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Ancre 1

Ce que les accords de cessez-le-feu Cambodge–Thaïlande établissent… et ce qu’ils laissent dans l’ombre

Le 27 décembre 2025, à midi, les gouvernements cambodgien et thaïlandais annonçaient un cessez-le-feu bilatéral, fruit des discussions de la 3rd Special General Border Committee (SGBC), l’organe militaire et diplomatique conjoint chargé de la gestion des incidents frontaliers.

Réfugiés de Preah Vihear. AKP
Réfugiés de Preah Vihear. AKP

Après plusieurs semaines de tensions armées, l’objectif était clair : arrêter les hostilités, stabiliser les lignes de contact et permettre la reprise d’une vie civile normale, en attendant la reprise du dialogue technique sur les frontières.Mais, à peine une semaine plus tard, un flou persiste : que fixent réellement ces documents ? Et surtout, que laissent-ils volontairement indéfini ?

Des barrières visibles, des interprétations invisibles

Dès les jours suivants l’annonce du cessez-le-feu, la presse internationale documente l’installation de grandes barrières physiques — des conteneurs maritimes empilés — au secteur de Ban Nong Chan, côté thaïlandais, face au village cambodgien de Chouk Chey. Les autorités de Bangkok n’en nient pas l’existence ; elles justifient la mesure comme une initiative de sécurité intérieure, dans des zones où « les revendications se chevauchent encore », en attendant les conclusions des comités frontaliers mixtes.L’existence du mur n’est donc pas contestée. Ce qui l’est, c’est sa signification juridique et politique.

Phnom Penh hausse le ton

Le 3 janvier 2026, le ministère des Affaires étrangères du Cambodge publie une protestation officielle. Dans cette note, Phnom Penh accuse les forces thaïlandaises d’avoir poursuivi la destruction de structures civiles et culturelles après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, notamment à Chouk Chey et dans d’autres localités nommées.

Le gouvernement cambodgien affirme que ces actions empêchent le retour des civils déplacés, une obligation pourtant centrale dans tout accord de cessation des hostilités. Il parle même « d’occupation illégale persistante » portant préjudice au travail de la Joint Boundary Commission (JBC), l’organe technique chargé de tracer la frontière officielle. Les autorités affirment détenir des preuves satellitaires des démolitions, sans toutefois rendre publiques ces pièces — une absence qui, comme le souligne Arnaud Darc, « sépare l’allégation de la vérification indépendante ».

Bangkok plaide la souveraineté

La réponse thaïlandaise, publiée les 2 et 3 janvier 2026, réfute immédiatement toute idée « d’occupation ». Selon Bangkok, les actions militaires se sont intégralement déroulées sur le territoire thaïlandais ou dans des zones à statut contesté, relevant de la stricte prévention sécuritaire.

Les autorités assurent respecter le droit international et les termes du cessez-le-feu, insistant sur le fait que la délimitation frontalière demeure en attente de clarification technique. Fait notable : la Thaïlande ne nie pas avoir restreint l’accès à la zone de Ban Nong Chan, mais elle conteste que cette restriction puisse être assimilée à une violation de la souveraineté cambodgienne. « les deux positions ne s’opposent pas sur les faits matériels — le mur existe — mais sur leur signification en droit ».

Ce que le cessez-le-feu impose réellement

Le texte du 27 décembre 2025, cœur du dispositif de désescalade, prévoit plusieurs obligations précises :

  • le retour sécurisé des civils vers leurs lieux de résidence ;

  • la gel des déploiements militaires et de toute construction d’infrastructure défensive ;

  • la prévention de tout acte aggravant la situation.

La vérification de ces engagements est confiée à l’Équipe d’observateurs de l’ASEAN, un mécanisme régional accepté par les deux pays, chargé de superviser et documenter la mise en œuvre du cessez-le-feu, en coordination avec les unités frontalières bilatérales. Ces règles ont donc valeur de code de conduite temporaire, applicable avant la résolution définitive des questions de souveraineté. Le cessez-le-feu régit le comportement, non la frontière elle-même.

