Jackie Kennedy au Cambodge en 1967 : un voyage « privé » très politique
Le 2 novembre 1967, Jacqueline Kennedy atterrit à Phnom Penh. Elle est la veuve du président assassiné quatre ans plus tôt et n’occupe plus aucune fonction officielle. Le prince Norodom Sihanouk la reçoit pourtant comme une chef d’État. Pendant une semaine, de Phnom Penh à Angkor, ce voyage d’agrément va détendre les relations entre deux pays qui ne se parlent plus depuis deux ans.

L’arrivée de Jackie Kennedy à Phnom Penh
L’appareil de l’US Air Force venu de Bangkok est le premier avion américain à se poser au Cambodge depuis la rupture des relations diplomatiques, en mai 1965.
À bord : Jacqueline Kennedy, 38 ans, que la presse appelle Jackie. Son mari, John Fitzgerald Kennedy, a été assassiné à Dallas en 1963. Elle n’a plus de rôle officiel. Sihanouk lui réserve pourtant les honneurs d’une visite d’État.
Depuis 1965, Phnom Penh et Washington ont rompu. Le prince dénonce les incursions américaines et défend une neutralité de plus en plus difficile à tenir. Jackie lui offre une autre image de l’Amérique, celle de John Kennedy, dont il conserve le souvenir.
Le séjour, du 2 au 8 novembre, est officiellement privé. Le protocole et la présence de la presse internationale disent autre chose.
Sihanouk et le Sangkum : un équilibre fragile
En 1967, le Cambodge vit sous le Sangkum Reastr Niyum, le mouvement fondé par Sihanouk en 1955. Le prince veut tenir son pays à l’écart des deux blocs de la guerre froide. À l’est, la guerre du Vietnam s’intensifie. À l’intérieur, les tensions politiques et sociales montent.
Recevoir Jacqueline Kennedy lui permet de montrer un Cambodge indépendant, cultivé, moderne. Pas question pour autant de se rallier à Washington. Sihanouk entend garder la maîtrise du message et continuer à critiquer la politique américaine dans la région.
Jackie Kennedy et Angkor : un rêve né dans les livres
Jacqueline Kennedy rêvait d’Angkor depuis longtemps. Passionnée d’art et d’histoire, elle avait travaillé au lycée sur les mémoires de Zhou Daguan, ce voyageur chinois du XIIIe siècle qui a décrit la capitale khmère. Elle l’explique à Sihanouk dans une lettre de février 1967.
Les temples ne sont donc pas une étape mondaine improvisée. Ils prolongent une vieille curiosité. Après son retour, elle remerciera encore J. G. D’Arcy Paul pour sa traduction anglaise du texte de Zhou Daguan. Son intérêt pour le patrimoine khmer ne s’éteint pas avec le voyage.
Un discours réécrit avant l’atterrissage
Robert McNamara, secrétaire américain à la Défense et proche de Jacqueline, avait encouragé l’idée du voyage dès 1966. L’organisation reste délicate. Plusieurs personnalités accompagnent la visiteuse : David Ormsby-Gore, Lord Harlech, ancien ambassadeur britannique à Washington ; Michael Forrestal, ancien conseiller de Kennedy ; le journaliste Charles Bartlett.
Un incident est évité avant même l’atterrissage. Dans son discours d’accueil, Sihanouk comptait dire que la guerre du Vietnam n’aurait pas eu lieu si John Kennedy avait vécu. Lord Harlech y voit un risque d’offense pour Lyndon Johnson. Depuis l’avion, une demande de modification est transmise par radio au prince. Il accepte de retirer la phrase. Jacqueline ajoute en retour que son mari aurait aimé découvrir le Cambodge.
Chaque phrase pèse. Le caractère « privé » du voyage n’empêche ni les arrière-pensées ni les discussions politiques.
Angkor Wat : le temps suspendu
À Siem Reap, Jacqueline loge à la résidence royale. Elle visite les temples avec, notamment, Bernard-Philippe Groslier, conservateur d’Angkor. À Angkor Wat, les travaux de restauration ont mis temporairement à découvert certaines galeries de bas-reliefs. Elle y observe des batailles, des divinités, des enfers et des paradis, ces scènes qui ont nourri tant de récits sur la civilisation khmère.
Le biographe Christopher Andersen décrit une promenade de nuit, pieds nus, parmi les pierres. L’épisode est difficile à documenter dans le détail. Il dit pourtant quelque chose de l’image que ce séjour a laissée : celle d’une femme connue dans le monde entier qui retrouve, au milieu des monuments, un peu de liberté.
Phnom Penh : palais, danses et Cambodge moderne
Le programme comprend les palais de Phnom Penh, les collections d’antiquités du prince et l’exposition permanente du Sangkum, où Sihanouk présente les réalisations de son régime. Jacqueline est logée à Chamcar Mon, dans un bâtiment conçu par Vann Molyvann, déjà utilisé lors de la visite du général de Gaulle en 1966.

