Interview : Celia Boyd, combler l’écart entre les genres dans l’entrepreneuriat cambodgien

Celia Boyd a rejoint le podcast « Rising Giants » la semaine dernière pour parler de la structure SHE Investments, un incubateur d’entreprises spécialement destiné aux Cambodgiennes.

Celia Boyd
Celia Boyd

Celia Boyd, pouvez-vous nous résumer votre parcours et ce qui vous a menée à vous intéresser plus particulièrement à la place du genre dans la culture entrepreneuriale ?

Mon domaine professionnel a toujours concerné le développement international. C’est ce que j’ai étudié à l’université et qui m’a permis de parcourir de nombreux pays au cours des 10 dernières années en travaillant pour des ONG, notamment dans le domaine du développement communautaire. Mais j’ai peu à peu ressenti des sentiments de lassitude et d’inconfort après quelques années, m’amenant à me questionner sur le rôle que je jouais.

Dans le même temps, les luttes en faveur de l’égalité des sexes et de la place occupée par les femmes dans le monde du travail me tenaient de plus en plus à cœur. Je m’en suis rendu compte après avoir effectué des missions en Papouasie Nouvelle-Guinée ainsi qu’au Kenya : dans ces pays, les personnes qui faisaient avancer les choses étaient bien souvent des femmes. Après avoir passé 7 mois au Kenya, je suis rentrée à Melbourne pour retrouver mon compagnon, qui n’était pas entièrement satisfait par son travail tout en étant passionné par l’entrepreneuriat. C’est ainsi que nous est venue l’idée de fonder, dans un pays émergent, une structure d’aide à la création d’entreprise. Ce n’était pas une idée terriblement originale, mais nous avons choisi de nous concentrer sur une aide destinée aux femmes, et c’est ainsi qu’est née l’idée de She Investments.

« Le Cambodge nous a semblé constituer un choix pertinent : un pays émergent, à l’écosystème dynamique, mais où les femmes peinaient encore à trouver leur place »

Pourtant, près de 60 % des entreprises cambodgiennes sont tenues par des femmes, mais cette proportion est quasiment réduite à néant dans les moyennes et grandes entités. Cet écart constituait à la fois un immense problème, mais aussi une opportunité particulière pour une structure telle que la nôtre. Nous avons donc lancé un programme pilote, au cours duquel nous avons rencontré une femme formidable avec laquelle nous avons fini par fonder She Investments.

Nos expériences ont été complémentaires : entre cette Cambodgienne motivée et dynamique, la culture entrepreneuriale de mon partenaire et mon passé consacré à l’aide communautaire, tout cela nous a permis de lancer notre incubateur d’entreprises. Nous nous sommes rapidement rendu compte que ça fonctionnait ! Nous avons très vite trouvé des personnes avec qui travailler, 14 femmes nous ont rejoints dans ce qui n’était au début qu’une formation.

Mais devant le succès rencontré, d’autres services nous ont peu à peu été demandés. Je me souviens que cette période était assez exigeante, car nous travaillions alors bénévolement et étions obligés d’effectuer parallèlement un autre emploi à mi-temps. Un appel aux dons a été lancé, qui nous a permis de récolter près de 14 000 dollars afin de mener à bien ce programme pilote. Et voilà ! Aujourd’hui je suis encore bien en peine d’expliquer comment nous en sommes arrivés là, mais nous l’avons fait !

Oui, c’est ainsi pour beaucoup de projets réussis : on se réveille un matin et on s’étonne d’être parvenu à relever un tel challenge. Quels ont été vos plus grands défis, vos réussites majeures ? Et en quelle année avez-vous fondé She Investments ?

Nous sommes arrivés au Cambodge en 2014, le projet pilote a débuté en mars 2015 et a duré 7 ou 8 mois. L’un des challenges a été de confronter à la réalité toutes les recherches que nous avions menées. L’autre défi a consisté à lutter contre toutes les barrières qui se dressent encore contre les femmes : l’inégalité, les contraintes familiales… Il a aussi fallu convaincre les premières participantes, qui se demandaient clairement ce que nous allions leur apporter de plus dans la gestion de leurs affaires ! Beaucoup nous prenaient pour une énième ONG, ce que nous ne sommes pas. Nous leur avons expliqué que, malgré le fait qu’elles faisaient tourner leur entreprise, elles restaient sous-payées, devaient gérer la totalité des tâches, tout en faisant face à un manque de considération. Beaucoup, d’ailleurs, n’avaient que très peu confiance en elles-mêmes.

Qu’est-ce que vous auriez aimé savoir lorsque vous êtes arrivée au Cambodge, mais que vous n’avez appris que par la suite ?

