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Léonce Détroyat et le Cambodge : un journaliste contre la convention Thomson

il y a 4 heures
15 min de lecture

En 1886, un ancien officier de marine publie à Paris un livre sur l'Indochine. Il s'appelle Léonce Détroyat. Il a vu Tourane en 1858, dirigé un grand journal et écrit le livret d'un opéra de Saint-Saëns. Dans un chapitre, il s'en prend à la convention imposée au roi Norodom en 1884, qu'il juge indigne de la France. Rien n'indique qu'il soit jamais allé à Phnom Penh. Son texte n'en reste pas moins un document sur la façon dont Paris voyait le Cambodge, au moment où le royaume se soulève.

Léonce Détroyat (1829-1898).
Léonce Détroyat (1829-1898)

Quand paraît La France dans l'Indo-Chine, en 1886, le Cambodge est protectorat français depuis vingt-trois ans. Il est aussi en pleine révolte. Le roi Norodom a signé le 17 juin 1884 une convention qui lui retire l'essentiel du pouvoir. Son frère Si Votha a pris la tête d'une rébellion.

Détroyat consacre au royaume une bonne part du chapitre II, intitulé « Cochinchine – Cambodge – Siam ». Il écrit de Paris, en lecteur de journaux et de traités, pas en témoin. Il le reconnaît d'ailleurs : pour son travail, il s'est heurté à « une absence presque absolue de documents officiels français ».

Sa thèse est simple. La Cochinchine, colonie française, se sent étouffée par le Cambodge. Elle ne peut communiquer avec le nord qu'en traversant ce royaume qu'il juge « mal administré », aux routes abandonnées, dont la frontière avec le Siam n'a jamais été tracée. Il veut donc que la France organise le pays sur les plans fiscal, commercial et militaire. Un simple traité de protectorat ne lui suffit pas.

1863, 1867 : un protectorat négocié avec Bangkok

Le traité d'Oudong, du 11 août 1863, place le Cambodge sous la protection de la France. Mais le royaume payait tribut au Siam. Pour régler la question, Paris signe avec le roi de Siam un traité en juillet 1867.

Bangkok reconnaît le protectorat français et renonce à tout tribut. La France promet de ne pas incorporer le Cambodge à la Cochinchine. Les provinces de Battambang et d'Angkor (Siem Reap) restent siamoises, et une commission doit fixer les frontières.

Détroyat juge ce traité « inepte ». À ses yeux, le négociateur siamois a obtenu la reconnaissance d'une spoliation, commise à la fin du XVIIIe siècle aux dépens du Cambodge, le pays même que la France voulait protéger. Les souverains de Phnom Penh ont protesté l'un après l'autre, Norodom compris. La France s'est donc rendue « complice » de cette injustice. Il faut selon lui la réparer au plus vite, et sortir d'une situation « vague, indéfinie ».

Il note que Battambang et Angkor sont les provinces les plus fertiles de la région, avec des richesses encore à exploiter. Il rapporte aussi que le roi de Siam a demandé au gouverneur Thomson, le 1er janvier 1885, de songer à l'exécution du traité. Angkor ne reviendra pourtant au Cambodge qu'en 1907.

17 juin 1884 : la convention Thomson vue par Détroyat

Charles Thomson, gouverneur de la Cochinchine, signe la convention à Phnom Penh avec Norodom. Paris l'approuve ensuite. Détroyat en reproduit le texte entier.

Le roi doit accepter toutes les réformes administratives, judiciaires, financières et commerciales que la France jugera utiles. Il « continue » à gouverner, mais des résidents français sont placés dans les provinces, sous les ordres d'un résident général. Les impôts, les douanes, les travaux publics passent sous contrôle français. La liste civile du roi est fixée à 300 000 piastres, la dotation des princes à 25 000. L'esclavage est aboli. Le sol cesse d'être la propriété inaliénable de la couronne. La ville de Phnom Penh reçoit une commission municipale où siègent des Français, des Cambodgiens, un Annamite, un Chinois et un Malais.

Le verdict de Détroyat est sévère. Dire à un roi qu'il continuera à régner, en lui retirant les prérogatives de la royauté, c'est lui infliger les humiliations de la vassalité. Il y voit un acte indigne de la France. Il ne met pas en cause la bonne foi de Thomson, qu'il dit animé de sentiments excellents. Mais celui-ci, écrit-il, s'est trompé en imposant au « vieux Norodom » de signer sa propre honte.