Une chronologie d’accords incomplets

L’enchaînement des documents éclaire aussi ce processus graduel.

  • Le communiqué de Putrajaya du 28 juillet 2025 avait instauré une première cessation des hostilités et lancé l’idée de mécanismes de suivi.

  • Les réunions subséquentes du Comité général frontalier (août–octobre 2025) avaient consolidé les mesures de désescalade, sans préciser les modalités d’exécution locale.

  • Le texte du 27 décembre 2025 innove en intégrant la clause du « retour des civils », mais continue d’éviter le terrain sensible des villages contestés.

Autrement dit, le corpus d’accords cherche à gagner du temps politique sans préciser les procédures opérationnelles indispensables au retour à la normale.

Des vides institutionnels

C’est précisément là que le bât blesse. Aucun des documents ne détaille la gestion de l’accès civil dans les villages sous contrôle disputé. Nulle part n’apparaît la mention d’un corridor humanitaire temporaire, d’un mécanisme conjoint d’administration ou d’un régime de supervision du transit quotidien.

Même la mission d’observation de l’ASEAN, pourtant essentielle, demeure sans contours : aucun calendrier, aucune obligation de transparence, aucune publication. À ce jour, aucun rapport public de cette équipe ne mentionne la situation de Ban Nong Chan ni celle de Chouk Chey.Le résultat : un vide de mise en œuvre, où ni la Thaïlande ni le Cambodge ne semblent tenus d’initier la vérification, laissant les engagements suspendus à des consultations futures.

Quand le silence devient stratégie

Dans ce vide institutionnel, le respect du cessez-le-feu se réduit à l’absence de coups de feu. Autrement dit, tant qu’il n’y a pas d’échanges armés, toute expansion « préventive » peut être justifiée sans violer littéralement l’accord. Ce glissement sémantique a des effets très concrets : la paix armée. Les civils, eux, demeurent prisonniers d’un entre-deux juridique.

Certains témoignages recueillis à Chouk Chey — relayés notamment par Asia Sentinel et Bangkok Post — font état de familles toujours empêchées de regagner leurs habitations, tandis que Bangkok décrit la même zone comme relevant d’un « contrôle légal d’un territoire contesté ». Ainsi, deux récits concurrentiels coexistent sans s’annuler : une occupation selon Phnom Penh, une mesure de sécurité selon Bangkok. Ce paradoxe n’est pas purement politique : il découle structurellement d’un accord conçu pour éteindre les armes, non pour régir la vie quotidienne dans une zone grise.

Des mécanismes à (ré)activer

Pour sortir de cette impasse, il faut identifier la nécessité d’un retour à l’esprit procédural du texte initial. Deux instruments existent déjà sur le papier :

  • la Joint Boundary Commission, compétente pour les questions techniques de délimitation ;

  • et l’ASEAN Observer Team, garante du contrôle de terrain.

Encore faut-il leur donner un mandat transparent et public. L’analyse recommande au minimum :

  1. une vérification commune de l’accessibilité aux villages frontaliers ;

  2. une cartographie publiée des barrières et de leur relation aux lignes d’administration actuelles ;

  3. la création de modalités temporaires d’accès civil, sans préjuger de la future démarcation.Ces étapes relèvent du droit procédural, non du politique, et pourraient être engagées sans modifier la substance de l’accord.

Une conclusion en suspens

Au 4 janvier 2026, aucun calendrier officiel n’a été annoncé ni par la JBC, ni par l’équipe d’observation de l’ASEAN pour des opérations de terrain dans la zone dite de Ban Nong Chan–Chouk Chey. Le cessez-le-feu tient, mais sa mise en œuvre reste parcellaire.

En somme, les documents disponibles montrent que le différend n’est pas d’abord une querelle de souveraineté, mais un problème de gouvernance du cessez-le-feu lui-même.

L’accord a fait taire les armes, mais n’a pas su organiser la reprise de la vie civile dans les zones à souveraineté indéfinie.Le vrai champ de bataille, désormais, n’est plus la ligne de front : c’est la transparence.

Synthèse inspirée des travaux d’Arnaud Darc (janvier 2026)


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