Diplomatie & Histoire : En finir avec la dette de guerre américaine

Mis à jour : sept. 9

Un accord pour convertir la dette litigieuse du Cambodge envers les États-Unis en aide au développement ou susceptible d’annuler la somme améliorerait considérablement les relations américano-cambodgiennes, estiment les analystes et les observateurs.

1973, des soldats cambodgiens attendent la fin d’une frappe aérienne d’avions américains

Ce problème de la dette de guerre a parfois soulevé de violents échanges entre les deux gouvernements au fil des années. Dans le cas de Washington et de Hanoï, un accord pour résoudre la dette du Vietnam envers les États-Unis a finalement été conclu par le biais de négociations.

Dollars et bombes

Au début des années 1970, les États-Unis ont prêté 270 millions de dollars au gouvernement cambodgien dirigé par Lon Nol, qui avait destitué le chef de l’État Norodom Sihanouk. L’aide était destinée à acheter des denrées alimentaires et des produits agricoles. Le prêt avait été accordé dans le cadre d’un programme de l’USAID (aide américaine) appelé « Food for Peace ».

Toutefois, alors que les États-Unis fournissaient cette aide en faveur des civils déplacés et des réfugiés, les avions américains ont largué à l'époque plus de 500 000 tonnes de bombes sur l’est du Cambodge lors d’une vaste campagne de bombardements ayant pour objectif de couper les routes d’approvisionnement des Viêt-Cong. Le Prince Sihanouk qualifiait à l’époque Kissinger et Nixon de « criminels ».

L’opération « Menu » était une campagne de bombardement secrète du Commandement aérien stratégique des États-Unis menée du 18 mars 1969 au 26 mai 1970. Les cibles de ces attaques étaient les sanctuaires et les bases de l’armée populaire du Vietnam et les forces Viet Cong. Suite à l’opération Menu, l’opération « Freedom Deal » a poursuivi le bombardement du Cambodge pendant trois ans supplémentaires et a étendu les frappes sur la moitié du royaume.

Nombre de victimes contesté

On ne saura jamais exactement combien de Cambodgiens furent tués ou blessés par les bombardements américains. Dans son livre « Ending the Vietnam War », Kissinger lui-même cite une note du secrétaire à la Défense indiquant qu’il y aurait eu 50 000 victimes cambodgiennes. Le spécialiste cambodgien du génocide, Ben Kiernan, estime qu’il y en aurait eu entre 50 000 et 150 000. En fait, le nombre de morts de civils cambodgiens et de Khmers rouges causés par les bombardements américains est contesté et difficile à démêler de la guerre civile cambodgienne au sens large. Les estimations du nombre total de victimes vont de 30 000 à 500 000. Le roi Sihanouk citait un chiffre de 600 000 morts issus de cette guerre civile tandis qu’Elizabeth Becker a rapporté plus d’un million, militaires et civils inclus. D’autres chercheurs n’ont jamais été en mesure de corroborer ces estimations assez élevées. Marek Sliwinski note que de nombreuses estimations des victimes sont sujettes à caution et peuvent avoir été utilisées pour la propagande. Le nombre réel se situerait entre 240 000 et 310 000. Ce qui est déjà beaucoup.

Refus de la dette

Depuis les années 1980, le gouvernement cambodgien a toujours refusé de rembourser la dette et ses intérêts et l’a plutôt qualifiée de « dette sale », arguant que les États-Unis avaient plutôt une « dette morale » envers le Cambodge pour les destructions et les morts causés pendant les bombardements. Arend Zwartjes, un porte-parole de l’ambassade américaine à Phnom Penh, estime que les pays qui « s’endettent » doivent rembourser les prêts :

« C’est un litige sur lequel nous travaillons au fil des années et parfois nous avons fait des progrès. Mais il s’agit certainement de l’un des problèmes que nous aimerions résoudre une bonne fois pour toutes. »

Sujet de tension

En 2017, les États-Unis ont renouvelé leurs appels au remboursement de la dette. Le Premier ministre Hun Sen a alors fait appel au président américain Donald Trump pour l’annulation de la dette, mais la demande ne semble pas avoir eu un grand écho. En 2010, S.E. Hun Sen avait déjà demandé à l’ancien président Barack Obama de trouver un consensus pour transformer la dette en une espèce d’échange de coopération, sans donner de détails. Hun Sen argumentait alors que l’argent que son pays devait aux États-Unis était un accord initié par le gouvernement Lon Nol, arrivé au pouvoir après un coup d’État en 1970, appuyé justement par Washington et, que les emprunts avaient été en fait utilisés pour l’achat d’armes utilisées contre le peuple cambodgien.

