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Zhou Daguan : qui était l'envoyé chinois venu à Angkor en 1296 ?

il y a 1 heure
7 min de lecture

Son livre est célèbre. Lui, on le connaît à peine. Zhou Daguan quitte Wenzhou au printemps 1296, passe près d'un an à Angkor et rédige le principal témoignage écrit sur la vie khmère de cette époque. Deux chercheurs, Kenneth So et Duan Lisheng, reprennent son voyage et son dossier biographique.

Reconstitution de Zhou Daguan et de son équipage sur le Tonlé Sap en crue. Aucun portrait authentique de l'envoyé n'est connu
Reconstitution de Zhou Daguan et de son équipage sur le Tonlé Sap en crue. Aucun portrait authentique de l'envoyé n'est connu

Un témoin sans biographie

Les Mémoires sur les coutumes du Cambodge décrivent la politique, l'économie, la religion et les mœurs du pays à l'époque d'Angkor. Elles reposent sur ce que l'auteur a vu lui-même. Les spécialistes jugent ce récit précis et fiable. L'auteur, lui, reste dans l'ombre.

Le chercheur chinois Duan Lisheng le constate dans une étude publiée en 2021 par l'Angkor Database. L'histoire officielle des Yuan ne lui consacre aucune notice. Les chroniques de sa région, le Zhejiang et la préfecture de Wenzhou, ne disent rien non plus. Le catalogue commenté de la grande collection impériale Siku quanshu se limite à une phrase : « Daguan, originaire de Wenzhou ».

Un nom qui a changé

Même le nom pose problème. Une fois son livre terminé, l'auteur l'envoie à Wu Qiuyan, poète et érudit installé à Hangzhou. Celui-ci compose trois poèmes en cadeau. Il y nomme son correspondant Zhou Dake. Duan Lisheng en tire une hypothèse : Dake serait le nom d'origine. Daguan, que l'on peut rendre par « celui qui voit tout » ou « à l'aise en toute circonstance », aurait été adopté au retour, au moment d'écrire. Ce nouveau nom n'était pas encore connu, ce qui expliquerait que Wu Qiuyan garde l'ancien.

Plus tard, l'auteur se donne un surnom de lettré : Caoting Yimin, l'ermite de la chaumière. Une troisième forme, « Jianguan », apparaît dans des ouvrages anciens. Duan Lisheng y voit une erreur de gravure, recopiée d'un livre à l'autre, car les deux caractères se ressemblent.

Un homme sans titre officiel

Zhou Daguan n'a jamais exercé de fonction officielle. Il part pour le Cambodge dans la suite de l'envoyé impérial, comme attaché. Sa famille reste un mystère. Un article de H.W. Ponder, traduit en chinois, parle d'une lignée notable de Yongjia, dans le Zhejiang, sans donner de preuve. Duan Lisheng relève un indice dans la préface que Zhou rédige pour le Chengzhai zaji, un recueil de notes de Lin Kun : il y écrit que sa famille en possède un exemplaire dans sa bibliothèque. Une famille qui garde des livres n'est guère pauvre, estime-t-il. Il s'interdit pourtant toute conclusion ferme sur le nom, les dates, la famille ou le caractère de Zhou.

Aucune source ne donne ses dates de naissance et de mort. Duan Lisheng avance une estimation. Dans ses poèmes, Wu Qiuyan décrit Zhou dans la force de l'âge au moment du voyage de 1296. Duan Lisheng en déduit une trentaine d'années, donc une naissance vers 1266, à la fin des Song. À l'autre bout, Zhou rédige en 1346 la préface du Chengzhai zaji. Il est alors vivant, autour de quatre-vingts ans. Duan Lisheng pense qu'il est mort peu après.

Wu Qiuyan avait la réputation d'un poète fier et indocile. Il comparait les fonctionnaires corrompus et les riches malfaisants à des asticots sur de la viande avariée. Qu'un tel homme ait recommandé le livre avec insistance en dit long, selon Duan Lisheng : les deux hommes se ressemblaient.

