Portrait & Siem Reap : le bonheur est dans le ranch

Après avoir quitté le Cambodge en 1975, Sary Pann a décidé, pour sa retraite, de regagner sa terre natale et d’y entretenir son amour pour les chevaux. Sans se douter que de sa passion allait éclore l’un des lieux les plus originaux de la ville.

Dans son havre de verdure, Sary Pann prend fièrement la pose devant les innombrables statues qui parsèment les 4 hectares de terrain. Cheveux noir de jais, large boucle de ceinture et pouce levé, l’éleveur de 75 ans en paraît 10 de moins, s’épanouissant dans son domaine qu’il ne cesse d’aménager depuis 20 ans.

Avant de rejoindre les écuries, le visiteur se doit de parcourir un sentier ombragé, où les représentations de Bouddha le disputent aux Ganesh, aux fiers Dvarapala et autres Thorani, agrémentant ainsi la promenade.

Il y a ici quelque chose du Palais idéal, témoignage concret qu’un homme veut laisser, selon ses propres dires, aux générations futures. Œuvre jamais achevée et en perpétuelle expansion, comme en témoignent les nombreux blocs de pierre et la petite armée de tailleurs qui s’active autour d’eux dans le brouhaha des outils.

« C’est la même pierre que celle qui a servi à construire Angkor » tient à préciser Sary.

Quant aux divinités représentées, « Je crois à chacune d’entre elles et leur voue un sincère respect. »

« Vivre pleinement par et pour ma passion »

S’il héberge aujourd’hui 15 chevaux, le « Happy Ranch » en aura autrefois compté bien davantage, fruit d’une longue aventure débutée un peu par hasard. « Lorsque je me suis installé ici, j’avais assez d’argent pour acheter un petit terrain ainsi qu’un cheval. Mais vous savez comment une passion peut s’avérer dévorante ! J’ai fait l’acquisition d’un autre cheval, puis d’un troisième, d’un quatrième… Puis les juments se sont mises à enfanter, multipliant les dépenses à effectuer ».

« C’est ainsi qu’est venue l’idée de créer un ranch. L’élevage, l’organisation de promenades et la vente de bêtes allaient me permettre de vivre pleinement par et pour ma passion. »

Faisant l’acquisition d’étalons et de purs-sangs, Sary Pann parvient très vite à se faire connaître dans un milieu relativement confidentiel. « Les gens capables de se payer un cheval sont rares. Le prix reste cher, sans compter tous les frais annexes destinés à l’entretien et au bien-être de l’animal.

Posséder un cheval a toujours été un symbole de richesse, depuis les temps les plus anciens. Présent sur les bas-reliefs angkoriens aux côtés des éléphants, le cheval était autrefois monté par des princes ou par le roi. De nos jours, il est encore synonyme de puissance et d’aisance. »

Exil californien

Alors qu’il a 22 ans, Sary Pann est enrôlé de force dans les troupes khmères rouges, qu’il déserte dès qu’il le peut pour se réfugier à Phnom Penh. Il y travaille alors pour l’ambassade américaine jusqu’à la chute de la ville, ce qui lui donne le droit ainsi qu’à sa femme et ses 2 enfants de gagner les États-Unis. « J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir m’y installer. Je suis issu d’une famille pauvre et affamée, et rien ne me prédestinait à aller vivre là-bas. »

Il passe toute sa carrière professionnelle en Californie et y découvre le cheval. La complicité capable de s’instaurer entre l’homme et sa plus noble conquête le fascine, tandis qu’il apprend par lui-même les bases de l’équitation.

« Je dirais, pour faire simple, qu’on apprend tous de nos erreurs. Pour le traduire autrement, j’ai risqué ma vie plus d’une fois en montant inconsidérément, sans prendre la mesure des dangers qui peuvent se produire lorsque l’on est inexpérimenté et qu’on se croit au-dessus des risques. »

« C’est pour cela que je demande toujours à mes visiteurs quel est leur niveau. La question n’est pas anodine, car de leurs aptitudes vont dépendre leur encadrement, leur itinéraire et, bien entendu, le choix de leur monture. Les chevaux cambodgiens, plus petits que la moyenne, s’avèrent des montures idéales pour les débutants. »

Équitation pour tous

Tous les niveaux sont acceptés au Happy Ranch, du néophyte au confirmé, de l’enfant à l’adulte, de l’individuel au groupe de 10 personnes, pour des excursions durant de 1 à 4 heures. Seul critère de restriction : le poids du cavalier, qui, s’il est trop élevé, risquerait de faire souffrir la monture.

« Moi-même, voyez-vous, je me trouve parfois un peu trop enrobé pour monter », déclare Sary en esquissant un sourire, tout en désignant son tour de taille.

« Et puis, je ne suis plus tout jeune, je ne possède plus les réflexes d’antan. Je continue néanmoins de pratiquer, surtout lorsque des amis qui partagent la même passion me rendent visite. Mais rien n’est perdu pour les personnes en surpoids : un chariot peut être arrimé au cheval et c’est un autre type de balade qui devient possible. Les trajets, pour les cavaliers comme pour les passagers du chariot, permettent de découvrir les rizières, les pagodes, les temples angkoriens, bref, toute cette belle campagne cambodgienne que nous aimons tant. »

Complicité permanente

Situé non loin de la célèbre rue de Sok San, le ranch se remarque dès son portail, orné de destriers semblant fendre la bise au milieu des étoiles. Les visiteurs peuvent accéder librement au vaste terrain ainsi qu’aux étables, approchant et caressant ainsi les chevaux qui s’y trouvent.

« Il a fallu se séparer de certains d’entre eux, notamment à cause de la pandémie de Covid. Le nombre de clients venant pour une promenade s’est effondré, tandis qu’il fallait continuer de faire tourner le ranch. Il ne s’agit pas d’un hôtel ou d’une boutique que l’on peut fermer à sa guise : Covid ou pas Covid, les chevaux sont vivants et il faut continuer de s’en occuper de la même manière. Les frais sont les mêmes, qu’il s’agisse de la nourriture, de la litière, des coûts de fonctionnement… Cela m’a mis dans une grande difficulté et je désire plus que tout que les activités reprennent leur cours.

Ces derniers mois, avec la levée des restrictions sanitaires, le nombre de personnes se rendant au ranch a sensiblement augmenté. Les gens viennent pour des promenades à cheval, mais aussi pour profiter de l’atmosphère du lieu ainsi que pour y effectuer des photos d’avant-mariage. J’espère que cela va continuer d’aller dans ce sens. »

Un dernier sourire, un dernier pouce levé, et Sary Pann regagne sa demeure située juste à l’entrée du ranch. Un moyen pour lui de rester proche de ses chevaux. « J’ai toujours été à leur côté, et cela durera toujours. »

Contact : www.thehappyranch.com

Facebook : https://www.facebook.com/thehappyranch/

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