La ligne officielle des États-Unis reste que le prêt avait été octroyé pour le développement agricole et que le Cambodge avait aujourd’hui les moyens de rembourser. S’il est vrai qu’une partie des emprunts avait été utilisée pour l’achat de riz, le pays était alors en guerre et au bord d’une grave crise économique, le Premier ministre Hun Sen avait à nouveau soulevé la question en mars 2017, clamant que les États-Unis n’avaient pas le droit d’exiger le remboursement d’une dette qui était » tachée de sang », et rappelant également au passage les bombardements intensifs du territoire cambodgien pendant la guerre du Vietnam.

Ou Virak, le fondateur de l’organisation Future Forum, estime que les États-Unis devraient soulever la question de la dette avec le Cambodge avec une méthode qui garantisse une solution acceptable pour les deux parties. Il confie qu’il est important de se rappeler que le Cambodge était une victime de la guerre froide, la nation étant prise entre les superpuissances mondiales dans les années 1960 et 1970.

Nixon pointe les régions du Vietnam et du Cambodge bombardées

Convertir la dette

« Il faut parler de la dette en ne négligeant pas le statut de victime du Cambodge, a déclaré l’analyste cambodgien-américain basé à Phnom Penh. Il ajoute :

« Trouver des solutions pour annuler ou convertir la dette en aide pourrait considérablement détendre les relations américano-cambodgiennes. »

Ou Virak affirme également que l’un des moyens d’y parvenir était que les États-Unis fournissent plus de bourses aux étudiants cambodgiens ou en augmentent les investissements et l’aide américains dans le domaine de l’éducation. Selon lui, cela contribuerait largement à favoriser des relations bilatérales plus harmonieuses.

Chheang Vannarith, président de l’Asian Vision Institute et spécialiste cambodgien de la politique étrangère, suggère que la voie à suivre passe forcément par des pourparlers :

« En ce qui concerne la question de la dette, les deux parties devraient reprendre leurs négociations et convenir de convertir cette dette en aide au développement »

Sok Touch, président de l’Académie royale du Cambodge et conseiller personnel du Premier ministre Hun Sen, admet que le problème reste épineux. Pour lui, des mesures visant à convertir la dette en aide et mettre en place un programme d’éducation haut de gamme seraient probablement la meilleure option.

Exemple vietnamien

Le Congrès américain, dans ses efforts de réconciliation avec le Vietnam, a créé en 2000 la Vietnam Education Foundation qui offre des bourses aux étudiants vietnamiens souhaitant étudier aux États-Unis et fournit un échange de professeurs pour enseigner au Vietnam. Hanoï a également signé un accord avec les États-Unis en 1997 pour payer 140 millions de dollars de dettes du même programme Food for Peace en 20 versements annuels. Le Vietnam a toutefois catégoriquement refusé de rembourser les millions de dollars d’assistance militaire fournis au Sud-Vietnam pendant la guerre.

W.Patrick Murphy parle des relations entre les États-Unis et l’ASEAN devant des étudiants cambodgiens

L’ambassadeur américain W. Patrick Murphy, dans une interview accordée à VOA Khmer fin 2019, a déclaré qu’environ 600 étudiants cambodgiens étudient chaque année aux États-Unis et qu’il aimerait contribuer à augmenter considérablement ce chiffre. Il n’a toutefois jamais évoqué la possibilité de convertir la dette en programme d’éducation.« Afin d’envisager des options comme celle-là, nous aurions vraiment besoin d’avoir ces discussions avec le gouvernement cambodgien », confie Zwartjes en faisant référence à un programme potentiel de bourses émanant de l’encours de la dette.

Question complexe

Kim Sopheak, un porte-parole du ministère des Finances cambodgien, affirme que la dernière position du gouvernement cambodgien est d’exiger une annulation complète de la dette parce qu’il s’agit tout simplement d’une « dette odieuse ».

