« Angkor Wat ou la Tragédie des Petits Bleus » — Quand un touriste transforme un vieux différend en drame international
- La Rédaction

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Il fallait sans doute un certain talent pour transformer un banal désaccord touristique vieux de deux ans en affaire mondiale. C’est pourtant l’exploit qu’a accompli le couple derrière The Country Collectors avec sa vidéo intitulée « J’ai été agressé à Angkor Wat — et ensuite, c’était encore pire ».

Diffusée sur YouTube, cette production se présente comme le récit bouleversant d’une agression “violente” sur un site sacré cambodgien. En réalité, c’est une tragédie de salon, un soap-opéra mis en scène autour de quelques bleus, de beaucoup de pathos, et d’une mémoire sélective.
L’épisode réel : un désaccord touristique, pas une agression
D’après un communiqué officiel publié par l’APSARA National Authority et relayé par l’agence AKP Phnom Penh le 5 janvier 2026, l’incident évoqué dans la vidéo ne date pas d’hier : il s’est produit le 7 février 2024, près du hall de danse du temple de Ta Prohm. Rien à voir donc avec une nouvelle attaque mystérieuse ni avec une quelconque défaillance des autorités cambodgiennes.
L’Autorité APSARA précise que l’affaire concernait un conflit personnel entre un touriste américain et un touriste russe, apparemment à propos… d’un emplacement pour une photo. Les deux individus auraient échangé des propos virulents, puis un geste déplacé aurait suivi, déclenchant une réaction disproportionnée. Rien de plus.
Les agents présents sur le site sont intervenus immédiatement, ont apporté une assistance de base, avant de confier l’affaire à la Police du tourisme de Siem Reap. Celle-ci a organisé une médiation le jour même, débouchant sur un accord amiable signé par les deux parties.
Les participants ont même présenté leurs excuses aux autorités cambodgiennes et au peuple pour avoir provoqué du désordre dans un lieu sacré. En d’autres termes : l’incident était clos, documenté, réglé depuis deux ans — jusqu’à ce qu’il ressurgisse sous forme de récit sensationnaliste, gonflé à bloc pour faire frissonner les abonnés.
Une fiction bien montée pour de faibles blessures
Dans sa mise en scène, le voyageur raconte avoir eu “peur pour sa vie”. À en croire sa voix tremblante et ses regards pleins de stupeur, on imaginerait une agression gravissime. Pourtant, aucune blessure sérieuse n’est visible : quelques ecchymoses mineures, pas de gonflement, pas de plaie. Rien qui ne justifie tant de grands mots. Le contraste est saisissant : d’un côté, la réalité d’un petit accrochage touristique ; de l’autre, un film catastrophe où le protagoniste s’invente survivant d’une embuscade invisible.
Et puisque tout drame digne de ce nom doit comporter un moment d’héroïsme, il confie — non sans émotion — qu’il “croyait ne jamais revoir sa famille”. On pourrait rire si la prétention n’était pas si sincère.
“Personne ne m’a aidé” : l’argument qui s’effondre
Le pilier du scénario repose sur la plainte que “personne n’a aidé” et que “tout le monde s’en fichait”. Or, la déclaration officielle et les propres images du vidéaste démontrent exactement le contraire : intervention immédiate, accompagnement à l’hôpital, transfert au commissariat, le tout dans le respect des procédures. Le Cambodge n’a pas manqué à ses obligations ; c’est le vidéaste qui, visiblement, voulait un accueil d’acteur hollywoodien.
Sa vidéo transforme la normalité administrative en indifférence cruelle, et des agents polis en figurants hostiles. Il semble que la seule offense réelle soit de ne pas l’avoir traité comme une star blessée au combat.
La dramaturgie des contradictions
D’abord abandonné, puis escorté, puis épié : le narrateur change d’émotion à chaque phrase. Même lorsqu’il admet que la police l’a reconduit à l’hôpital, il présente cela comme une “surveillance”. Il affirme aussi avoir refusé certaines démarches, tout en reprochant aux autorités de ne pas avoir “agi plus vite”. En un mot : il se contredit sans relâche, mais toujours avec l’expression tragique du martyr.

Une ancienne dispute devenue scandale planétaire
Suite au déferlement de réactions sur les réseaux, l’APSARA National Authority a exhorté le public à “prendre connaissance des faits et à ne plus relayer la vidéo”. En insistant sur le caractère ancien et privé de l’incident, elle a rappelé une évidence : ce n’était ni un crime d’État, ni une négligence institutionnelle, mais simplement une querelle photographique entre deux touristes trop nerveux.
On comprend donc mieux l’exagération du vidéaste : ce n’est pas un témoin, c’est un scénariste. Il revisite un banal différend en épopée morale, déterre un vieux souvenir et le rhabille de mots comme “violence”, “traumatisme” et “peur mortelle”. Les faits ? Effacés sous un épais vernis émotionnel.
Moralité : trois bleus, deux ans plus tard, et zéro crédibilité
Cette histoire illustre à merveille la logique du drame numérique : plus les faits sont minimes, plus la narration devient grandiose. Trois bleus deviennent un symbole, un malentendu devient une épreuve existentielle, et un selfie manqué devient l’occasion d’instruire tout un pays. L’auteur voulait sans doute éveiller les consciences ; il réussit surtout à éveiller les sourires.
Le Cambodge, lui, continue d’accueillir chaque jour des visiteurs du monde entier, paisiblement. Le seul vrai “drame”, c’est qu’un vieux malentendu ait pu ressusciter grâce à une vidéo virale et à une imagination sans limites.
Au fond, l’épisode d’Angkor Wat n’est pas un scandale : c’est une leçon sur la puissance de la mise en scène à l’ère du clic. Et s’il fallait résumer le tout en une réplique, ce serait sans doute :
“Quelques bleus, beaucoup de bluff.”







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