Sa critique n'a rien d'une défense du roi. Il aurait préféré mille fois que la France destitue Norodom, l'expédie à Poulo Condor et prenne « carrément » possession du Cambodge, quitte à ignorer le traité de 1867.

Filippini, Si Votha et le « pape des bonzes »

Thomson est rappelé. Son successeur, Ange Michel Filippini, est un ancien préfet de la Loire. Détroyat attribue ce changement à l'influence du député de Saïgon, Blancsubé, qu'il accuse de défendre les intérêts de Norodom. Il ne donne pas de preuve dans les pages lues.

Filippini arrive à Phnom Penh le 22 juillet 1886, « muni de pleins pouvoirs ». Il dénonce la convention. Détroyat cite longuement la lettre d'un correspondant, publiée par Les Tablettes des Charentes. Elle décrit un nouvel accord : la France rend au roi l'administration du royaume, sauf la régie de l'opium et les douanes. Au 1er janvier 1887, il ne restera que quatre résidences françaises : Pursat, Kratié, Kompong Thom et Kampot. Norodom proclame une amnistie. Des princes et des ministres partent porter des messages de paix, escortés par des soldats français, avec 100 fusils Gras et 10 000 cartouches par mission. Selon un autre correspondant, des miliciens cambodgiens désertent pour rejoindre les rebelles.

Pour Détroyat, c'est pire que la convention. Il cite La Liberté, le journal qu'il a dirigé jusqu'en 1876 : les concessions faites à Norodom ont été prises pour de la faiblesse. Les partisans de la nouvelle politique raisonnent ainsi : la convention a servi de prétexte à la révolte, il suffit de la dénoncer. Lui n'y croit pas. Il regrette presque Thomson, à qui il aurait fallu, écrit-il, un acte de force de la métropole et trois mille hommes. Norodom aurait été placé devant un choix : être enfermé, ou livrer les agents de Si Votha.

Car il accuse le roi lui-même. Retiré dans son palais, « abruti par l'opium », Norodom encouragerait selon lui l'insurrection que dirige son frère. Les armes de Si Votha viendraient du Siam par Battambang, sous le nez du résident de Kompong Thom. Ce sont ses accusations, pas des faits établis.

Il raconte aussi une scène de 1885. Le « pape des bonzes » du Cambodge, ancien précepteur de Si Votha, serait allé le voir au nom du gouverneur et de Norodom. Il lui proposait une pension s'il cessait les hostilités. Si Votha aurait fait connaître l'offre à ses partisans pour étendre son prestige, puis juré de continuer. Le bonze aurait même béni l'eau du serment. Le rebelle l'aurait ensuite chargé de porter une lettre au consul britannique de Bangkok, pour demander de l'argent et des armes. Détroyat ne cite aucune source. Il en tire une conclusion : la « félonie » serait partout en Extrême-Orient.

La révolte se termine sous le gouvernement de Filippini, qui meurt à Saïgon le 22 octobre 1887.

Mékong, Battambang, Angkor : la carte de Détroyat

Le Cambodge intéresse Détroyat comme couloir commercial. Il distingue deux courants. À l'ouest, le Ménam, qui traverse le Siam et se jette à la mer à Bangkok, où l'influence anglaise domine. À l'est, le Mékong, long de 2 000 kilomètres, presque partout navigable, en particulier au Cambodge et en Cochinchine. Il écrit que ce fleuve peut devenir aussi français que le Ménam est anglais.

Pourtant, constate-t-il, les produits des pays situés au nord du Cambodge vont à Bangkok par des chemins épouvantables, plutôt qu'aux ports de Cochinchine. Il décrit Korat, au cœur du Siam, vaste entrepôt où les caravanes échangent leurs marchandises, avec des négociants presque tous chinois. Beaucoup de voyageurs font un détour par Battambang pour éviter la forêt qui entoure la ville. La France n'a jamais pensé à y installer un agent.

Il rappelle qu'une ligne télégraphique avait relié Bangkok à Phnom Penh, par Battambang et Pursat, grâce à Harmand, ancien chargé d'affaires français à Bangkok. Il a entendu dire qu'elle était détruite en partie.

