Siem Reap & Arts : Éric Raisina, la sagesse du créateur

Tirer parti des défis imposés par le coronavirus, ne pas baisser les bras et trouver de nouvelles sources d’inspiration : tel est le défi que s’est lancé Éric Raisina, qui s’apprête à dévoiler « Hidden Fantasy », une nouvelle collection particulièrement inspirée.

Siem Reap
« Ce sera une symphonie de couleurs et de matières, une communion inédite entre les modèles et le public. Cette nouvelle collection est tout à la fois un aboutissement et un renouvellement. J’y ai mis tout mon cœur, toutes mes inspirations ainsi que toutes les réflexions qui sont nées de cette période si particulière que nous sommes en train de traverser »

Préserver l’essentiel

Comme pour la plupart d’entre nous, l’apparition du coronavirus et les multiples crises qu’il a engendrées ont profondément affecté Éric Raisina. L’année 2020 semblait pourtant débuter sous les meilleurs auspices : un festival réussi en Afrique du Sud et l’inauguration en mars d’un nouveau magasin confortaient un peu plus, s’il le fallait, un statut de créateur mondialement reconnu. Pourtant, en l’espace de quelques semaines, le sourire a laissé place à la sidération. « Jusqu’à présent, mes créations se vendaient principalement auprès des touristes. Pas uniquement, mais en tout cas en grande partie. L’impact de la pandémie s’est donc tout de suite fait ressentir, nous obligeant à fermer notre boutique historique à Borei Premprei, tout comme notre point de vente situé à Paris, dans le 6e arrondissement. Nous avons aussi été contraints de réduire notre effectif de moitié. »

Les nouveaux locaux d’Éric Raisina, à l’Aviary Square

Durant plusieurs mois, le designer se tient alors à l’écart des ciseaux et des patrons, gère le quotidien et se recentre sur des activités telles que la lecture et le cinéma. Sans perdre de vue ses nombreuses relations, l’amitié étant à ses yeux une valeur cardinale. Ce retrait passager, loin d’être vécu comme un drame, a au contraire permis au styliste de trouver toutes les forces nécessaires pour rebondir. Ce dernier, loin de se morfondre, a en effet préféré adopter une vision empreinte de stoïcisme.

Élan créatif

« J’ai voulu aborder cette période chaotique comme l’occasion d’une intense remise en question. Remise en question de la société dans son ensemble, mais aussi, et surtout, remise en question de nos priorités et de nos manières d’agir à titre individuel. En un claquement de doigts, le monde a soudainement changé, et l’un des moyens de faire face à cette situation est de changer soi-même. C’est l’occasion de faire le tri parmi ses occupations, de déterminer celles qui sont importantes et celles qui le sont moins. Le choix de l’attitude à adopter est de toute façon assez basique : subir les évènements, ou au contraire essayer d’en tirer parti. Est-il souhaitable d’être dans un stress permanent face à des paramètres que l’on ne peut pas maîtriser ? Toutes les inquiétudes, toutes les angoisses et les peurs qui auraient pu s’emparer de moi, j’ai préféré les transformer en un élan créatif, qui s’est manifesté d’un coup. »

Couleur et texture en guise de signature

En octobre, le designer retrouve soudainement l’inspiration, s’empare de ses crayons et entame fiévreusement les premières ébauches de sa nouvelle collection. « Ce que j’ai engrangé de positif au cours de ces derniers mois, mais aussi mes souvenirs, les livres que j’ai lus, les échanges partagés avec mes proches, tout cela s’est mélangé pour nourrir ma créativité. » Avec son équipe ramenée à 14 personnes, Éric Raisina a dû être présent sur tous les fronts, de l’ébauche à la confection. « Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant investi dans la préparation d’une collection ! », avoue-t-il d’un regard pétillant : « C’est une pression énorme, mais la création est un processus magique quand on y pense. »

Un extrait de la brochure présentant la nouvelle collection « Hidden Fantasy »

Au fil des inspirations

Gardant comme bases immuables le textile, la matière et les couleurs, le couturier « haute texture » a intégré de nouveaux éléments à son art. « Le Cambodge a toujours été l’une de mes principales sources d’inspiration, qui n’a cessée de gagner en intensité. »

« Depuis le début, les traditions vestimentaires et leur savoir-faire séculaire me fascinent, tout comme le travail de la soie. À elle seule, cette matière constitue 80 % de mes productions textiles. Mais peu à peu, autre chose a émergé, quelque chose d’immatériel : cette soif de vivre, ce dynamisme, cette ouverture au monde et cette créativité dont font preuve les cambodgiens, tout particulièrement la jeunesse, m’ont plus que jamais inspiré »

«Ce sont ces caractéristiques que j’ai cherché à intégrer dans cette nouvelle collection, qui se veut intemporelle et à l’abri des tendances. Ce qui nous ramène à l’une des conséquences de cette crise : avant qu’elle n’éclate, le monde de la mode était particulièrement frénétique, les collections et les tendances s’enchaînant à une cadence de plus en plus rapide. Le coup de frein provoqué par le Covid va ralentir ce rythme, ce qui devrait marquer le grand retour d’une intemporalité qui était devenue un peu trop négligée. »

Un chic indémodable

Entendre le froissement des étoffes

La proximité avec le public est un autre élément privilégié cette année. Habitué aux Fashion Weeks et aux grands défilés, Éric Raisina a choisi de présenter cette nouvelle collection dans le lobby du Sofitel de Phnom Penh. « Il n’y aura pas de podium, et les 200 personnes attendues verront les modèles évoluer à quelques centimètres d’elles. » Pas question pour autant de parler de « petit défilé » : plus d’une soixantaine de pièces, pour la plupart inédites, seront présentées par 30 mannequins, dont Kouy Chandanich, muse et égérie de la marque, qui donnera le ton du défilé.

« Si je devais résumer cette nouvelle collection en quelques mots, je dirais qu’elle se veut résolument cambodgienne. Être créateur ne signifie pas uniquement suivre son propre instinct : c’est aussi, et surtout, un jeu qui consiste à décrypter ce que les femmes recherchent le plus en matière de mode. C’est un dialogue ininterrompu entre l’inspiration personnelle et les désirs de la clientèle. Cette clientèle, je la vois joyeuse et pleine de couleurs, et c’est en gardant cela en tête que j’ai élaboré cette collection. » À travers ses créations, c’est aussi la personnalité d’Éric Raisina qui se révèle. Arrivé au Cambodge en 2001 après avoir officié chez Yves Saint-Laurent, ce malgache d’origine veut être :

« Un ambassadeur de mes trois cultures. Madagascar m’a offert un amour immodéré des couleurs, la France m’a inculqué les valeurs de la haute couture, et le Cambodge m’a démontré tout le potentiel de la soie »

Pas d’extravagance pourtant : le designer assure que toutes les pièces présentées pourront être utilisées dans la vie quotidienne. « Il y a une sorte d’a priori vis-à-vis de la mode, parfois entretenu par les créateurs eux-mêmes, qui élaborent des tenues improbables et impossibles à porter. Je vous rassure, ce n’est pas le cas ici ! » Cela pourra être vérifié lors de ce prochain défilé qui se tiendra jeudi 3 décembre au Sofitel Phnom Penh. La nouvelle collection intégrera ensuite la boutique de Siem Reap, située à l’Aviary Square, rue Tep Vong.

Texte et photographies par Rémi Abad

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