialiste des instruments anciens, qui nous a aidées à les choisir et à les réaliser. Nous nous devions de ne pas décevoir toutes ces bonnes volontés, qui plaçaient en nous beaucoup d’espoirs. Je voulais aussi y arriver pour rendre une forme d’hommage à mon père décédé, qui était lui aussi percussionniste. Je me rapprochais de lui à chaque fois que je prenais le tambour, c’était un peu comme lui adresser une prière. »

« Medha, c’est comme une famille. On y trouve du soutien, de la complicité, des larmes et des rires. »
« Medha, c’est comme une famille. On y trouve du soutien, de la complicité, des larmes et des rires. »

Donner du rythme à la vie

Aux tâtonnements des débuts fait place une réelle maîtrise du spectacle et des instruments, leur assurant de nombreuses représentations d’abord à Siem Reap, puis dans tout le Royaume.

« Que des femmes, issues de conditions familiales difficiles et sorties très tôt du système éducatif puissent brillamment réussir dans un domaine jusqu’alors principalement masculin est incroyable » témoigne Pheak Keo, leur impresario.

« En les découvrant sur scène, je me suis mise à pleurer d’émotion. Et je ne suis pas la seule à qui cela arrive ! Elles vivent leur musique intensément, avec une incroyable passion. La plupart d’entre elles ont quitté l’école très jeunes et ont trouvé leur voie dans la musique. Ce n’est pas un choix facile, car les répétitions et les horaires variables des représentations empêchent d’exercer une activité complémentaire. Nous utilisons notre temps libre pour enseigner les percussions à la jeune génération, qui se montre enthousiaste et laisse entrevoir beaucoup d’espoir pour un futur plus inclusif. »

Pheak Keo manage le groupe depuis 2 ans. « Je suis fière de ce qu’elles font et de ce qu’elles représentent. »
Pheak Keo manage le groupe depuis 2 ans. « Je suis fière de ce qu’elles font et de ce qu’elles représentent. »

Bien plus qu’un ensemble musical

Lorsqu’on lui demande pourquoi Medha est un groupe si particulier, Pheak Keo répond du tac au tac : « Parce qu’elles vivent de leur passion, parce qu’elles représentent un combat pour la liberté des femmes, parce qu’elles forment une véritable famille, parce qu’elles participent au rayonnement des arts cambodgiens, ou tout simplement parce que leur musique est vraiment de très grande qualité. 

» C’est aussi ce que pensent les spectateurs et le jury de l’émission télévisée Cambodia’s got talent, à laquelle participent actuellement les six membres du groupe. Nous saisissons cette magnifique opportunité pour nous faire connaître du public cambodgien, mais aussi, peut-être, d’un public allant au-delà des frontières. Ce sera, je le souhaite, la prochaine étape du groupe. Il serait important, de plus, de trouver un ou des sponsors, ce qui nous permettrait de révéler tout notre potentiel, en nous affranchissant des difficultés financières auxquelles nous devons faire face. »

Dernière répétition avant un spectacle en présence de l’ambassadeur des États-Unis
Dernière répétition avant un spectacle en présence de l’ambassadeur des États-Unis
 

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