Oh mon Dieu, tellement de choses ! On m’avait briefée sur le pays et j’avais lu beaucoup de livres concernant l’économie et l’entrepreneuriat. Je suis le genre de personne un peu étrange qui emmène ce genre d’ouvrage comme lecture sur la plage ! J’avais donc tous ces avis, toutes ces informations, ce qui ne m’a absolument pas empêchée de faire toutes sortes d’erreurs… Mais c’est comme cela qu’on apprend, non ?

Pour en revenir à She Investments, pouvez-vous nous donner plus de détails concernant vos activités et le public à qui elles s’adressent ?

She a commencé par être un programme d’aide à l’incubation d’entreprises, le premier destiné spécifiquement aux femmes.

« Le programme a été élaboré par des Cambodgiennes, pour les Cambodgiennes, en tenant compte de la culture cambodgienne »

Voilà pour le début. Aujourd’hui, si je devais expliquer en quoi consiste She Investments, je dirais qu’il s’agit pour nous de bâtir un écosystème inclusif.

L’incubation d’entreprises reste notre activité principale, mais il s’agit aussi d’apporter toutes sortes de conseils et d’aide à destination des femmes, qui n’ont pas toujours accès à tous les outils nécessaires pour mener à bien leurs projets. Nous évoluons dans une société patriarcale dans laquelle tout semble être taillé pour les hommes.

Nous avons donc ajouté au fur et à mesure toute une palette d’outils, autant d’idées qui nous sont venues après avoir fréquenté de plus en plus de femmes et discuté avec elles de leurs besoins, que nous n’avions pas forcément imaginés au départ. Nous avons donc rajouté des formations, développé notre propre réseau professionnel, constitué une bibliothèque de ressources digitales… Autant de services qui ont peu à peu complété le noyau de base de She Investments.

Au cours des années passées, avez-vous développé des relations privilégiées avec les femmes qui ont suivi vos formations ? Êtes-vous restée en contact avec certaines d’entre elles ?

Seulement un faible pourcentage. La plupart de celles qui reviennent le font dans le cadre d’une autre formation. Après avoir bénéficié des services de l’incubateur pour créer leur entreprise, certaines veulent passer au stade supérieur et faire grandir leur entreprise.

Depuis la création de She, à peu près un millier de sociétés ont été fondées et 400 entrepreneuses ont bénéficié de l’incubateur. Mais pour répondre à votre question, le but n’est pas de voir revenir plusieurs fois les mêmes personnes, qui enchaîneraient les formations. Celles que nous revoyons viennent aussi parfois pour devenir elles-mêmes formatrices, et nous les aidons volontiers à y parvenir. C’est quelque chose dont nous sommes fiers : si elles reviennent, c’est afin d’aider d’autres femmes en partageant leur expérience.

Comment avez-vous réussi à maintenir et à faire grandir She Investments ? Quelles sont les clés de votre pérennité ?

Il s’agit en premier lieu de construire de solides liens de partenariat. Mais le plus important est de mesurer très précisément l’impact de nos activités, et ce depuis le premier jour. Cela nous permet de nous adapter à des contextes changeants, de cerner ce qui, dans nos formations, est le plus utile et ce qui l’est moins, et d’étudier si les entreprises que nous conseillons tirent des bénéfices substantiels de nos actions. C’est ainsi que nous avons appris à nous améliorer, et nous apprenons encore chaque jour, même après toutes ces années.

Quels sont les objectifs que vous vous fixez pour les 2 ou 3 prochaines années ?

Pour ne rien vous cacher, les 2 dernières années ont été assez chaotiques à cause de cette pandémie… Cela a changé beaucoup de choses pour nous, comme pour tout le monde. Du point de vue de l’entreprise, nous sommes passés d’une logique de création et d’expansion à une logique de préservation et de survie. Nous nous sommes adaptés à cela afin de répondre au mieux à cette nouvelle situation. Mais ce n’est pas seulement le contexte qui a changé, la structure aussi. En 6 ans d’existence, nous ne sommes plus du tout les mêmes qu’à notre création, lorsque 3 personnes se réunissaient autour d’un bureau pour élaborer les premières formations.

Nous sommes maintenant 37, répartis dans 5 provinces du Cambodge et soutenant plusieurs centaines de femmes chaque année.

« Il s’agit aussi d’effectuer la transition vers une structure majoritairement composée de femmes cambodgiennes, afin de ne pas être une entité dirigée par une femme blanche venue de Cambera ! »

Comme vous le voyez, beaucoup de choses sont en train de bouger, et les prochaines années seront consacrées à cette transition. Nous allons aussi nous focaliser encore plus sur le développement durable et sur l’écologie, en nous tournant vers des entreprises qui travaillent en relation avec la nature, que ce soit sur la côte, au bord du Tonlé Sap ou dans les zones rurales. La menace du changement climatique nous pousse à privilégier le respect environnemental, et c’est une action pour laquelle nous sommes à la fois fiers et impatients de nous engager. Et puis, vous savez, les entrepreneuses ne se trouvent pas seulement à Phnom Penh ! Il faut donc que nos services soient accessibles à toutes, y compris dans les zones les plus reculées.