Wenzhou, mars 1296

Zhou Daguan est donc de Wenzhou, port du Zhejiang. En 1296, l'empereur Temür Khan, petit-fils de Kubilai Khan et deuxième souverain mongol de la dynastie Yuan, envoie une ambassade à Angkor. Zhou fait partie du voyage.

Le départ a lieu le 24 mars 1296. Les navires font cap au sud-sud-ouest. Ils atteignent le Champa le 18 avril. Quinze jours plus tard, vers le 3 mai, Zhou arrive à Chen-pu. Kenneth So l'identifie à Baria, aujourd'hui Bà Rịa-Vũng Tàu, au Vietnam.

Le delta du Mékong, puis le fleuve

La flotte longe ensuite la mer de K'un-lun, que Kenneth So rapproche de Koh Tralach, l'île de Côn Son. Elle arrive à l'embouchure du Mékong.

Zhou écrit que, de toutes les embouchures, seule la quatrième se laisse franchir. Les autres sont obstruées par des bancs de sable. Partout, des rotins, de vieux arbres, du sable jaune et des joncs blancs. Même les marins peinent à repérer le passage. Kenneth So pense qu'il s'agit de Mé Sâ, l'actuelle My Tho.

Il faut ensuite quinze jours, avec le courant, pour remonter jusqu'à Ch'a-nan, que Kenneth So reconnaît dans Kompong Chhnang. L'équipage change de bateau et prend de plus petites barques. Dix jours plus tard, il arrive à Fo-hsuen, le « village du Bouddha ».

Pursat, une erreur de traduction ?

Fo-hsuen pose question. Kenneth So y voit Pursat. Le nom khmer, Pôsat, viendrait d'une légende : des habitants auraient vu un banian dériver sur une rivière, l'auraient sauvé et replanté en signe de chance.

Zhou aurait confondu ce nom avec Pothisat, qui désigne le bodhisattva, et l'aurait traduit par « village du Bouddha ». Une autre piste existe. La chronique chinoise Shu-yi Chou-tzu lu, rédigée sous l'ère Yongle (1403-1424), note le nom sous la forme P'u-t'i-sa. Les Chinois auraient alors transcrit le mot au lieu de le décrire. Le nom d'origine de Pursat était-il Pothisat ? Kenneth So pose la question sans trancher.

La traversée du Tonlé Sap en pleine crue

De Pursat, Zhou traverse la « mer d'eau douce », le Tonlé Sap. Nous sommes en août, en pleine saison des pluies. Le lac couvre alors environ 16 000 km², contre 2 700 km² en saison sèche. Pursat, qui se trouve à environ 25 km à l'intérieur des terres quand les eaux sont basses, se retrouve beaucoup plus près de la rive. Zhou débarque à Kan-p'ang hsui, que l'érudit Étienne Aymonier rapprochait de Kampong Chei, le « port de la victoire ».

Les deux chercheurs ne datent pas l'arrivée de la même façon, mais leurs dates concordent. Kenneth So la place en août 1296. Duan Lisheng, d'après la préface de Zhou, parle du septième mois de l'année bingshen. Or le départ de Wenzhou, le 20e jour du deuxième mois, tombe le 24 mars. Le septième mois du calendrier chinois correspond donc à peu près à août. L'envoyé reste ensuite environ un an.

Comment s'appelait Angkor ?

Paul Pelliot, qui a traduit le texte en français en 1902, s'étonnait d'un détail. Zhou n'écrit jamais « Angkor ». Il dit « la ville », « la ville fortifiée » ou « la capitale ».

Le nom d'Angkor Thom vient des Français. Les sources anciennes donnent d'autres appellations : Indrapatha Nagara dans la Chronique du Bouddha d'Émeraude, Sri Yasodharapura (que George Coedès a reconnu derrière un nom cité dans une inscription de Sukhothaï), Preah Nokor Luong chez les Ayutthayanais, Eyntapath Moha Nokor dans les chroniques cambodgiennes. Le mot Eyntapath figure sur une pièce d'argent frappée en 1847 sous le roi Ang Duong. Zhou a peut-être préféré un terme simple.

