Siem Reap & Culture : Ces Cambodgiens qui vivent dans l'enceinte du parc archéologique d'Angkor

À quelques kilomètres de la capitale de la province de Siem Reap, un paysage ancien et paisible se dresse dans un cadre de jungle verdoyante où résonnent le chant des cigales et les cris des singes. Mais, saviez-vous que de nombreuses communautés vivent depuis plusieurs générations à proximité des temples ?

Un paysage magique qui nous transporte il y a 1 000 ans, alors qu'Angkor rayonnait comme capitale d’un puissant empire qui dominait la région.

Alors que le soleil se lève à l’Est au-dessus de la brume matinale, ses rayons ricochent sur les tours et les vastes galeries d’Angkor Wat, ainsi que sur ses douves entourant cette immense structure dorée et formant un ruban bleu à perte de vue. Le style et l’ingénierie de cette structure du 12e siècle sont la splendide démonstration du génie des bâtisseurs angkoriens qui ont érigé ce temple incroyable à la demande du roi Suryavarman II.

Et aujourd’hui, près de 900 ans après sa construction, Angkor Wat ne cesse d’émerveiller.

Rencontre avec Lorng

Alors qu’un lien émotionnel se crée indubitablement entre les visiteurs et les monuments, le cadre naturel d’Angkor et les villageois qui vivent parmi les temples subliment l’aura qui rend ce parc archéologique si spécial.

Loun Lorng, âgé d’une soixantaine d’années, fait partie d’une famille qui vit à Angkor depuis cinq générations. Cela a commencé avec son grand-père, puis son père et lui-même, suivi aujourd’hui par ses enfants et petits-enfants.

Lorng vit depuis tout jeune dans le village de Trapeang Ses, situé entre Angkor Wat et le temple du Bayon et se promène fréquemment parmi les innombrables temples dans un environnement naturel qui a finalement peu changé au fil des siècles.

Avec l’aide des spécialistes de l’Autorité nationale Apsara, l’équipe de ThmeyThmey News et son journaliste Ky Soklim ont parcouru un chemin de campagne étroit, coupant à travers des rizières splendides, pour rencontrer Lorng. Un lieu dont beaucoup ignorent l’existence dans cette partie de la forêt angkorienne. En arrivant à la maison de Lorng, ce dernier sort et accueille l’équipe avec le traditionnel salut cambodgien sampeah. Il présente ensuite les journalistes à sa famille et leur fait visiter sa maison et les terres qu’il exploite.

Loun Lorng confie : « J’ai neuf enfants au total. Mon grand-père est né et a vécu ici. Il en est de même pour ma grand-mère. Mon père est également né ici. Mais, sa maison se trouvait en fait là-bas.

Quand mon père a épousé ma mère, il a construit sa maison ici. Ensuite, je suis né là, avec de nombreux autres membres de la famille. Nous sommes tous originaires de cet endroit.

« Autrefois, nous avions l’habitude de jouer à grimper sur les temples et c’était une époque très joyeuse. Quand nous étions jeunes, nous ne pensions qu’à jouer »

« Mes grands-parents restaient assis et nous regardaient nous amuser. Nous allions d’un endroit à l’autre. Comme nous étions petits, les aînés n’osaient pas nous faire monter au sommet, car c’était difficile pour eux. Nous n’osions pas aller jusqu’au Bakan (le dernier étage d’Angkor Wat) ».

La famille de Loun Lorng fait partie des milliers de celles qui vivent à Angkor depuis des centaines d’années. Cambodgien né et élevé sur les terres de la capitale de l’empire angkorien, Lorng est ravi de partager avec Soklim les souvenirs de son enfance au sein du parc archéologique.

À propos des animaux qui étaient nombreux autour des temples, Loun Lorng raconte :

« Oh, il y en avait tellement, et il y a toujours, beaucoup de cigales.. Pour les singes, eh bien, ils restent encore assez nombreux jusqu’à aujourd’hui. Mais, en ce qui concerne les spécimens sauvages, je ne sais pas où ils sont allés. Quant aux chauves-souris, elles semblent avoir disparu elles aussi. Il y avait tellement de chauves-souris à l’intérieur du temple d’Angkor Wat. Elles s’envolaient hors du temple vers le nord. Quand je les regardais, elles étaient si trapues. À 4 heures du matin, elles revenaient dans le temple en faisant ce bruit : “hooo” ».

Le villageois Loun Lorng récolte le riz
Le villageois Loun Lorng récolte le riz

Le parc archéologique d’Angkor s’étend sur plus de 400 kilomètres carrés. À l’intérieur de ses limites, on trouve une riche biodiversité, des cours d’eau, des lacs, des canaux irrigués et des douves. Loun Lorng, qui est père de neuf enfants, a obtenu un poste au sein de l’Autorité nationale Apsara en tant que gardien du parc. Il est également considéré comme quelqu'un qui contribue à faire d’Angkor un site du patrimoine vivant.

