Parcours & Expatriation : Fabien Peyronnet, « Le Cambodge, un immense sentiment de liberté »

Fabien est un expatrié atypique, né au Cambodge, asiatique aux yeux bleus, riche de 1000 vies, mais aussi déjà profondément attaché à son pays de naissance dont il parle et enseigne même la langue. Avec humilité, mais passion, l’homme de Kampot se livre et confie quelques aventures de son parcours riche et hors du commun.

Fabien Peyronnet
Fabien Peyronnet. Photo fournie

Entretien :

CM : Quelles sont vos origines, parlez-nous un peu de vous ?

Je suis né le 6 février 1960 à l’hôpital Calmettes de Phnom Penh, d’un papa français, Marcel Peyronnet, qui avait 60 ans à ma naissance et d’une maman vietnamienne, Solange de son prénom français. Mon père a travaillé au Cambodge de 1956 à 1962, comme vice-directeur de la Banque Nationale du Cambodge dont le directeur était Son Excellence Son Sann. Il intervenait aussi comme conseiller auprès du royaume pour le développement des plantations de caoutchouc.

Suite à la perte de ma petite sœur Pascale à l’âge de 5 mois, en raison d’une erreur médicale, mes parents ont décidé de retourner en France, où ils ont dû repartir de zéro… et ont ouvert un magasin de prêt à porter féminin à Toulon, dans le sud du pays… un magasin que ma maman allait tenir jusqu’à ses… 79 ans !

On ne roulait pas sur l’or, mais j’ai vécu une enfance heureuse, choyé par mes parents, j’ai effectué toute ma scolarité chez les maristes, sauté deux classes et réussi mon baccalauréat à seulement 16 ans. À 18 ans, tout en poursuivant mes études en économie et en finance à l’université de Toulon, j’ai réussi le concours d’entrée à la sécurité sociale.

À partir de ce jour-là, pendant deux ans, j’ai mené de front un travail à temps complet à la Sécurité sociale où j’ai fini rédacteur, et mes deux maîtrises, l’une de gestion et l’autre de finances, réussies toutes les deux à l’âge de 20 an.

Puis service militaire à l’hôpital Saint-Anne de Toulon… Ne me voyant pas finir mes jours dans l’administration, j’ai donné ma démission de la sécurité sociale, et je suis parti travailler à Saint-Étienne, chez Casino… où j’ai commencé caissier dans un hypermarché, puis au rayon des surgelés, puis crèmerie, puis à la gestion.

À cette époque je travaillais 6 jours sur 7 de 6 h 30 du matin à 20 h… j’étais à Marseille et n’avait que le dimanche pour rentrer voir mes parents à Toulon… J’ai perdu mon papa à seulement 23 ans, il n’a donc pas pu assister à mon premier mariage en 1989, mariage qui m’a donné la chance d’avoir deux filles qui ont aujourd’hui 27 et 30 ans et qui, par le fruit du hasard, habitent toutes les deux au Luxembourg.

J’ai toujours eu deux passions, les voyages et la photographie.

« J'ai été bercé par la nostalgie de mes parents qui me parlaient avec délice des merveilleuses années passées au Cambodge »

C’est donc naturellement que j’y suis venu une 1ère fois en 1996, puis en 2000 et plusieurs fois par la suite… J’ai aimé ce pays dès que j’y ai posé les pieds pour la première fois…

CM : Comment peut-on être asiatique et avoir les yeux bleus ?

Mon père avait les yeux bleus et ma maman, vietnamienne avait bien sûr des yeux noirs de jais… J’ai appris que mon arrière arrière arrière grand-mère vietnamienne… avait « fauté » avec un grand anglais aux yeux bleus, et si aucun des enfants qu’elle a eus n’a eu les yeux bleus, il faut croire que les gênes ont été transmises… et de toute la famille, seuls ma sœur et moi avons les yeux bleus.

Fabien Peyronnet. Photo fournie
Fabien Peyronnet. Photo fournie

CM : Comment êtes-vous devenu photographe ?

