Parcours & Patrimoine : Blaise Kilian, l’authentique passion du Cambodge

Blaise Kilian vient d’intégrer le musée de l’économie et de la monnaie à Phnom Penh. Personnage dont la générosité et l’engagement de cœur pour son pays d’adoption sont connus de tous, ce dernier revient sur son parcours et confie pour Cambodge MAG ses impressions sur ses nouvelles fonctions après son passage particulièrement réussi chez EuroCham.

Parcours

Blaise Kilian est arrivé sur le sol cambodgien en 1999. Il effectuera sa coopération en tant qu’enseignant à l’université royale de droit et de sciences économiques. Puis, il œuvrera dans divers établissements publics, privés et internationaux et travaillera pour une compagnie aérienne locale, Royal Phnom Penh Airways. Ensuite, le passionné du Cambodge rejoindra l’ambassade de France où il occupera le poste d’attaché de presse/interprète/traducteur.

Alors membre du secrétariat permanent du CIC Angkor, le bureau de l’UNESCO à Phnom Penh lui ouvre ses portes. Il y travaillera 9 ans en tant que coordinateur de projet. Parmi les plus marquants : un grand projet en partenariat avec les Nations unies portant sur les populations autochtones. Blaise travaillera dans les provinces de Mondolkiri, Ratanakiri, Preah Vihear, coordonnera des publications sur les cultures minoritaires et participera à la création d’espaces culturels.

« Le but consistait à lier la culture autochtone à un esprit créatif afin que les minorités puissent générer des revenus sans trop s’acculturer »

Blaise Kilian intégrera ensuite la chambre de commerce européenne du Cambodge pour y mettre en place le programme de dialogue entre le secteur privé et le gouvernement. Il y restera cinq ans et demi, dont deux en tant que directeur exécutif avant d’occuper aujourd'hui le poste de co-directeur du musée SOSORO.

Entretien :

Blaise Kilian, co-directeur du musée SOSORO

CM : Qu’est-ce qui vous a motivé à pourvoir le poste de co-directeur du musée de l’économie et de la monnaie ?

J’ai eu cette opportunité au musée SOSORO et elle m’a séduite, car je suis fasciné par le Cambodge et les Cambodgiens à travers l’histoire du royaume. Il s’agit toujours pour moi, d’abord, de travailler au maximum avec des gens du pays. Ensuite, de construire pour le royaume si possible et à mon niveau, essayer d’être utile. Cette opportunité me parait aussi très intéressante, car je possède cette expérience patrimoniale à l’UNESCO et j’ai aussi cet acquis à la chambre européenne de commerce, la chambre internationale la plus importante du pays.

C’est aussi l’occasion d’intégrer un cadre complètement cambodgien. C’est un musée cambodgien, qui appartient à une institution cambodgienne avec une équipe cambodgienne. La richesse, la beauté et la qualité de cette initiative, nous le devons à Jean Daniel Gardère qui a conçu et mis en place le projet avec les partenaires. Le cadre dans lequel je travaille est totalement cambodgien, ce qui est passionnant à mon goût.

« C’est un pas de plus dans mon immersion totale et complète dans ce Cambodge qui me tient à cœur »

CM : D’où vous vient cette fascination pour le Cambodge ?

J’ai grandi en France avec des amis cambodgiens très proches dès l’âge de 10 ans. Rapidement j’ai été en contact avec le Cambodge. Très tôt, j’ai ouvert le dictionnaire pour chercher qui était Norodom Sihanouk et le premier livre que j’ai lu sur ce sujet était un ouvrage dudit roi « Souvenirs doux et amer ». Au fur et à mesure de mes études, j’ai continué à entretenir cette fascination à titre personnel. Après des études « utiles », j’ai intégré les langues orientales et obtenu un diplôme de khmer. Je suis venu au pays en 1999 avec l’intention d’y rester, c’était un voyage aux motivations extrêmement intimes. Le fait de parler la langue, de la lire et de l’écrire, même si je lis beaucoup mieux que je n'écris, cela représente pour moi la possibilité d’observer le Cambodge en 3 ou 4 dimensions.

« Quand on a la possibilité de plonger en immersion, on ne finit jamais d’apprendre et de découvrir »

CM : Vous disiez vouloir œuvrer pour le pays, comment comptez-vous vous y prendre ?