En préservant les traditions ancestrales, en cultivant du riz, des fruits et des légumes et en élevant des animaux de ferme, Lorng, avec son accent khmer typique des habitants d’Angkor, est considéré par les anthropologues et les autorités comme un Cambodgien qui contribue à rendre si particulier le parc d’Angkor et ses temples et même la province de Siem Reap dans son ensemble.

Concernant la riziculture, Loun Lorng explique :

« Cette rizière est cultivée depuis la génération de mon père, mon grand-père le faisait également. Quand mon père a disparu, j’ai pris la suite dans cette même rizière »

Protection d’Angkor

Après avoir été affecté par les guerres et malmené par les forces de la nature pendant des centaines d’années, Angkor a obtenu en 1992 la protection et le prestige d’être inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le site, comme l’ont déclaré de nombreux experts ainsi que les visiteurs, constitue l’un des joyaux des sites historiques et touristiques du monde entier. Site unique qui reflète les pages de l’histoire du pays ainsi que son riche patrimoine culturel, il s’inscrit dans un cadre naturel préservé qui en fait un atout touristique exceptionnel. Et, pour dire les choses simplement, il est vivant. Il est vivant dans le sens où, lorsqu’il a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial, Angkor abritait une population d’environ 100 000 habitants qui vivaient là depuis plusieurs décennies, voire des générations, comme dans le cas de Loun Lorng.

Ces résidents ont depuis longtemps intégré leurs moyens de subsistance dans leurs traditions. Pour mieux comprendre la politique de l’Autorité nationale Apsara visant à préserver la communauté d’Angkor et ses traditions, Ky Soklim a posé quelques questions à Long Kosal, porte-parole de l’Autorité nationale Apsara. Ce dernier explique :

« La cité d’Angkor, dans sa signification globale, ne désigne pas seulement les temples eux-mêmes, c'est une combinaison des temples, de l’environnement, de la forêt, de la nature et de la communauté qui existe autour d’elle »

Tous ces éléments se combinent en un vaste concept qui fait référence à la ville d’Angkor et permet au parc archéologique de devenir un patrimoine vivant. Cela revêt une signification précise dont nous pouvons tous être témoins dans le parc d’Angkor. Si on disait aux gens qui font partie du parc d’Angkor de quitter ce lieu, eh bien, cela serait inacceptable. Cela conduirait tout simplement le parc à perdre une partie de sa richesse.

Comme l’histoire du Cambodge nous l’a appris, il n’y a pas de période pendant laquelle le parc d’Angkor a été totalement abandonné. Il a été entretenu par la population pendant de nombreuses générations dans des circonstances très particulières ».

« Au cours du XXe siècle, même si les temples ont été redécouverts par les explorateurs français, le peuple cambodgien n’a jamais abandonné ce site »

Le temple d’Angkor Wat a été construit dans la première partie du 12e siècle par le roi Suryavarman II. Près d’un millénaire plus tard, ce gigantesque monument est toujours debout. Cependant, ses environs n’ont pas connu le même sort en raison des guerres et des forces destructrices de la nature. De grands arbres sont tombés. Les vieilles maisons ont été lentement détruites par la chaleur et la pluie. Les anciennes générations de résidents ont disparu au fur et à mesure que de nouvelles venaient les remplacer.

Mais même si son environnement a changé au fil du temps, Angkor Wat se dresse toujours résolument comme un puissant symbole historique. Et pour certaines familles, les environs du temple constituent toujours leur foyer, ayant traversé des pages d’histoire et des dizaines de cycles agricoles.

Rencontre avec Ang Choulean

Parmi les chercheurs qui ont étudié la civilisation khmère de la période angkorienne et les Cambodgiens d’aujourd’hui figure l’ethnologue et anthropologue cambodgien Ang Choulean, qui a écrit de nombreux ouvrages sur la culture, les traditions et les moyens de subsistance des habitants d’Angkor à travers le temps.

M. Choulean est professeur d’anthropologie à l’Université royale des beaux-arts de Phnom Penh. Il est également conseiller auprès de l’Autorité nationale Apsara. Ky Soklim a rencontré Choulean chez lui à Phnom Penh, une maison entourée d’arbres comme si elle se trouvait au milieu d’une forêt.

Le professeur parle des habitants d’Angkor dont le mode de vie et les coutumes remontent peut-être à l’époque de la construction des temples.

« Pour les Cambodgiens qui vivent actuellement dans le parc d’Angkor, la majorité d’entre eux pourraient avoir des ancêtres qui ont construit le temple d’Angkor Wat. Ce n’est qu’une supposition. Je n’ai aucune preuve réelle. Néanmoins, ces gens ont continué à vivre ici pendant de nombreuses générations. Leur langue n’a pas changé et leur accent ressemble vraiment à celui des Angkoriens. Je pense que certains d’entre eux sont les descendants directs de ceux qui ont construit les temples ».