J’ai toujours aimé la photographie, depuis le jour où mon papa m’a donné son Kodak Retinette… Mon tout premier salaire à la Sécurité sociale a d’ailleurs entièrement été consacré à l’achat d’un bel appareil photo et ses objectifs… Je prenais beaucoup de photos, surtout du noir et blanc pour les développer moi-même…

L’arrivée du numérique en photo a été un tournant pour moi, car il permettait à un amateur de disposer du même matériel qu’un professionnel, l’informatique et notamment les logiciels de retouches d’images avec notamment Photoshop, permettait d’optimiser ses prises de vue.

À l’époque j’avais continué de mener une belle carrière dans la grande distribution, et j’étais devenu le directeur informatique Europe de Brico Europe, qui comptait 250 magasins de bricolage dans quatre pays différents.

Dans un journal de petites annonces, une jeune fille cherchait un photographe pour lui faire un book de modèles, je l’ai contactée et j’ai réalisé son book, gratuitement bien sûr puisque je débutais.

« Cela m’a plu, alors j’ai payé des modèles pour qu’elles posent pour moi, et le jour où j’ai eu assez de belles photos pour bâtir un portfolio ; j’ai créé un site internet à mon nom »

Rapidement, je n’ai plus eu à payer les modèles, ce sont elles qui me sollicitaient et puis j’ai eu mes premières commandes…

L’arrivée du Canon 5D, le premier réflexe numérique plein format, de même que l’achat d’un studio photos complet équipé en Broncolor, m’ont permis de franchir un pas au niveau de la qualité des photos que je réalisais, et le monde de la photo professionnelle s’ouvrait vraiment au numérique.

Passionné de golf, j’ai réussi à décrocher un contrat pour travailler (les week-ends) pour un magazine de golf. Ce contrat, plus des photos pour des agences de mannequins, m’ont finalement décidé à sauter le pas en 2008.

Photographie de Fabien au Cambodge
Photographie de Fabien au Cambodge

Trois ans avant, j’avais quitté mon travail de directeur informatique de Brico, suite à la vente de cette société, et j’avais créé une société informatique qui assurait notamment la maintenance des systèmes que j’avais mis en place depuis une dizaine d’années chez des distributeurs. J’ai revendu cette société pour me consacrer pleinement à la photo de 2008 à 2016, date à laquelle je suis venu m’installer au Cambodge.

Mais heureusement que la vente m’avait apporté un peu de trésorerie, car il m’a fallu attendre pratiquement trois ans pour pouvoir vivre de la photographie, et à côté de cela j’ai aussi démarré d’autres activités, comme une société de traiteur médiéval (le monde du moyen-âge est vraiment un monde à part) et aussi la création à Lyon du 1er bar à ongles (Nail bar), ce qui m’a valu de passer dans l’émission « Capital » de M6

CM : Votre meilleur souvenir de photographe

Très très difficile comme question, car il y eut tellement de bons souvenirs… Cela ne peut pas être une photo, car on est très mauvais juge sur ses propres photos et non… je n’ai pas réussi LA photo… mais c’est plutôt tout ce que la photo m’a permis de côtoyer et de faire…

Photographie de Fabien au Cambodge
Photographie de Fabien au Cambodge

Jouer sur des golfs à la beauté incroyable, rencontrer des gens, donner de la joie aux gens qui découvrent vos photos… photographier de très belles jeunes femmes… travailler pour de grandes enseignes ou de belles marques de vêtements… vivre des événements au cœur de l’action, comme des tournois de golf à quelques mètres des joueurs, des courses de motos dans les stands… mais mon meilleur souvenir a sans doute été mon premier vrai shooting de mode professionnel pour une marque de vêtements, modèles, maquilleuses, assistants pour piloter les projecteurs… et vous aux manettes !

CM : Votre pire souvenir de photographe

Ils n’ont pas été nombreux, mais j’en citerai trois.

Le premier, j’avais été choisi pour couvrir la soirée d’anniversaire surprise d’un grand chirurgien de Lyon, le gars était imbuvable… Pour vous donner une idée… lorsqu’il est arrivé, je l’ai photographié bien sûr, puis suis venu à côté de lui pour prendre une photo de tous ses amis qui étaient en face de lui, et qui s’étaient déguisés pour l’occasion. Il m’a alors tapé sur l’épaule en me disant : « Tu fais quoi là… ? Arrête de photographier ces clowns, c’est moi la vedette aujourd’hui, c’est moi que tu dois photographier ! »… cela vous donne une idée du personnage… Entre les ados de la haute bourgeoisie lyonnaise, dont certains roulaient déjà en Porsche ou en Ferrari, complètement défoncés dès le début de la soirée, et qui vomissaient aux quatre coins de la somptueuse demeure qui accueillait tout ce monde, les gens qui vous invectivaient avec condescendance