Il voit aussi le Siam comme un acteur à ménager. Seul royaume indépendant d'Indochine, il se méfie de la France, que la politique anglaise présente comme agressive. Selon Détroyat, la convention de 1884 a paru donner raison aux ennemis de Paris, et l'expédition du Tonkin a aggravé les craintes de Bangkok.

Pavie, « un employé des télégraphes »

Un détail amusera les lecteurs de Cambodge Mag. Détroyat se moque de la nomination, quelques mois plus tôt, d'un vice-consul à Luang Prabang : « un très brave garçon », mais employé des télégraphes au Cambodge. C'est Auguste Pavie. Le poste lui a été confié, écrit Détroyat, en récompense d'un voyage à Paris, où il a accompagné de jeunes Cambodgiens venus faire leurs études.

Pavie séjourne alors depuis des mois à Bangkok, en attendant de partir. « Arrivera-t-il jamais à destination ? » demande l'auteur. Il ajoute que la télégraphie peut mener loin, jusqu'à la diplomatie.

La suite lui donne tort. Pavie passera les années suivantes à explorer le Laos et le bassin du Mékong, et son nom reste attaché à l'entrée du Laos dans l'Indochine française. Cambodge Mag a retracé son parcours.

Un regard colonial, à lire avec recul

Le livre est de son temps. Détroyat parle de peuples « à peu près sauvages », de « perfidie asiatique ». Il raisonne en termes d'échanges, de prestige et de concurrence avec l'Angleterre. Aucune voix cambodgienne n'apparaît dans les pages lues. Norodom y est tantôt un obstacle, tantôt un pion. Les Cambodgiens qui se battent sont des « rebelles ».

Détroyat est-il allé au Cambodge ?

Aucune des notices consultées ne signale un séjour. Sa campagne d'Indochine se déroule en 1858-1860, autour de Tourane, cinq ans avant le protectorat. Son livre s'appuie sur la presse, sur le texte des traités et sur le rapport du député de Lanessan. Il cite d'ailleurs ce dernier, tout en lui reprochant de s'en tenir à la géographie.

Cet article repose sur les pages du chapitre II consacrées au Cambodge, des pages 57 à 80 environ. Les catalogues lui attribuent aussi deux brochures, Possessions françaises dans l'Indo-Chine (1887) et Notes sur l'organisation générale civile et militaire de l'Indo-Chine (1888). Elles n'ont pas été consultées.

Qui était Léonce Détroyat ?

Né à Bayonne en 1829, mort à Paris en 1898. Officier de marine jusqu'en 1867, puis directeur de journaux, général auxiliaire en 1870, librettiste ensuite. Les sections suivantes reprennent ces étapes.

Un Bayonnais à l'École navale

Pierre Léonce Détroyat naît le 7 septembre 1829 à Bayonne, rue du Bourgneuf. Son père, Jean Théodore, a été sellier, puis courrier de la malle. Il siège au conseil municipal et finira président de la chambre de commerce.

La famille vient de La Chatte, dans le Dauphiné. Un ancêtre, Pierre, s'installe à Bayonne en 1774. Ses descendants y font de la banque, du commerce et des carrières militaires. Plusieurs fréquentent la loge maçonnique locale, la Zélée.

La mère de Léonce, Marie Julie Passement, vient d'un milieu plus modeste. Son père est tailleur, dans un quartier populaire. Les Détroyat habitent de l'autre côté de la Nive, et à Bayonne la rive dit le rang social. La famille met du temps à accepter ce mariage. Les naissances apaisent les choses : deux garçons, Léonce et Henri, et deux filles, Caroline et Camille.

Léonce étudie à Pons, en Charente-Inférieure, puis au collège d'Aumale, à Lorient, qui prépare à l'École navale. Il entre à Brest le 4 octobre 1845. Deux ans plus tard, il quitte le vaisseau-école Le Borda avec le grade d'aspirant de 2e classe.

Les quinze années suivantes, il embarque sur des navires à voile, à roues, puis à hélice. Sa carrière accompagne le passage à la vapeur. Elle compte trois campagnes : la Crimée, Tourane, le Mexique. Son dossier ne dit presque rien de son rôle en Crimée.