Après 6 ans d’activité, avez-vous remarqué un changement dans l’écosystème entrepreneurial cambodgien ?

Oui, c’est vraiment différent aujourd’hui, les choses ont changé tellement vite ! Même s’il s’agit toujours d’un contexte émergent, il y a de nouveaux acteurs, de nouveaux incubateurs, de nouveaux réseaux professionnels… Nous voyons naître de plus en plus d’accélérateurs d’entreprises, qui se montrent particulièrement nécessaires pour entretenir et encourager la dynamique du secteur. Les soutiens et les programmes offerts sont de plus variés, ce qui est très important afin de s’adapter aux différentes demandes.

De leur côté, les investisseurs apportent plus de fonds et acquièrent la pleine conscience que l’entrepreneuriat est très important pour le développement économique d’un pays. Mais tout n’est pas parfait : des efforts doivent être accomplis afin de faire du Cambodge un pays qui facilite vraiment la création d’entreprises. Des barrières pourraient être levées dans les domaines de l’enregistrement des sociétés, du système de taxation, des statuts et des licences… Tant que les choses restent telles qu’elles le sont, les entrepreneurs se heurtent à des murs qui les empêchent de se développer pleinement.

Quelle expérience avez-vous tirée de votre collaboration avec les investisseurs ?

Cela a bien sûr été très intéressant, nous avons appris tellement de choses ! L’enseignement s’est joué sur 2 tableaux : d’une part, ce que les investisseurs recherchaient, mais aussi ce dont ils avaient besoin. De notre côté, nous essayons de servir d’intermédiaire en apportant notre expertise. Nous pouvons témoigner de l’importance de la communication, voilà bien la leçon la plus importante que nous ayons acquise. Sans cela, il s’avère très difficile de naviguer dans le secteur de l’entrepreneuriat.

Nous avons aussi appris à mieux cerner les barrières propres au genre, comme le manque de confiance en soi par exemple. S’adresser à un investisseur peut se montrer extrêmement intimidant ! Le manquement à certaines procédures pourtant vitales pour une entreprise doit aussi être comblé : tenir régulièrement des comptes est certes ennuyeux, mais on peut difficilement s’en passer, bien que ce soit quelque chose qui ne soit pas encore totalement acquis. Mais les investisseurs doivent eux aussi faire des efforts. Lors des rencontres avec les entrepreneuses, beaucoup se comportent encore comme s’ils effectuaient un entretien d’embauche. D’autres n’ont aucune notion de ce que représente l’égalité des sexes.

Vous mettez souvent l’accent sur l’investissement à impact social : avez-vous l’impression que ce secteur attire plus de monde aujourd’hui ?

J’ai malheureusement constaté qu’il y avait de moins en moins d’acteurs dans le domaine de l’investissement à impact social. Investir dans ce secteur au Cambodge demande un certain goût du risque, car c’est un environnement qui nécessite une profonde connaissance des enjeux. Cela ne signifie aucunement qu’il n’y a pas de grandes opportunités, mais il faut auparavant savoir que cela sera difficile.

J’ai aussi l’impression que les organisations réellement philanthropiques manquent à l’appel, alors qu’elles sont pourtant nécessaires pour le développement économique et les aides apportées aux entreprises.

Selon vous, quels sont les secteurs offrant le plus d’opportunités au Cambodge et de manière plus générale, en Asie du Sud-Est ?

Tout est tellement différent selon les pays… En ce qui concerne le Cambodge, il y a la possibilité de développer des entreprises dans des secteurs qui existent dans les contrées limitrophes, mais pas encore ici. De plus, le pays offre un extraordinaire réservoir de jeunes talents, qui sont passionnés, doués et motivés. La jeune génération se montre particulièrement attentive au sujet de l’environnement et du développement communautaire, et veut foncièrement améliorer la société. Et l’entrepreneuriat est un formidable levier permettant d’ouvrir toutes ces portes. Je définis un bon entrepreneur comme quelqu’un capable de se confronter à tous les problèmes, qu’ils soient d’ordre tant administratif que sociétal.

Vous nous avez indiqué tout à l’heure l’orientation que vous comptiez donner à She Investment, mais qu’en est-il de votre carrière ?