«Pourtant, même si cela demeure une forte hypothèse, ces gens portent encore la tradition d’Angkor au plus profond d’eux-mêmes »

« Je suis anthropologue. Je mène fréquemment des recherches sur les croyances et les traditions, et notamment sur de nombreuses cérémonies autour du parc d’Angkor. Je poursuis ce genre de recherches depuis près de 30 ans maintenant. Il y a encore des traces de la religion de Brahma et beaucoup d’autres traces angkoriennes anciennes. Pour ceux qui ne le remarquent pas, ne le savent pas, ils se contentent de suivre le courant. Cependant, c’est différent des autres endroits. C’est différent de Phnom Penh. C’est différent de la province de Takeo ou même de la province de Kampot. J’affirme donc que, même si ces Cambodgiens d’Angkor ne sont pas de la lignée directe des bâtisseurs, au moins ils ont conservé le sens de la tradition dans leur sang. C’est une énorme richesse pour nous. Nous n’avons pas seulement les pierres. Comme nous l’avons dit, les temples sont construits avec des pierres. Mais nous avons aussi les êtres humains qui vivent ici. C’est cela que nous devons protéger.

Comme l’anthropologue l’explique, l’âme de ces êtres vivants dans la nature au fil des siècles a largement contribué à l’aura qui entoure ces temples angkoriens. Et c’est en partie ce qui rend Angkor si spécial pour les touristes, même s’ils ne peuvent pas toujours en deviner la raison précise ».

Ang Choulean poursuit :

« Les pierres ne se transforment pas vraiment, mais les humains, eux, évoluent »

« Il ne s’agit pas seulement d’Angkor Wat. Pour les temples de Sambor Prei Kuk, j’ai effectué des recherches sur différents types de cérémonies liées au riz. Il existe cette grande cérémonie qu’ils organisent au mois d’avril, lorsqu’il commence à pleuvoir, afin qu’ils puissent commencer à cultiver le riz. Une autre cérémonie est organisée lorsque la culture du riz est terminée. Toutes sont organisées au temple Sambor Prei Kuk.

Ainsi, la cérémonie est toujours très animée et le temple, même s’il est en ruine, a toujours l’air très vivant lorsque la cérémonie se déroule devant l’édifice. La pratique consistant à demander la pluie ou le Yey Mao ou bien d’autres semble pleines de vie. Il faut conserver cela, mais nous ne devrions pas penser à changer la façon dont elle est pratiquée. Il est préférable pour nous de préserver l’héritage vivant ».

Vivre à Angkor

Laen, le fils de Loun Lorng, représente la quatrième génération parmi les familles vivant à Angkor. Aujourd’hui marié, son nouveau-né pourrait un jour choisir de rester dans le parc d’Angkor et faire partie de la cinquième génération.

Il confie :

« Je souhaite tout simplement vivre aux côtés de ma famille. Je veux juste être aux côtés de mon père et ma mère. Je ne pense pas vraiment à déménager tant que vivre ici ici m’apporte du bonheur »

Malgré ses monuments étonnants et son cadre naturel, le parc d’Angkor n’aurait pas la même aura s’il n’y avait pas de présence et d’activité humaines dans ses environs. Les maisons traditionnelles khmères dans les villages d’Angkor, les pratiques religieuses et culturelles qui ont été maintenues pendant des siècles : Tout cela rend Angkor encore plus spécial.

Terre sacrée

Kong Sopheap, leader religieux du Wat Northern Angkor explique :

« Les gens qui viennent voir la pagode vont aussi souvent visiter le temple. Il y a des lieux sacrés khmers, comme Lok Ta Reach, Lok Ta Pich ou Lok Ta Ku et surtout le temple Bakan tout en haut. Quand ils viennent, ils apportent toujours quelques objets pour se recueillir au Lok Ta Reach. Cela signifie qu’ils viennent ici pour se connecter. Ils entretiennent une croyance spirituelle envers le site d’Angkor. Ils ne viennent pas seulement se recueillir dans une seule pagode. Ils se rendent dans les sept ou neuf autres situées dans la zone d’Angkor.

D’autres visiteurs de Phnom Penh ou de province, viennent ici pour se recueillir et donner des offrandes ».

« Il y a un vieux dicton qui dit que si vous souhaitez vraiment visiter le temple d’Angkor Wat, vous n’y arriverez jamais, car ce n’est pas seulement un site touristique, il s’agit du cœur et de l’âme de notre nation, un symbole, un lieu sacré et un incroyable livre d’histoire »

Reconnaissance

Lorng et sa famille, qui sont installés dans cette ancienne cité de temples depuis des générations, sont toujours désireux de vivre à Angkor. Ils pensent d’ailleurs que les habitants d’Angkor sont protégés par les esprits des temples. D’ailleurs, la plupart des villageois du parc d’Angkor et des personnes qui gardent les monuments croient fermement que les pierres d’Angkor Wat ont un pouvoir spirituel et qu’elles sont habitées par des êtres supérieurs.