« Eh chef ! une photo, une photo ! … croyez-moi, je n’avais qu’une hâte c’est que la soirée se termine afin que je puisse rentrer chez moi »

Le deuxième, dans le même ordre d’idées, j’ai travaillé avec une haute personnalité de la politique française que je ne citerai évidemment pas, j’ai dû la suivre pendant deux jours, afin qu’il dispose de photos pour sa campagne électorale… Céder à ses caprices de diva pendant deux jours a aussi été épuisant !

Photographie de mariage par Fabien
Photographie de mariage par Fabien

Et enfin, certains mariages que j’ai couverts et qui hélas se sont très mal déroulés pour les mariés… et j’avais surtout de la peine pour les mariés… comme la fois où toute la famille du marié s’est levée en plein milieu du repas pour quitter les lieux, ce mariage où, par vengeance le marié, avait caché dans une enveloppe, sous chaque table des photos de sa femme nue en action avec le premier témoin… ou ce mariage où le marié est resté introuvable dès 23 h, et on l’a retrouvé le lendemain dans un fossé le long de la route à 200 m de là, cuvant son vin !

Photographie de lingerie par Fabien
Photographie de lingerie par Fabien

CM : Votre premier contact avec le Cambodge ?

En 1987, j’avais déjà essayé de me rendre au Cambodge via la frontière Thaïlandaise, mais j’ai été repoussé, j’ai pu m’y rendre pour la première fois en 1996, en 2000 puis en 2006 avec mes deux filles, et j’y suis également revenu en 2010.

CM : Comment et pourquoi avez-vous choisi de vous y installer ?

Honnêtement ma vie ne me plaisait plus en France… J’étais lassé de ce monde artificiel qui est la photo de mode, où vous passez plus de temps dans des cocktails à faire des courbettes à tout le monde pour décrocher un contrat qu’à faire de la photo. Je venais de me séparer et divorcer de ma deuxième épouse et couvrir des mariages me coûtait… J’avais des soucis dans mes affaires à cause d’associés véreux, et puis… j’ai eu une rupture du talon d’Achille qui m’a immobilisé pendant plus de 4 mois et vous vous retrouvez seul, seul et seul, à vous trainer de chaise en chaise pour aller vous laver dans l’évier de la cuisine, ou vous faire quelque chose à manger… en passant 24 h sur 24 sur le canapé du salon… Heureusement que Pierre, l’un de mes meilleurs amis faisaient 100 km aller-retour pour venir me voir chaque semaine, faire mes courses, vider mes ordures, aller chercher le courrier dans ma boite aux lettres…

Photographie de Fabien au Cambodge
Photographie de Fabien au Cambodge

En plus de cela, mes économies fondaient comme neige au soleil et les mauvaises nouvelles continuaient d’arriver… et là assis sur votre canapé pendant des heures… vous avez le temps de réfléchir… Mon père m’avait dit un jour qu’il faut transformer toute difficulté en opportunité… et un matin, c’était devenu une évidence…

« Je me suis demandé ce que j’aimais vraiment, car malgré tout, pour la 1ère fois de ma vie depuis des années, j’étais libre comme l’air, plus de compagne, des enfants bien établis et loin de chez vous… et un matin en me réveillant, il y a eu un déclic… Le Cambodge…»

J’avais pris ma décision de tout plaquer pour venir vivre au Cambodge, il m’a fallu un an pour réaliser ce projet, le temps de liquider mes affaires et de vendre ma maison à un prix correct afin de pouvoir m’installer au Cambodge.

CM : Pourquoi avoir finalement choisi Kampot ?