Chhang Song, ministre de l’Information sous l’administration de Lon Nol, confie que la question du prêt s’avère complexe. Il avance qu’aucun accord formel et écrit n’a été signé à l’époque :

« Était-ce un prêt ou une aide ? Rien n’était vraiment clair », a-t-il déclaré lors d’un entretien téléphonique depuis Long Beach, en Californie, où il réside actuellement.

« Pourquoi ? Parce que la guerre du Vietnam était si coûteuse que même une petite contribution financière provenant du Sud-Vietnam était suffisante pour le Cambodge », explique Chhang Song. « Donc, il n’y avait pas de prêt, mais une aide. »

« Si le Cambodge s’avère réellement redevable envers les États-Unis en temps de guerre, la dette devrait alors être convertie en aide humanitaire pour les Cambodgiens, car le royaume a été victime de la guerre », conclut Chhang Song.

Les fonctionnaires départements d’État et du Trésor américain ont déclaré dans le passé que le Cambodge pouvait se permettre de payer la dette, mais refusait le principe de son remboursement. Sebastian Strangio, auteur du livre « Hun Sen’s Cambodia », estime que la résolution du problème de la dette nécessiterait un changement considérable dans les relations bilatérales, compte tenu notamment de la situation politique actuelle au Cambodge :

« Il faudrait peut-être une perspective différente sur le remboursement de la dette que celle des dirigeants cambodgiens actuels », dit-il.

L’ancien ambassadeur australien au Cambodge, Tony Kevin, déclarait dans une interview en 2017 que l’activité américaine au début des années 1970 avait causé beaucoup de tort au Cambodge et, qu’elle avait largement contribué à la montée en puissance des Khmers rouges :

« Les États-Unis donnaient des armes à Lon Nol, et bombardaient sans relâche la campagne cambodgienne dans l’oubli, créaient des millions de réfugiés qui fuyaient Phnom Penh… et tout cela était simplement destiné à stopper les approvisionnements en provenance du Sud Vietnam. Les États-Unis ont donc créé une sorte de désert au Cambodge ces années-là, et les Américains le savent », explique l’ancien diplomate.

Le ministre cambodgien des Affaires étrangères, S.E Prak Sokhonn et W.Patrick Murphy

« Réinitialiser » les relations avec le Cambodge

L’ambassade des États-Unis à Phnom Penh a organisé ces derniers mois des célébrations pour marquer le 70e anniversaire des relations des États-Unis avec le Cambodge, avec une initiative concertée des médias sociaux et des médias pour mettre en évidence de nombreux aspects de la coopération bilatérale. Les efforts se poursuivent aujourd’hui pour améliorer les relations bilatérales qui n’ont pas toujours été au beau fixe.

Il apparaît évident que l’ambassade des États-Unis cherche aujourd’hui à rétablir ses relations avec le Cambodge à la suite des célébrations prolongées marquant le 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays. Au cours des sept premiers mois de 2020, l’ambassade des États-Unis à Phnom Penh a organisé de nombreux événements et activités, notamment des forums à l’Académie royale du Cambodge et des entretiens avec les médias pour promouvoir les célébrations.

L’ambassadeur W. Patrick Murphy a également animé et animé des discussions virtuelles avec certains de ses prédécesseurs et dirigeants de la ville de Lowell, dans le Massachusetts, qui abrite la deuxième plus grande communauté cambodgienne américaine aux États-Unis.

« J’ai remarqué que Patrick Murphy a mené de nombreuses activités en ligne et physiquement, ce qui montre l’intérêt des États-Unis à aider et à continuer d’aider les Cambodgiens dans presque tous les secteurs autant que les États-Unis le peuvent conformément aux accords bilatéraux. », déclare Pa Chanroeun, directeur exécutif de l’Institut cambodgien pour la démocratie.

Depuis janvier 2020, date à laquelle l’ambassade a officiellement lancé les célébrations, elle a tenté de promouvoir des secteurs et des projets que les États-Unis ont financés ou aidés, tels que l’agriculture, les femmes et l’égalité, et l’environnement.

