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Cambodge & Nature : Le géant silencieux du Mékong, le grand poisson-chat au bord du gouffre

Au fond des eaux brunes du Mékong, une ombre immense se fait de plus en plus rare. Le Pangasianodon gigas, grand poisson-chat géant du Mékong, est une espèce migratrice de grande taille endémique du bassin du Mékong. En raison de son déclin et du rétrécissement de son aire de distribution, il figure désormais sur la Liste rouge de l'UICN comme « en danger critique d'extinction ».

Wonders of the Mekong
@Wonders of the Mekong

Une récente étude publiée dans la revue Global Ecology and Conservation vient de dresser un bilan aussi détaillé qu'alarmant de son état de santé.

Un colosse aux nageoires d'argile

Le Pangasianodon gigas est l'un des plus grands poissons d'eau douce du monde, pouvant atteindre près de trois mètres de longueur et peser jusqu'à 300 kilogrammes. En 2005, il a décroché le record du monde Guinness du plus grand poisson d'eau douce jamais observé. Pourtant, ce géant sans écailles, dont la présence est attestée par des peintures rupestres vieilles de 3 000 ans près d'Ubon Ratchathani, en Thaïlande, est aujourd'hui au bord de l'extinction.

La population mondiale est estimée avoir reculé d'environ 90 % au cours des vingt dernières années. Le braconnage, la dégradation des habitats et les barrages hydroélectriques ont transformé ce symbole vivant de la biodiversité fluviale en une espèce fantôme.

La prise accessoire, menace invisible

Entre octobre 1999 et janvier 2025, 132 spécimens de P. gigas ont été documentés comme prises accessoires dans le système fluvial cambodgien du Mékong. Le taux de survie après remise à l'eau dépasse les 83 %, et les pics saisonniers de captures surviennent entre octobre et janvier, lors de la migration. Les données révèlent toutefois une tendance préoccupante : le poids moyen des individus capturés diminue au fil du temps, traduisant des changements dans la structure démographique de la population.

Cette diminution de taille n'est pas propre à cette seule espèce. Une étude distincte publiée en 2025 dans Biological Conservation, basée sur l'analyse de plus de 397 000 échantillons de 257 espèces au Laos, au Cambodge et au Vietnam, révèle que la taille moyenne du grand poisson-chat géant et du grand barbeau géant du Mékong a chuté de plus de moitié par rapport aux données historiques. La réduction de taille constitue un signe que les poissons sont régulièrement capturés avant d'avoir atteint leur maturité.

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Le Tonlé Sap, poumon vital sous pression

Les données migratoires confirment le rôle irremplaçable du Tonle Sap. Les schémas spatiaux et temporaux des captures montrent une large distribution entre le lac et la rivière Tonle Sap et le chenal principal du Mékong, confirmant l'utilisation continue de ces axes historiques de migration à différents stades de vie, des juvéniles aux adultes reproducteurs.

Or cet écosystème est lui-même sous pression. En 2019, la combinaison du changement climatique, d'El Niño et des barrages sur le Mékong a entraîné un retournement du courant de la rivière Tonle Sap pendant quelques semaines seulement, au lieu de plusieurs mois, laissant le lac chaud, peu profond et pauvre en oxygène. Cette année-là, les pêcheries du Tonle Sap ont connu un effondrement estimé entre 80 et 90 %.

Barrages : une menace qui s'intensifie

Les barrages hydroélectriques à grande échelle sur le cours principal du Lancang-Mékong représentent un risque d'impacts environnementaux majeurs, notamment une réduction des flux sédimentaires et un déclin des captures de poissons. Dans les bassins du Sesan et du Srepok, deux affluents majeurs du Mékong où la construction de barrages s'est intensifiée, la faune piscicole a diminué respectivement de 60 à 42 espèces et de 29 à 25 espèces entre 2007 et 2014.

La Chine a érigé douze barrages sur son tronçon du fleuve, et les pays du bas-Mékong n'ont pas été en reste. En mars 2020, le gouvernement cambodgien a annoncé un moratoire de dix ans sur la construction de barrages hydroélectriques le long des tronçons du Mékong situés sur son territoire. Fin 2023, le Premier ministre cambodgien a réaffirmé cet engagement. Une décision saluée par les scientifiques, mais insuffisante à elle seule pour enrayer le déclin.

La pêche communautaire, dernière vigie

Face à la rareté des données dans un environnement aussi vaste que difficile d'accès, les chercheurs s'appuient de plus en plus sur les communautés de pêcheurs locaux. Les efforts conjoints entre scientifiques et pêcheurs sont devenus essentiels pour suivre les espèces les plus rares de la région.

Marquage, remise à l'eau, signalement des captures : ces pratiques collaboratives constituent aujourd'hui le principal filet de surveillance d'une espèce dont la discrétion défie les méthodes conventionnelles.

Des techniques d'ADN environnemental, permettant de détecter la présence du poisson-chat géant à partir de simples prélèvements d'eau, ont également été développées, avec une validation réussie in situ dans des réservoirs où la présence de l'espèce était connue.

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Course contre la montre

L'espèce bénéficie d'une protection internationale : elle est inscrite à l'Annexe I de la CITES et de la Convention sur les espèces migratrices (CMS). Les interdictions de pêche commerciale sont en vigueur depuis 1947 en Thaïlande, 2003 au Cambodge et 2009 au Laos. Mais les données scientifiques accumulées depuis un quart de siècle dessinent un tableau de plus en plus sombre.

Si la dynamique de construction de barrages sur le Mékong se poursuit, une grande partie de la production halieutique du fleuve ainsi que les bénéfices économiques, nutritionnels et sociaux qu'elle génère pourraient être perdus dans les prochaines décennies, avertissent des chercheurs dans une revue spécialisée. Pour le poisson-chat géant du Mékong, le temps presse.

Sources : Global Ecology and Conservation (2026) ; Biological Conservation, Uy et al. (2025) ; WWF ; UICN ; Commission du fleuve Mékong ; Mongabay ; International Crisis Group (2024) ; Stimson Center, Mekong Dam Monitor (2024).

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