J’avais fait un premier voyage de deux mois au Cambodge en avril 2016 pour savoir si j’avais réellement les moyens de vivre au Cambodge et choisir la ville où m’installer. Phnom Penh avait tant changé, et ne me correspondait plus, trop « occidentale », Siem Reap m’a rapproché du Cambodge, mais j’avais du mal avec les centaines de milliers de touristes, les belles régions comme le Mondolkiri ou le Ratanakiri, sont magnifiques à visiter, mais plus difficiles pour y vivre au quotidien…

« J’ai donc décidé d’aller voir la mer, avec le triangle formé par Sihanoukville, Kampot et Kep… Kep me rappelait un peu la Côte d’Azur, mais… j’avais peur de m’y ennuyer »

En 2016, les seules maisons « neuves » et « western styles » que je pouvais me permettre d’acheter étaient sur Sihanoukville, je m’y suis donc établi en octobre 2016. L’arrivée des Chinois en masse sur Sihanoukville en 2017 a déclenché une flambée incroyable des prix de l’immobilier sur Sihanoukville, c’est ce qui m’a poussé à déménager sur Kampot, j’y réside désormais et j’apprécie ma vie à Kampot

CM : Parlez-nous de votre vie à Kampot

Ma vie sur Kampot est simple, mais tellement agréable. Déjà, j’ai une compagne depuis trois ans qui éclaire ma vie au quotidien, elle ne parlait que le khmer lorsque j’ai fait sa connaissance, aussi j’ai accéléré mon apprentissage de la langue à tel point que j’ai décidé de créer avec mon ami Jean Kroussar une page Facebook pour « apprendre le khmer » aux francophones, et les parutions quotidiennes me prennent presque deux heures par jour.

J’aime me balader dans la campagne et je continue à faire beaucoup de photos pour mon plaisir, même si je ne travaille plus comme photographe.

Fabien à Kampot. Photo CG
Fabien à Kampot. Photo CG

Je connais beaucoup de monde sur Kampot et presque tout le monde me connait, mais… mon cercle relationnel est assez réduit, je fréquente quelques expats français que j’apprécie, on partage de bonnes parties de pétanque, quelques apéros et de bons repas…

Avec ma compagne, nous jouons à la pétanque presque tous les jours, essentiellement avec des Cambodgiens (qu’est-ce qu’ils sont bons et adroits !) je suis le seul « barang », mais le fait que je parle khmer m’a permis de m’intégrer. On aime beaucoup ça et ma compagne joue de mieux en mieux !!! Nous sommes entre 10 et 20 à nous retrouver chaque jour… et nous ne jouons jamais d’argent entre nous… alors qu’au contraire à d’autres endroits, chaque partie est intéressée.

Enfin, j’ai toujours aimé bien manger, donc aller au marché, choisir ce que nous allons manger pour dîner, et j’ai la chance d’avoir une compagne qui cuisine divinement bien, je lui ai même appris à cuisiner plusieurs plats vietnamiens que j’adore (merci maman de m’avoir appris)

« Ici, j’ai un immense sentiment de liberté, pas de réveil, pas de code vestimentaire, il fait bon toute l’année, pas besoin de planifier sa vie, pas de mauvaises surprise, les seules factures que je reçois sont l’eau, l’électricité, internet et une fois par an assurances et visa…»

Pour terminer, un peu de jardinage, le visionnage de bons films en anglais que je traduis en temps réel en khmer à ma compagne pour qu’elle puisse suivre l’intrigue et puis chaque semaine, je ne manque pas un seul match en direct de mon équipe de rugby favorite, le RC TOULON, même quand, hélas avec le décalage horaire, certains matchs débutent à trois heures du matin en heure d’hiver !!!

M : Quels sont vos projets les plus immédiats ?

Continuez à alimenter ma page Facebook d’apprentissage du khmer, et je travaille à rédiger un vrai manuel sur la « grammaire de la langue khmère ». Même si la langue khmère est une langue isolante, pas de conjugaison, pas de variables… croyez-moi cette grammaire est très complète pour permettre d’apporter toutes les nuances nécessaires lorsqu’on s’exprime, car par exemple l’ordre des mots peut changer le sens d’une phrase.

Contrairement à d’autres barangs, je ne retourne pas en France régulièrement, seule exception sans doute l’an prochain pour assister au mariage de ma fille cadette. Cela me permettra aussi de serrer dans mes bras ma petite-fille qui a eu un an la semaine dernière, dont la maman est ma fille ainée, revoir certains amis…

La distance n’est pas vraiment un problème aujourd’hui, on peut se parler en visio, mes deux filles sont déjà venues me voir, certains de mes amis aussi, et beaucoup viendront dès que les frontières s’ouvriront à nouveau.

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