Tourane 1858 : un enseigne de vaisseau en Indochine

Sa première grande expédition le mène en Annam. Enseigne de vaisseau, Détroyat quitte Brest le 4 mars 1858 sur la Saône, un vieux navire à hélice qui transporte 600 hommes de troupe et 22 officiers. Il partage une batterie exiguë avec cinq autres enseignes. Il dort dans un hamac.

Les escales s'enchaînent : Ténériffe, Gorée, Le Cap, puis l'île Bourbon, où des cousins bayonnais, les Dousdebès, l'accueillent. Le navire passe par le détroit de Malacca, Singapour, Hong Kong. Près de l'île de Hainan, le corps expéditionnaire retrouve les Espagnols venus des Philippines.

Le 5 septembre, Détroyat commande une batterie à bord de la corvette Primauguet, dans la baie de Tourane, l'actuelle Da Nang. Il participe aux engagements qui aboutissent à la prise du port. Dans les lettres qu'il envoie à sa mère et à son frère Henri, il décrit des combats cruels, des deux côtés. En 1859, un coup de lance le blesse pendant la prise d'un fort. Il est cité à l'ordre de l'escadre, nommé chevalier de la Légion d'honneur et reçoit la croix de Saint-Ferdinand d'Espagne, réservée aux actes de bravoure sur le champ de bataille. Il sert souvent sous les ordres du commandant Jauréguiberry, un Bayonnais comme lui.

L'expédition franco-espagnole veut d'abord punir la cour de Hué, accusée de persécuter les missionnaires. L'amiral Rigault de Genouilly fait bombarder Tourane, puis tourne vers Saigon, qui tombe le 17 février 1859. Ce qui devait être une opération punitive devient une conquête, lente et difficile. En 1863, le roi Norodom signe le traité qui place le Cambodge sous protectorat français. En 1887, la France réunit ses possessions dans l'Union indochinoise.

Les notices consultées ne signalent aucun séjour de Détroyat au Cambodge. Mais il a participé au premier acte de la conquête de l'Indochine, et il reviendra sur le sujet par écrit en 1886 (voir plus haut).

En janvier 1860, il commande le navire de commerce L'Asce, chargé de ramener en France blessés et convalescents. Il est promu lieutenant de vaisseau le 11 juillet 1860.

Mexique : secrétaire de l'empereur Maximilien

Deux ans plus tard, autre bout du monde. Napoléon III veut installer au Mexique un empire catholique, allié de la France. Le 10 juillet 1862, Détroyat est mis à la disposition du vice-amiral qui commande les forces navales du golfe du Mexique.

Il est d'abord stationnaire devant Veracruz. Puis il combat à terre : marche sur Jalapa, combats de Puebla en mai 1863. À Mexico, il devient officier d'ordonnance des généraux Berthier et Douay, puis passe à l'état-major de Bazaine. Cité à l'ordre du jour le 20 février 1864 pour la prise de Tocatische, il est nommé officier de la Légion d'honneur.

L'archiduc Maximilien d'Autriche, proclamé empereur, débarque à Veracruz le 28 mai 1864. Il prend Détroyat dans son cabinet, sans doute parce que l'officier parle couramment l'espagnol et un peu l'allemand. Le 25 novembre, sur ordre de l'empereur, Bazaine le détache au ministère mexicain de la Guerre comme secrétaire d'État à la Marine. En mars 1866, Maximilien lui confie en plus son secrétariat privé et la direction supérieure des affaires militaires. Détroyat vit alors à la cour du château de Chapultepec.

Sa position est inconfortable. Il sert d'intermédiaire entre l'empereur et le maréchal Bazaine, dont les dépêches à Paris sont bien plus optimistes que la situation. La guerre de Sécession est finie, les États-Unis se font menaçants. Détroyat comprend vite que Napoléon III cherchera à se retirer. Il essaie de convaincre Maximilien.

Bazaine le prend mal. Le 22 mars 1866, il demande que l'officier soit remis à la disposition de la Marine. Il juge ses fonctions devenues inutiles et se plaint des rumeurs d'intrigues de palais. Certains historiens se sont demandé si l'on parlait de liens avec l'impératrice Charlotte. Les sources consultées ne le confirment pas.

Le 7 mai, Détroyat reçoit l'ordre de rentrer. Il supplie Maximilien d'abdiquer. L'empereur refuse, mais lui demande d'accompagner Charlotte en Europe. Ils quittent Mexico le 1er juillet 1866 et embarquent le 10 sur le vapeur L'Impératrice Eugénie. Un mois plus tard, ils débarquent à Saint-Nazaire.