Il y a une volonté éducative de la part de la banque centrale et de son gouverneur ; il s’agit de prendre contact avec le plus d’établissements pédagogiques possible. De même, il me semble nécessaire se pencher sur les ONG qui traitent de l’éducation, de la culture et de l’histoire. Je crois également qu’il ne faut pas négliger l’aspect purement public et ne pas hésiter à promouvoir. Cela fait un peu plus d’une semaine que j’ai pris mes fonctions et je pense que le plus important pour l’instant est de comprendre son fonctionnement, le personnel, observer ce qui a déjà été entrepris, puis à partir de là, il sera possible de développer des initiatives très basiques ; la communication sur les réseaux sociaux par exemple. Au-delà, il va falloir prendre contact avec le plus d’organismes possible et réfléchir aux mécanismes qui permettront d’avoir des visites régulières des scolaires et universitaires. J'aimerais aussi avoir la possibilité de programmer des expositions temporaires, peut-être des conférences, éventuellement des événements publics, car cet édifice est sublime, son jardin et son café sont magnifiques. Je songe également à préparer l’après Covid-19 en commençant d’ores et déjà à collaborer avec les acteurs du tourisme, national et international, qui sont susceptibles d’alimenter cette offre muséale et patrimoniale.

Jardin du musé SOSORO

CM : Comment vivez-vous cette proximité avec l’histoire monétaire du Cambodge ?

Pour moi, c’est l’histoire tout court ; un panorama du vécu ''économico-politique'' du pays. Ce que je trouve insolite, c’est qu’il y a une présentation unique du vécu cambodgien depuis le Funan jusqu’à nos jours. Personnellement, j’ai beaucoup lu et je n’ai pas fini de lire sur le Cambodge tellement les ressources sont riches et fascinantes. C’est là où je trouve qu’il y a un véritable intérêt à mettre ces informations précieuses à disposition de tous.

Ce n’est pas une proximité avec l’histoire monétaire, mais plutôt la possibilité de mettre en valeur un outil d’information, de communication et d’éducation pour ceux qui le désirent ; une démarche unique traitant d’une frise chronologique extraordinaire. Nous en discutions avec Jean Daniel Gardère et nous pensons que cette exposition est destinée à évoluer et être complétée. Il y a une volonté constante de mise à jour en fonction des découvertes. C’est un outil qui est appelé à rester le plus vivant possible. Comme partout, mais au Cambodge plus qu’ailleurs et en raison de la richesse de son passé, on côtoie constamment l’histoire ; en s’asseyant à côté de n’importe quel Cambodgien de plus de 40 ans par exemple, on découvre des gens qui ont eu deux ou trois vies totalement différentes.

« Il suffit de prêter un petit peu plus attention à ce qui nous entoure pour se rendre compte que cette histoire très mouvante est constamment autour de nous »

Tout cambodgien d’un certain âge qui vous prend en sympathie va commencer à vous raconter ce qu’il a fait à telle ou telle période de sa vie, les rues traversées, les provinces à visiter ; chaque détail de vie propose une richesse d’information passionnante. La modernité fait son travail de transformation, quelquefois d’effacement, mais il reste toujours cette histoire présente partout où l’on se rend.

CM : Une exposition a eu lieu à l’ambassade de France abordant le patrimoine architectural de Phnom Penh et les rénovations entreprises pour raviver ces corps de logis. Que pensez-vous de l’architecture au Cambodge ?

Il existe un magnifique patrimoine colonial auquel les Cambodgiens attachent une certaine importance exceptée lorsque le prix du mètre carré justifie un retour sur investissement qui provoque la destruction du bâtiment. Pour ma part, je suis personnellement captivé par l’architecture khmère des années 50-60 qui pourrait être mieux mise en valeur. Souvent, par réflexe, on parle de patrimoine colonial alors qu’en fait il y a toute cette période-là qui est fascinante, innovante et représente le reflet de plusieurs influences : elle possède des accents très khmers dans sa conception, mais a aussi été créée par des gens formés à l’étranger, ce qui crée un mélange extrêmement intéressant. Évidemment, je déplore comme tout le monde qu'une belle structure soit détruite pour être remplacée par une tour. Venant de la chambre de commerce, je sais qu’il est difficile d’aller contre la logique de développement, il n’y a pas encore de règles de protection du patrimoine urbain qui soit suffisamment contraignantes pour empêcher cela.