Un trône pris par l'épée et par le mariage

L'envoyé arrive la première année du règne d'Indravarman III. Avant son couronnement, l'homme s'appelait Srindravarman. Il était général du roi Jayavarman VIII et, selon la tradition, originaire de Samrè.

Il était aussi l'amant de la fille du roi. Il lui demanda de dérober le Preah Khan Reach, l'Épée sacrée, sans laquelle aucun monarque n'était légitime. Le prince héritier voulut réagir. Srindravarman le fit arrêter, lui fit couper les orteils et l'enferma. Un prince mutilé ne pouvait plus prétendre au trône.

Zhou rapporte lui-même l'épisode : le gendre du roi, l'épée d'or remise par sa femme, le frère privé de la succession, les orteils coupés, le cachot. Srindravarman épousa ensuite la princesse et fut couronné par le grand brahmane Vidyesavid. Il se maria encore avec Sri Suryalakshmi, nièce de son gourou Madhurendrapandita.

Ce que l'envoyé a vu

Le roi sortait du palais et se promenait dans les rues. Zhou note les dates des fêtes, la science des astronomes khmers, capables de calculer les éclipses, et le calendrier. Il décrit des monuments recouverts d'or, dont les tours du Bayon et du Phimeanakas. Les maisons nobles ont des vérandas et des tuiles de plomb. Il estime entre 3 000 et 5 000 le nombre de femmes au palais.

Sur la religion, il avoue son embarras. Il distingue trois groupes :

•      les Pan-ch'i, vêtus comme le peuple mais portant un cordon blanc autour du cou. Kenneth So y reconnaît les prêtres brahmanes, les Bakous ;

•      les Ch'u-ku, moines au crâne rasé, en robe jaune, épaule droite nue, pieds nus. Ce sont des bouddhistes du Theravada ;

•      les Pa-ssu-wei, qu'il appelle taoïstes. Pelliot et Finot y voyaient des shivaïtes de l'école Pashupata.

Parmi les produits chinois les plus recherchés, Zhou cite l'or, l'argent et les soies colorées, puis un peu d'étain, des laques, du mercure, de la porcelaine bleue, du papier, du santal, du musc, des parapluies, des pots de fer, des peignes de bois et des nattes.

Un Angkor encore prospère

L'image d'un Angkor déjà en déclin tient mal devant ce témoignage. L'historien Lawrence Palmer Briggs écrit que les Mémoires décrivent un Cambodge riche, au sommet de sa splendeur. Le pays avait été ravagé par les Siamois, mais un jeune roi vigoureux tenait désormais l'ennemi à distance. L'empire avait perdu des territoires. Le Kambujadesa proprement dit restait intact.

Après le départ de l'envoyé

Zhou quitte Angkor en juillet 1297. Dix ans plus tard, en 1307, Indravarman III abdique en faveur d'un Yuvaraja, probablement son beau-frère. Selon une inscription de 1309, il offre l'année suivante un village au moine supérieur Mahathera Siri Sirindamoli, puis fait bâtir un monastère et ériger une statue du Bouddha. George Coedès pense qu'il a fini sa vie à étudier le bouddhisme Theravada.

On ne sait rien de plus. Aucune descendance n'est mentionnée. Kenneth So se demande si le roi a voulu expier d'avoir forcé son beau-père à abdiquer. Il note aussi que ce règne d'un roturier coïncide avec la légende de Ta Chey, le jardinier devenu roi, appelé aussi Ta Trasâk Paêm, « le grand-père aux concombres sucrés ». La légende repose-t-elle sur des faits réels ? La question reste ouverte.

Sources : « Itinéraire de Zhou Daguan de la Chine à Angkor en 1296-1297 », Kenneth So, 22 novembre 2025 ; « Zhou Daguan, l'auteur des Coutumes du Cambodge », Duan Lisheng, Angkor Database, Chinese Sources Series n° 004, 2021

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