« Notre mission ici au cours des deux dernières années, en particulier avec l’ambassadeur Murphy, a été de contribuer à un Cambodge prospère, démocratique et indépendant », prétend Arend Zwartjes.
1964 : des écolières portent des banderoles « US Go Home » et « Perfidious Albion » à Phnom Penh

Historique

Les États-Unis ont officiellement débuté leurs relations diplomatiques avec le Cambodge le 12 juillet 1950, lorsque Donald Heath, le premier ambassadeur au Cambodge, a présenté ses lettres de créance au roi Norodom Sihanouk.

Les relations bilatérales ont été souvent chaotiques et de plus en plus tendues ces dernières années. À l’approche des élections de 2017, le gouvernement cambodgien a accusé les États-Unis d’avoir tenté de renverser le gouvernement du Premier ministre Hun Sen dans une soi-disant révolution des couleurs. Quelques semaines plus tard, le chef de l’opposition Kem Sokha était arrêté et accusé de collusion avec les États-Unis. Son parti, le Cambodia National Rescue Party, a été dissous et ses hauts dirigeants bannis de la vie politique.

La loi douce de Murphy

Mais, selon les observateurs politiques, les relations se sont plutôt améliorées ces derniers mois en raison de l’attitude « douce, mais ferme » du nouvel ambassadeur américain W. Patrick Murphy.

« Les méthodes utilisées par M. l’Ambassadeur semblent être plus diplomatiques, flexibles et amicales, ce qui montre que les États-Unis s’en tiennent toujours à leurs principes selon lesquels ils souhaitent œuvrer dans l’intérêt du peuple cambodgien et du Cambodge », estime Pa Chanroeun.

Dans un article d’opinion publié en juillet 2020 par des journaux locaux, l’ambassadeur a également souligné l’engagement des États-Unis au Cambodge. L’année dernière, W. Patrick Murphy a déclaré à VOA Khmer que les États-Unis n’allaient pas « s’immiscer ou intervenir » dans les affaires intérieures du Cambodge. Cela reflétait le sentiment d’une lettre envoyée par le président Donald Trump au Premier ministre Hun Sen en novembre 2019. « Nous voulons être un bon ami et un bon partenaire », a déclaré Murphy, ajoutant que les États-Unis espéraient également « des efforts concertés pour restaurer les bonnes pratiques en matière de démocratie et de plein respect des droits de l’homme ».

Plus de Chine

Ro Vannak, cofondateur de l’Institut cambodgien pour la démocratie, pense que l’assouplissement du ton employé par les États-Unis s’avère plus à même d’empêcher le Cambodge de se rapprocher davantage de la Chine, qui est également engagée dans des escarmouches diplomatiques et commerciales avec les États-Unis.

« Si les États-Unis exercent de fortes pressions sur le gouvernement cambodgien, ce dernier se rapprochera encore plus de la Chine, ce que Washington ne souhaite pas », ajoute-t-il.
Une Cambodgienne tient un drapeau chinois à Takhmao

Sok Touch, estime, lui aussi, que les relations bilatérales se sont améliorées avec le nouvel ambassadeur, mais admet franchement qu’une position radicale des États-Unis pousserait encore plus le Cambodge vers la Chine.

« Si les États-Unis poussent toujours le Cambodge plus loin, ils iront alors de plus en plus vers la Chine », dit-il.

Murphy a organisé un forum avec Sok Touch le 11 juillet, qui a marqué le jour où les relations diplomatiques ont été établies. Sok Touch, avait organisé de nombreux forums en 2016 et 2017 à l’Académie royale du Cambodge, alléguant que les États-Unis menaient une révolution des couleurs au Cambodge et aidaient le CNRP à renverser le gouvernement d’Hun Sen.

Ear Sophal, professeur agrégé à l’Occidental College en Californie, déclare sans surprise qu’il existe de sérieux doutes sur la durée des « meilleures » relations actuelles. Il argumente que des différences fondamentales subsistent entre Phnom Penh et Washington, y compris les points de vue sur le rôle et la valeur des organisations de la société civile et la liberté d’expression.

« La lune de miel — s’il n’y en a jamais eu une — pourrait bientôt être terminée », estime Ear Sophal.

CG

NOTES : VOA Khmer, Cambodge Mag, Indiana University Press. Say Mony. Aun Chhengpor.

Photographies : AP — VOA Khmer — Congrès américain

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