Charlotte plaide à Paris la cause de l'empire mexicain. L'accueil est glacial. Elle repart pour la Belgique et perdra peu à peu la raison en apprenant la suite. Maximilien sera fusillé à Querétaro en juin 1867.

À Paris, Détroyat dénonce les méthodes de Bazaine auprès des responsables de la Marine. Personne ne le croit. Devenu suspect, il n'a plus le droit de retourner au Mexique. En décembre 1866, on l'affecte au dépôt des cartes et plans de la Marine, pour rédiger des rapports sur la guerre. Il quitte la Marine au printemps 1867.

De la Marine à La Liberté : un journaliste de combat

Le 20 décembre 1866, à l'église de la Madeleine, à Paris, il épouse Hélène Louise Garre. Il a 38 ans, elle en a 22. Sa mère, Isaure, donne des leçons d'anglais. Sa grand-mère, Sophie Gay, tenait un salon fréquenté par les célébrités littéraires, artistiques et politiques de l'époque. Sa tante, Delphine Gay, a épousé Émile de Girardin, le futur « empereur de la presse ».

Girardin, veuf depuis 1855 et sans enfant, est très attaché à sa nièce. Il sera le parrain de leur fils Maurice, né en 1868.

Ce mariage décide de la suite. Devenu neveu de Girardin, Détroyat se tourne vers le journalisme et saute les premiers tâtonnements. Il débute dans La Liberté, journal libéral du Second Empire, sous le pseudonyme de L. de Bourgneuf, un nom qui rappelle sa rue natale. Il écrit sur la question d'Espagne et sur la réorganisation de l'armée. Le 31 mai 1870, Girardin lui cède le journal. Il le dirigera jusqu'en 1876.

Il polémique avec courtoisie et fougue. Rochefort, qu'il a pris à partie, lui répond par un jeu de mots sur son nom, qu'il conjugue comme un verbe.

1870 : un général auxiliaire

La guerre éclate. Détroyat reste d'abord à Paris, puis transporte La Liberté à Bordeaux. Gambetta lui propose de centraliser la correspondance des généraux de province, avec le titre de secrétaire général de la Défense nationale. Il refuse. Le 6 décembre, il accepte en revanche de commander le camp de La Rochelle, avec le grade de général de division à titre auxiliaire. Il y reste jusqu'à l'armistice.

Aux élections du 8 février 1871, il se présente en Indre-et-Loire. Bismarck s'oppose à certaines candidatures, dont la sienne. Partisan de la guerre à outrance, Détroyat doit quitter Tours en hâte, poursuivi par l'autorité militaire prussienne.

La paix revenue, il reprend la plume. Il s'oppose à la tentative de restauration monarchique et soutient les bonapartistes de l'Appel au peuple. En 1877, il se présente à Neuilly-sur-Seine. Le député sortant l'emporte.

Une série de journaux

Après La Liberté, il fonde et dirige d'autres titres. Le Bon Sens fusionne vite avec L'Estafette, dont il devient rédacteur en chef. Il en fait un journal vivant, qui s'impose à Paris par la rapidité de ses informations. En 1885, il dirige brièvement Le Constitutionnel et le rend républicain. À Madrid, il lance La Europa, qui ne dure pas.

Il publie aussi des livres et des brochures : La Cour de Rome et l'empereur Maximilien et L'Intervention française au Mexique, tous deux en 1868 selon la notice de Parcours de vies dans la Royale, puis, entre autres, Du recrutement, de l'organisation et de l'instruction de l'armée française (1870) et La Liberté de l'enseignement et les projets de Jules Ferry (1879).

Henry VIII : le livret pour Saint-Saëns

Détroyat aimait la musique depuis toujours. Il se lie avec Gounod, Messager, Godard, Théodore Dubois, Camille Saint-Saëns. Il devient librettiste.

Son grand titre est Henry VIII. Il écrit le livret avec Armand Silvestre, d'après la pièce de Calderón El cisma en Inglaterra, qui raconte la passion du roi pour Anne Boleyn et la rupture avec Rome. Il le propose d'abord à Gounod, qui refuse. Saint-Saëns accepte.