Les réceptions offrent à la presse des images fortes : la robe Valentino inspirée du sari, les conversations avec le prince, les cérémonies de cour, les spectacles de danse classique. Une photographie de la presse khmère montre Jackie félicitant une jeune danseuse sous le regard de la reine Sisowath Kossamak. Le patrimoine vivant du Cambodge se retrouve au centre d’une rencontre internationale.
Lord Harlech, les rumeurs et la part d’ombre
Lord Harlech accompagne Jackie à Angkor. Ancien ami du couple Kennedy, le diplomate britannique est veuf depuis peu. Sa proximité avec elle intrigue les chroniqueurs. Les journaux imaginent une idylle. Tous deux la démentent publiquement.
Les biographies parues par la suite donnent des versions divergentes. Certaines reposent sur des confidences indirectes, recueillies longtemps après les faits. Il faut séparer ce qui est documenté de ce qui relève de la reconstruction. En octobre 1968, Jacqueline épouse Aristote Onassis. Lord Harlech se remarie l’année suivante.
La guerre du Vietnam, toujours en toile de fond
Entre la beauté des cérémonies et la violence de la région, le contraste ne s’efface jamais. Un récit biographique évoque un avion américain abattu et l’inquiétude de Jacqueline pour des prisonniers. Sihanouk répète sa conviction : la paix passe par le retrait américain du Vietnam.
Le 8 novembre, Michael Forrestal écrit au département d’État que les conversations politiques n’ont rien révélé de vraiment nouveau. La visite détend pourtant l’atmosphère. En janvier 1968, Chester Bowles se rend à Phnom Penh. Les relations diplomatiques sont officiellement rétablies en 1969. Jackie n’en est pas l’unique artisan, mais son séjour a constitué un geste symbolique important.
Sihanoukville : un hommage à John Kennedy
À Sihanoukville, Jacqueline participe à un hommage public à John Kennedy. Elle dévoile une plaque et inaugure une voie qui porte désormais son nom. Pour Sihanouk, le geste distingue le président disparu de la politique de ses successeurs. Pour Jackie, il rouvre une blessure récente : Dallas remonte à quatre ans seulement.
Le voyage porte ainsi deux histoires. Celle d’un pays qui cherche sa place entre les puissances. Celle d’une femme qui tente de vivre avec une mémoire devenue publique.
Les images de 1967 : un royaume avant la chute
Les photographies de novembre 1967 montrent un royaume qui accueille encore ses invités avec faste et affirme sa modernité par l’architecture, les arts et la culture. Moins de trois ans plus tard, le coup d’État de mars 1970 renverse Sihanouk. La guerre civile s’aggrave. Phnom Penh tombe aux mains des Khmers rouges en avril 1975.
Ces images prennent alors une valeur documentaire particulière. Angkor Database souligne l’importance des archives de la presse cambodgienne, dont les photographes sont trop souvent restés anonymes. Elles permettent de raconter ce voyage autrement que par le seul regard occidental.
Sources
Angkor Database, « November 1967: Jackie K. Goes To Cambodia », ADB Reference Studies #JK-NS4 (2021) : angkordatabase.asia








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