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Henri Marchal : cinquante ans à reconstruire Angkor, pierre après pierre

il y a 2 heures
3 min de lecture

En 1916, un jeune architecte parisien débarque à Angkor pour succéder à un homme assassiné sur la route du temple. Il y restera, par intermittence, jusqu'à sa mort en 1970. Entre-temps, Henri Marchal aura mis au point pour le Cambodge une méthode de restauration toujours en usage aujourd'hui, et se sera davantage attaché au pays que la plupart des Français de son époque.

Portrait reconstitué à partir d'une photographie d'archive d'Henri Marchal
Portrait reconstitué à partir d'une photographie d'archive d'Henri Marchal

Un architecte parisien face aux ruines

Henri Marchal naît à Paris le 24 juin 1876. Il passe son baccalauréat en 1895 et entre à l'École des beaux-arts, dans l'atelier de l'architecte Gaston Redon. Rien, dans cette formation classique, ne le destine particulièrement à l'Indochine. En 1904, il débarque pourtant en Cochinchine, puis au Cambodge, où il est nommé inspecteur des bâtiments civils l'année suivante. En 1910, il passe l'examen de langue khmère, ce qui lui permet de lire les inscriptions sur place plutôt que de dépendre des traductions d'autrui. Il devient conservateur adjoint du musée de l'École française d'Extrême-Orient à Phnom Penh, avant d'être envoyé à Saïgon en 1912.

Le 30 avril 1916, Jean Commaille, premier conservateur d'Angkor, est assassiné par des voleurs alors qu'il transporte la paie de ses ouvriers. Marchal est envoyé sur place pour lui succéder. Il a quarante ans. Il y restera l'essentiel du reste de sa vie.

Chantier après chantier

Les deux décennies qui suivent sont occupées par un travail méthodique : dégagement et consolidation du Baphuon, du Bayon, de Phimeanakas, du palais royal d'Angkor Thom. Marchal s'attaque ensuite à Ta Prohm en 1920, puis à Preah Khan, à Neak Pean, au Phnom Bakheng entre 1922 et 1929, et à Prasat Kravan avec Henri Parmentier et Victor Goloubew. Nommé membre permanent de l'École française d'Extrême-Orient en 1919 avec le titre de « conservateur d'Angkor », il devient l'un des rares Français à connaître le site pierre par pierre.

L'anastylose, ou l'art de reconstruire un temple comme un puzzle

En 1930, conscient des limites des méthodes de simple consolidation employées jusque-là, Marchal se rend à Java pour étudier une technique mise au point par le service archéologique des Indes néerlandaises : l'anastylose. Le principe consiste à démonter entièrement une structure effondrée, à numéroter chaque pierre, puis à la reconstruire à l'identique en n'ajoutant que le strict nécessaire de matériau neuf, toujours identifiable.

De retour au Cambodge, il applique pour la première fois la méthode à Banteay Srei, entre 1931 et 1936. Le résultat est salué comme une réussite exemplaire et devient la référence pour toutes les restaurations ultérieures à Angkor, jusqu'à aujourd'hui. Le petit temple de grès rose, autrefois envahi par la végétation, redevient lisible dans son plan d'origine.

Une vie partagée entre deux mondes

La vie personnelle de Marchal reflète cet ancrage cambodgien. Marié à Mary Gerny, une poétesse, il perd sa femme au milieu des années 1940, en France, où le couple s'était replié pendant la guerre. À son retour au Cambodge, il fait publier à titre posthume un recueil des poèmes qu'elle avait écrits dans les années 1920 et 1930, intitulé Enthousiasmes, Recueillements et Poèmes khmers. Sa fille aînée, Sappho Marchal, grandit elle aussi au contact du site : elle deviendra l'auteure d'une étude de référence sur les costumes et parures des danseuses représentées dans les bas-reliefs d'Angkor.

Marchal partage également sa vie avec une compagne cambodgienne, Nang Nêv, avec laquelle il a une fille, Sally. Peu de documents officiels de l'époque coloniale mentionnent cette part de sa vie, ce qui n'a rien d'exceptionnel pour la période, mais elle correspond à ce que ses contemporains décrivaient déjà comme un mode de vie très éloigné de celui du reste de la colonie française.

Le retour après-guerre

Marchal rentre en France en 1938, puis traverse la Seconde Guerre mondiale sur place. De retour au Cambodge après le conflit, il retrouve son poste de conservateur d'Angkor de 1947 à 1953, en remplacement de Maurice Glaize. Sa première tâche est de restaurer la galerie sud d'Angkor Wat, partiellement effondrée pendant la guerre du fait des bombardements thaïlandais dans la région. Il publie en 1961 son Nouveau Guide d'Angkor, longtemps la référence pour les visiteurs du site.

« Incinéré comme un simple Khmer »

Officiellement retraité en 1957, Marchal choisit de rester à Siem Reap plutôt que de rentrer en France. Il s'installe dans une maison au bord de la rivière, non loin du site auquel il a consacré sa vie, où il continue de lire, d'écrire et d'écouter de la musique. Il y meurt le 10 avril 1970, à l'âge de 93 ans. Selon les mots de sa fille Sappho, il fut « incinéré comme un simple Khmer ».

Aujourd'hui encore, certains Cambodgiens qui ont étudié sa vie le surnomment « le plus cambodgien des archéologues français ». Le titre résume assez bien une existence qui aura duré plus longtemps sur les rives du Siem Reap qu'à Paris.


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