Cambodge & Musique : So Savoeun, la voix d'or de Phnom Penh qui a survécu
Dans les années 1960 et 1970, So Savoeun comptait parmi les voix les plus reconnaissables de Phnom Penh. À la différence de la quasi-totalité de sa génération, elle a survécu aux Khmers rouges — et chante encore, aujourd'hui, en région parisienne.

Une voix, un style
Née le 1er juin 1945 dans la province de Kampong Speu, So Savoeun sort son premier disque en 1962, en pleine effervescence musicale de la capitale. Là où une partie de ses contemporains se tourne vers le rock psychédélique alors en vogue, elle reste plus proche du style traditionnel saravan, ce qui lui vaut le surnom de « voix de la cigale d'or » : un timbre puissant, posé, reconnaissable jusque dans ses aigus. Une grande partie de son répertoire est écrite par son premier mari, le compositeur Keo Em, qui fut aussi son professeur de musique dès l'âge de seize ans.
Duos et scène
So Savoeun se fait surtout connaître en duo, notamment avec le chanteur et comique Meas Samon, avec qui elle enregistre certains de ses titres les plus marquants, dont « Bad From The Start ». Elle chante aussi aux côtés de Sinn Sisamouth — leur duo « Pa Le Lai » reste l'un des plus repris —, de Lek Savath, de Ros Sereysothea et de Pen Ran, et apparaît en 1969 dans le film La Joie de Vivre. Son répertoire, très large, va de la chanson traditionnelle khmère (« Kaun Meas M'day ») au saravan (« Oh Popech Chieb »), en passant par des influences cubaines ou nord-américaines assumées sur des titres comme « Sranos M'lob Dong ».
Fuir avant la chute
En avril 1975, à la différence de la quasi-totalité de sa génération, So Savoeun parvient à fuir vers la Thaïlande avant l'entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh. Sinn Sisamouth, Meas Samon et la plupart des artistes avec qui elle avait partagé la scène ne survivront pas au régime.
Ce que la guerre a pris
So Savoeun elle-même a évoqué, dans un entretien filmé en France et diffusé par le site KI Media en 2011, la perte de ses quatre enfants pendant les années khmères rouges. Interrogée sur leur sort, elle acquiesce en silence, visiblement submergée par l'émotion, avant de reprendre le fil de l'entretien. Les archives de la Cambodian Vintage Music Archive (CVMA), l'organisation américaine qui recense et soutient aujourd'hui les artistes survivants de l'âge d'or khmer, désignent Keo Em comme son « ancien mari » — sans que les circonstances de cette rupture soient documentées publiquement.
Recommencer à Paris
Arrivée en France par un camp de réfugiés à Colmar, So Savoeun reprend le chant dans les restaurants sino-cambodgiens du 13e arrondissement de Paris, où elle se produit encore aujourd'hui certains week-ends. En 1986, en pleine occupation vietnamienne du Cambodge, elle remonte sur scène au stade Olympique de Phnom Penh — l'un des rares retours documentés d'une artiste de sa génération sur le sol cambodgien depuis son exil.
Une des dernières voix de cette génération
So Savoeun fait aujourd'hui partie des artistes que soutient financièrement la CVMA, aux côtés de Ros Saboeun (sœur de Ros Sereysothea) et de Kao Thong Nhok (veuve de Sinn Sisamouth) — les derniers témoins directs d'une scène musicale presque entièrement décimée. En 2025, le label français Akuphone et la CVMA lui ont consacré la première compilation jamais publiée de son œuvre, The Golden Voice of Phnom Penh, 1962-1974, seize titres puisés dans six décennies de carrière. Elle figure aussi dans le documentaire français Les Artistes Khmers. « Je chante tous les jours parce que j'aime ça. J'aime mon métier, je l'aime à la folie », confiait-elle dans cet entretien de 2011.








Commentaires