L'opéra est créé à l'Opéra de Paris le 5 mars 1883. Il reste au répertoire de la maison jusqu'en 1919. D'après le Grove, c'est, après Samson et Dalila, le plus gros succès d'opéra de Saint-Saëns. On le monte toujours : La Monnaie de Bruxelles l'a présenté dans une mise en scène d'Olivier Py, et le festival Bard SummerScape, aux États-Unis, en a donné en 2023 la première grande production américaine.

D'autres œuvres suivent :

•         Pedro de Zalamea, opéra de Benjamin Godard (1884), écrit avec A. de Lauzières

•         Aben-Hamet, opéra de Théodore Dubois, d'après Chateaubriand, dont il signe seul le livret

•         Djemmah, ballet persan de Francis Thomé (1886), avec E. Pluque

Il écrit aussi une comédie, Entre l'enclume et le marteau. Il rêve de fonder un nouveau théâtre lyrique pour Paris. Le projet est annoncé à grand bruit dans la presse, puis échoue. Pendant quelques mois, il dirige le théâtre de la Renaissance, où l'on donne Madame Chrysanthème de Messager.

Tchaïkovski et Sadia, l'opéra jamais écrit

En 1888, Détroyat et le librettiste Louis Gallet, qui pèsent dans la presse et à l'Opéra, tentent d'attirer Tchaïkovski vers un opéra en français, destiné à Paris. Détroyat envoie un canevas, La Géorgienne. Dans une lettre du 22 mai 1888, le compositeur décline avec tact. En juin, il refuse aussi un sujet tiré de Musset.

Tchaïkovski propose alors lui-même un sujet : la ballade de Goethe Le Dieu et la bayadère. Pour éviter la comparaison avec l'opéra-ballet d'Auber de 1830, Détroyat fait de l'héroïne, Sadia, une chanteuse. L'ouvrage s'appellera Sadia, ou La Courtisane.

Les deux hommes se voient à Paris le 3 avril 1889. Une semaine plus tard, Tchaïkovski écrit à son neveu que c'est décidé : il écrira cet opéra français. En juillet 1889, il reçoit le livret du premier acte. Il le trouve « fort beau » et promet la partition pour la fin de l'été 1890.

Elle ne viendra pas. Tchaïkovski enchaîne les commandes de la Direction impériale : un ballet, puis La Dame de pique, créée entre-temps à Saint-Pétersbourg. Détroyat insiste. Il affirme avoir trouvé un théâtre parisien prêt à monter l'œuvre. Tchaïkovski le ménage et lui promet la musique pour plus tard. On ne connaît aucune esquisse de Sadia. Son frère Modeste notera que cet opéra n'a jamais été commencé.

Il reste la correspondance : neuf lettres de Tchaïkovski à Détroyat, de 1888 à 1890, et quinze lettres de Détroyat au compositeur, de 1888 à 1891, conservées au musée de Klin.

Les dernières années

Après avoir quitté La Liberté, Détroyat s'efface. Il tombe malade. On le croise, mélancolique, autour de l'Opéra. Des spéculations malheureuses lui ont fait perdre une bonne part de sa fortune.

Il meurt le 18 janvier 1898, à 68 ans, à son domicile de la rue d'Isly, à Paris, des suites d'une attaque cérébrale survenue quelques semaines plus tôt. Les obsèques ont lieu à l'église Saint-Louis-d'Antin. Son fils Maurice, polytechnicien, et son frère Henri conduisent le deuil. Une compagnie d'infanterie rend les honneurs militaires. Il est inhumé au Père-Lachaise.

La presse parisienne publie des nécrologies. Jacques Rigaud, dans Le Figaro, trace un portrait sans indulgence. Il lui reconnaît une grande faculté d'assimilation, une bonté réelle, aucune rancune. Il lui reproche d'avoir tout touché sans jamais dépasser une honnête moyenne, et d'avoir quitté la Marine, où il aurait pu monter très haut. À ses yeux, Détroyat n'était pas un homme supérieur, mais « un homme agité ». Rigaud salue aussi Hélène, qui l'a accompagné jusqu'au bout.

Un autre Détroyat fera parler de lui au siècle suivant : son cousin Michel (1905-1956), pilote d'essai et d'acrobatie, surnommé « l'écuyer du ciel ».


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