Des frontières en suspens : le long retour des déplacés cambodgiens
- La Rédaction

- il y a 2 heures
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Près d’un demi‑million de Cambodgiens ont déjà retrouvé leurs villages, mais plus de 159 000 personnes vivent encore dans l’attente, coincées entre la peur des combats passés et l’incertitude d’un retour durable le long de la frontière avec la Thaïlande.

Un retour massif, mais inachevé
Selon le ministère de l’Intérieur, environ 490 000 des plus de 640 000 personnes déplacées par le récent conflit frontalier sont déjà rentrées dans leurs communautés d’origine, après un nouveau mouvement de 1 880 retours enregistré mardi matin.Il reste toutefois 159 592 personnes dans les camps de déplacement, dont 83 249 femmes et 51 997 enfants, une population particulièrement vulnérable face à la promiscuité, au manque de services et aux risques sanitaires.
Les autorités rappellent que certains foyers, autorisés à revenir dans leurs villages, ont dû repartir vers les centres temporaires après avoir découvert leurs maisons détruites ou leurs terrains contaminés par des munitions non explosées laissées par l’armée thaïlandaise.Cette mobilité forcée, au gré des évaluations de sécurité et des opérations de déminage, prolonge un exil intérieur commencé parfois dès les premières heures des affrontements.
Voix des camps : peur, fatigue et espoir
Dans les camps installés en urgence dans les provinces de Banteay Meanchey, Oddar Meanchey, Preah Vihear et Battambang, la vie s’organise sous les bâches plastiques et les toits de tôle, au rythme des distributions et des annonces de nouveaux convois de retour.« La nuit, je dors mal, je pense aux obus qui sont tombés près de chez nous », confie Sreypov, mère de trois enfants, hébergée dans un site près de Samraong, qui dit garder son sac toujours prêt « au cas où il faudrait encore partir ».
D’autres oscillent entre impatience et prudence.
« Si le gouvernement dit que mon village est sûr, je rentrerai pour retrouver ma famille, car ici la vie n’est pas aussi simple que chez moi », expliquait déjà Meun Saray, réfugiée sous une bâche dans un champ boueux, lors des premiers jours de la crise.
À quelques tentes de là, Seun Ruot avouait sa crainte d’un retour trop rapide : « Je veux vraiment rentrer, mais je n’ose pas encore. Je préfère attendre aujourd’hui ou demain pour voir comment la situation évolue. »
Les témoignages collectés par les ONG humanitaires évoquent aussi des femmes enceintes inquiètes d’accoucher dans des camps surpeuplés, des personnes âgées séparées de leurs proches, des enfants qui sursautent au moindre bruit sec, signes d’un traumatisme latent qui dépasse la simple question du toit.

L’État en première ligne pour un retour « sûr et digne »
Face à cette crise prolongée, le porte‑parole du gouvernement, H.E. Pen Bona, assure que les autorités mobilisent tous les échelons de l’administration pour soutenir les personnes déplacées, en particulier celles jugées aptes à regagner leurs villages en sécurité.Les « autorités compétentes » sont chargées de faciliter ce retour « aussi rapidement que possible », tout en prenant en compte la sécurité, les moyens de subsistance et le bien‑être global des familles concernées.
Pour celles et ceux qui ne peuvent encore rentrer, le gouvernement dit maintenir une attention rapprochée dans les centres désignés, avec un dispositif articulant ministère de l’Intérieur, Défense, autorités provinciales et Comité national de gestion des catastrophes.Parallèlement, un comité spécial a été créé pour piloter la réhabilitation des infrastructures endommagées, la restauration des moyens de vie et la coordination du déminage dans les zones les plus touchées, condition non négociable d’un retour durable.
Dans les districts progressivement sécurisés, écoles, hôpitaux, centres de santé et autres services publics rouvrent par étapes, offrant aux populations revenues un premier signal de normalisation, même si l’accès à l’eau, à l’électricité et aux marchés reste très inégal selon les villages.
ONG, Croix-Rouge et bailleurs : la chaîne humanitaire à l’épreuve
Sur le terrain, une mosaïque d’organisations humanitaires et de partenaires internationaux complète l’action de l’État, dans une articulation parfois improvisée, souvent décisive.La Croix-Rouge cambodgienne gère de plus en plus la logistique interne des camps – enregistrement, priorisation des ménages vulnérables, prise en charge des blessés légers – tandis que des ONG comme World Vision, Caritas ou des agences onusiennes installent latrines, réservoirs d’eau, tentes et espaces dédiés au soutien psychosocial.
Des rapports récents font état de dizaines de latrines construites, de milliers de kits non alimentaires distribués (moustiquaires, couvertures, nattes) et de sessions de sensibilisation à la santé mentale réunissant plus d’un millier de personnes, preuve que les besoins dépassent largement l’aide alimentaire d’urgence.
Pourtant, malgré des appels pressants aux bailleurs, les financements restent jugés insuffisants par plusieurs ONG, qui avertissent que la phase de transition – entre le camp et le retour – risque d’être la plus délicate si les ressources se tarissent trop vite.
Dans les couloirs d’un centre de santé de fortune, Sokchea, père de famille déplacé, résume ce dilemme : « On nous dit que le cessez‑le‑feu tient, mais notre village n’a plus d’école, plus de marché, et on parle de bombes non explosées dans les rizières. Comment reprendre une vie normale dans ces conditions ? »
Cette interrogation traverse de nombreux foyers qui redoutent de troquer la sécurité relative du camp contre une précarité silencieuse au village, sans garantie de soutien de long terme.
Un retour sous conditions : sécurité, services, dignité
Les priorités affichées par Phnom Penh sont claires : maintenir le cessez‑le‑feu, permettre à tous les civils déplacés de rentrer chez eux, rétablir les services essentiels et relancer les moyens de subsistance.Mais la mise en œuvre s’annonce longue et techniquement complexe, avec des dizaines de villages encore inaccessibles, des habitations rasées, des terres agricoles minées et des familles endettées par des semaines sans revenus.
Les acteurs humanitaires plaident pour un retour « sûr et digne », fondé sur une information transparente des communautés, un accès minimal garanti à l’eau, à la santé, à l’éducation, et un accompagnement spécifique pour les plus fragiles, notamment les femmes chefs de ménage et les enfants séparés.À plus long terme, la crise actuelle pose une question plus lourde encore : comment renforcer durablement la résilience de ces zones frontalières, régulièrement exposées aux tensions, afin que le prochain cessez‑le‑feu n’entraîne pas, une fois de plus, l’exode de centaines de milliers de vies suspendues.







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