Le jour où j’aurai la réponse, je vous le ferai savoir ! Dans un avenir proche, je compte retourner en Australie. Ces 7 années au Cambodge ont été merveilleuses, mais la pandémie a contribué à éloigner les gens et j’ai vraiment très très envie de retrouver ma famille, que je n’ai pas revue depuis longtemps et qui me manque. Il est difficile de rentrer au pays, les vols sont constamment annulés, les frontières tardent à s’ouvrir et je ne sais pas encore quand je pourrai rentrer.

En ce qui concerne She, je suis incroyablement fière de ce que nous avons réalisé, et il est peut-être temps de passer la main à quelqu’un qui apportera une énergie nouvelle à la structure. Le retour en Australie ne m’empêchera bien sûr pas de supporter She depuis là-bas et de me tenir informée de ses évolutions. Je chercherai aussi un nouveau travail, mais il faudra qu’il me tienne particulièrement à cœur, car je ne suis pas à l’aise si je ne me sens pas utile dans ce que j’accomplis.

De manière plus personnelle, qu’est-ce qui vous maintient motivée au quotidien ? Quelles sont vos recettes ?

Je fais depuis longtemps appel aux services d’un coach, car il est très important de ressentir la présence de quelqu’un qui se soucie de vous et qui vous suit jour après jour. Quelqu’un qui vous encourage, mais qui vous pousse aussi au-delà de vos limites et de votre zone de confort tout en vous fixant des objectifs. Je n’insisterai jamais assez sur l’importance d’avoir une telle personne dans son entourage, surtout lorsque l’on est entrepreneur.

L’exercice physique est important lui aussi, et j’ai récemment rejoint le club assez restreint des « gens de 5 heures du matin » : se lever ridiculement tôt a insufflé un nouveau rythme à ma vie, qui me correspond plutôt bien, car c’est le matin que je suis vraiment productive.

Beaucoup de gens ont adopté ce rythme au Cambodge, c’est assez naturel de croiser du monde dehors dès les premières lueurs du jour.

Oui, c’est très agréable, car il ne fait pas trop chaud, il fait déjà jour et il n’y a pas beaucoup de circulation. On peut courir tranquille sans crainte d’être heurté par une moto ou un tuk-tuk !

Quelle est selon vous la qualité la plus importante, et êtes-vous parvenue à l’atteindre ?

Au cours de ces années, j’ai appris combien prendre du recul était important. Le monde de l’entrepreneuriat est très exigeant et peut s’avérer destructeur. S’accorder un peu de temps libre de temps en temps, des vacances, des week-ends, n’est jamais une perte de temps, bien au contraire : cela permet de reprendre des forces, d’être plus efficace et d’éviter de s’effondrer. D’autant plus que lorsque l’on dirige une entreprise, chaque employé peut pâtir de votre mauvais état d’esprit. Mais ce n’est pas quelque chose d’évident et il faut parfois des années avant de s’en rendre compte.

Quel est le livre qui vous a le plus inspirée ?

Je dévore toutes sortes d’ouvrages qui traitent de l’entreprise et des affaires, j’en ai lu des tonnes ! Mais il y en a 2 qui m’avaient été recommandés par mon mentor et qui m’ont marquée : De la performance à l’excellence et Scaling Up. Le premier date, je pense, des années 1980 et n’est pas sans sexisme.

Tous les exemples qui y sont donnés concernent des entreprises tenues par des hommes, mais il contient de nombreux enseignements et souligne l’importance d’être entouré des bonnes personnes. Le second est assez similaire, tout en approfondissant certains points et se montrant un peu plus moderne : comment naviguer dans les eaux agitées de l’entreprise et amener sa société à bon port ?

Pour conclure, quel est le conseil le plus important qu’on vous ait donné ?

Lorsque j’étais encore écolière, je suis partie en vacances avec ma classe et ma mère m’a écrit un petit mot. Lorsque j’y repense, le contenu en était assez étrange pour un enfant de mon âge, car elle me disait en substance qu’elle ne se souciait pas vraiment de ce je pouvais faire dans ma vie. Que je devienne avocate, enseignante, que je ramasse les déchets ou que j’ouvre un commerce, peu lui importait. Ce qui comptait était que je fasse de mon mieux, quelles que soient les circonstances. J’étais bien sûr trop jeune pour vraiment comprendre la portée de ce conseil, mais il est resté gravé en moi et a mûri au fil des années. Est-ce grâce à cela, je ne sais pas, mais le fait est que lorsque je fais quelque chose, j’essaie réellement de faire de mon mieux. C’est incontestablement le conseil le plus important qu’on m’ait donné !

Par CIR Rising Giants

Avec notre partenaire Cambodia Investment Review

Podcast traduit et transcrit par Rémi Abad

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