Blaise Kilian. Photographie Eurocham - J.Montessuis

Je suis également intéressé par de nouveaux développements tels que le Hyatt où le bâtiment historique n’a pas été démoli et où l’on a construit quelque chose de moderne autour. Il est intéressant de voir qu’il y a une volonté de développer sans détruire par un opérateur privé. On souhaite en permanence que le Cambodge aille plus vite, qu’il fasse mieux, mais il ne faut pas oublier que l’histoire du pays post conflit est très courte et nous sommes toujours en train d’exiger plus de la part d’un pays qui avance pourtant déjà très vite.

Le problème du patrimoine, c’est qu’une fois qu’il est détruit, on ne peut plus réagir donc j’espère que l’on va pouvoir conserver la personnalité et le caractère de la ville et cet exemple du Hyatt est très intéressant. Au SOSORO c’est la même situation ; nous avons une institution qui a décidé de garder un terrain et de rénover le bâti afin de le mettre en valeur pour le public. Ce qui pourrait être intéressant, c’est qu’avec un effort de planification et de protection, il serait possible de réserver des zones urbaines à un développement moderne et d’essayer d’affecter d’autres zones à la préservation comme le quartier où nous sommes aujourd’hui. On ne peut pas empêcher le développement mais, qu’il soit en harmonie avec le patrimoine serait l’idéal. Ce n’est pas si simple, mais il existe déjà des exemples pertinents.

Vue du café SOSORO

CM : Plus d’un an après son ouverture au public, comment se porte le musée ?

Après son ouverture en avril 2019, il a accueilli plusieurs milliers de visiteurs jusqu’à fin 2019 avec 40 % d’étudiants. Le Covid-19 est arrivé et l’établissement a dû fermer ses portes pendant quelques semaines par respect des directives gouvernementales. Il reste encore des contraintes liées au virus en termes de conditions de visite. Je pense qu’on ne pourra pas travailler sur le tourisme pendant un certain temps mais il faut se préparer. En attendant, nous nous orientons sur un public local. Le Cambodge reste tout de même relativement préservé grâce à des mesures sanitaires drastiques en termes de santé. c'est le prix à payer mais, je pense qu’il faut travailler avec les conditions actuelles et aussi parier sur l’avenir.

CM : En parlant d’avenir, comment le percevez-vous ?

Va-t-on vraiment vivre un post Covid-19 ? Pour l’instant nous sommes loin du retour à la normale des affaires. Beaucoup pensaient que ce n’était qu’une affaire de quelques mois. Maintenant certains pensent que le retour au trafic aérien comme on l’a connu ne sera pas rétabli avant deux ou trois ans. Je pense qu’il faut se préparer. Toutefois, on a observé beaucoup de Cambodgiens et d’expatriés redécouvrir le pays en raison de la situation actuelle.

« Étant donné la difficulté de voyager aux États-Unis ou en Europe ; cela constitue une externalité positive qui recentre l’attention vers un produit national »

Il est totalement impossible de prévoir la suite des événements et je pense que la première leçon c’est de se dire que non, la situation ne reviendra pas à la normale rapidement et deuxièmement, il n’y a aucune certitude à recouvrer une situation pré virus sur du moyen terme. Personne n’a le choix, c’est une position qui s’impose à tous et je pense qu’il convient d’en accepter les contraintes . Contrairement aux pays occidentaux, nous avons une chance incroyable.

CM : Quels sont les arguments que vous emploierez afin de susciter l’envie de découvrir le musée ?

D’abord, c’est un produit unique, moderne et de très grande qualité. Aucun musée ou espace culturel au Cambodge ne traite de cet aspect économico-politico-historique. J’ai aidé à la création de l’exposition du Musée de Preah Vihear du temple éponyme ; nous étions très contents d’avoir fait, pas seulement de l’archéologie, mais aussi de l’anthropologie, des sciences naturelles ainsi que de l’histoire du patrimoine. Ici, nous avons une exposition d’une taille et d’une richesse inégalée.Lorsque l’on a déjà exploré les pierres angkoriennes, observé le chapitre des Khmers rouges et que l’on souhaite s’ouvrir à un autre aspect historique, c’est ici qu’il faut venir.

Propos recueillis par Michael Grao

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