Quartier des fantômes : une nuit hantée au seuil de l’abîme khmer contée par Rithy Panh
- La Rédaction

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Dans la moiteur phnompenhoise, Rithy Panh s’installe un soir au pied des murs délavés de S-21, cette école maudite où les Khmers rouges ont forgé leur machine à broyer les âmes.

Quartier des fantômes, né de sa plume et de celle de Christophe Bataille chez Grasset en ce début 2026, n’est pas un simple récit : c’est une errance intime, une attente fiévreuse des ombres qui refusent de se taire. Peu de pages – 128 seulement – suffisent à ce livre pour creuser un sillon profond, mêlant poésie brute et rappel implacable d’un génocide qui a englouti un quart du peuple cambodgien.
Les échos piégés dans la pierre
Imaginez : volets bleus écaillés, peinture jaunâtre cloquant sous la pluie tropicale, et ce silence qui pèse comme une menace. Panh y pose son regard, là où 14 000 prisonniers ont été torturés pour des confessions arrachées à coups d’électricité, de plastique fondu ou d’ongles arrachés.
Pas de survivants pour ce bâtiment précis ; seulement les fantômes, et les photos d’identité alignées comme autant de stigmates. Ce n’est pas la première fois que le cinéaste affronte ces murs : son S-21, la machine de mort khmère rouge de 2003 les avait déjà saisis à vif, confrontant bourreau et victime dans un face-à-face glaçant. Ici, l’écriture prend le relais, plus dépouillée, plus obsédante encore.
On sent l’homme au bord du vertige, scrutant l’obscurité pour y déceler non pas des spectres théâtraux, mais les traces d’une humanité niée. Les insectes stridulent, la nuit avance, et avec elle, les questions : comment capter l’invisible ? Comment écrire ce qui défie les mots ? Panh, qui excelle à modeler l’argile pour animer les absents dans L’Image manquante, prolonge cette alchimie littéraire.
L’odyssée d’un survivant
Rithy Panh n’est pas un auteur de salon. Né en 1964 dans une famille d’enseignants à Phnom Penh, il a treize ans quand l’Angkar l’arrache à son monde : déportation, faim, et la disparition progressive de son père, sa mère, ses sœurs dans les camps. 1979 : fuite vers la Thaïlande, puis exil en France. À la FEMIS, il forgera son arme : le cinéma. Site 2 en 1989 ouvre la brèche ; suivent Les Gens de la rizière, Papier ne peut pas envelopper la flamme, jusqu’à L’Image manquante (2013), nommé aux Oscars et palme d’or du meilleur documentaire à Cannes. Locarno, Venise le couronnent.
Avec Christophe Bataille, complice de L’Élimination, il signe une prose ciselée, où chaque phrase porte le poids d’un cri étouffé. Les images insérées – ombres portées, détails architecturaux – font écho à son art visuel, rendant le texte presque cinématographique.
Duch, l’ombre au centre du vortex
Au cœur de cette nuit veille Duch, alias Kaing Guek Eav, l’instituteur mathématicien recyclé en chef de S-21. Paranoïaque zélé, il exigeait des prisonniers des récits de trahison aussi fictifs qu’interminables, consignés en tableaux statistiques pour l’Angkar. Électrocutions, noyades, tout était bon pour “produire” des aveux.
Jugé en 2010 par le tribunal international, perpétuité ; mort en 2020, sans vraie pénitence. Panh le dissèque sans haine gratuite : il incarne cette banalité du mal qui transforma des professeurs en monstres. Mais face à lui surgissent les résistants discrets : Vann Nath, le peintre dont les toiles accusatrices hantent encore les murs ; Bophana, qi donnera son nom au centre culturel et d'archives audio-visuelles créé par le cinéaste.
Au-delà du témoignage : une méditation
Ce livre n’est pas qu’un retour sur S-21. C’est une réflexion sur l’écriture après l’horreur – après Tuol Sleng, après les champs de la mort. Comment un peuple de 1,7 million de fantômes rebâtit-il son histoire ? Panh refuse l’oubli prôné par certains repentis.
Sa nuit phnompenhoise, bruissante de souvenirs, interroge notre propre capacité à regarder l’abîme sans détourner les yeux. Poésie et enquête se nouent en une élégie intemporelle, pertinente en ce 2026 où le Cambodge, passé de main en main au pouvoir, oscille entre boom économique et plaies vives.
Pourquoi lire Quartier des fantômes ?
Pour qui s’intéresse aux génocides du XXe siècle, aux silences de l’Histoire, ou simplement à une prose qui hante. Grasset (ISBN 9782246845300) en livre une édition soignée, à glisser dans toute bibliothèque exigeante.
Rithy Panh ne pardonne pas ; il illumine. Et longtemps après la dernière page, les murs de S-21 murmurent encore.







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