Cinéma : Davy Chou, instants de production et tournage sur « Onoda 10 000 nuits dans la jungle »

À l’occasion de la première d'Onoda et en attendant la sortie en salles le 21 juillet, le cinéaste cambodgien Davy Chou parle des raisons qui l’ont poussé à co-produire le film d’Arthur Harari et livre quelques impressions de tournage tout en remerciant ceux qui se sont engagés avec passion dans cette aventure.

Davy Chou
Davy Chou. Photographie C.Gargiulo

Genèse

Lorsque le producteur du film, Nicolas Anthomé, m’a contacté vers la mi-2017 pour me demander si je voulais produire le film, ma réaction a été immédiate :

« Je ne sais pas comment m’y prendre et je ne suis pas sûr d’en avoir envie »

Puis j’ai lu le scénario et j’ai senti qu’il était tellement fou et ambitieux et que s’ils étaient vraiment sur le point de le réaliser au Cambodge, j’aimerais vraiment en faire partie.

Une autre raison est que je connaissais le réalisateur, Arthur Harari, depuis 2007 et que j’ai toujours pensé, depuis cette époque, qu’il comptait parmi les réalisateurs français les plus talentueux de ma génération.

« Aussi, me suis dit que si je pouvais l’aider à réaliser cette folle ambition, je devais le faire »

Une autre raison était que je voyais là une occasion unique d'impliquer les gens avec qui j’avais travaillé sur mes films précédents, en tant que réalisateur ou producteur, les nciter à se lancer un défi sur une production d’une telle ampleur, dans une position et une responsabilité nouvelles pour eux, et au contact d’une équipe française et belge que je savais très talentueuse (mais jeune, ce qui aide).

Après quelques hésitations, Sreylin Meas a accepté d’être la régisseuse générale du film et Danech San la coordinatrice de production. Sans elles, je n’aurais franchement jamais pu m’en sortir. La dernière raison est qu’en fin de compte, je suis un « yes man » (mais j’essaie de me soigner).

Surmonter les difficultés

Ce que je ne savais certainement pas, c’est combien de temps, d’efforts, de difficultés et d’anxiété (et, avouons-le, la peur de l’échec) ce « oui » allait nous apporter, à moi et à mon équipe, au cours de l’année et demie suivante.

Je suis encore sous le choc quand je pense que nous avons finalement surmonté toutes nos difficultés parmi lesquelles : tourner dans la jungle de la montagne de Bokor et dans de nombreux sites naturels protégés, construire un village philippin des années 1940 de 100 mètres de long sur la route publique de Kep et le garder là pendant huit mois pendant la saison des pluies [qu’il brûle un jour dans un incendie ou provoque un accident de la circulation la nuit était ma principale source de cauchemar....], faire exploser une maison en bois avec le soutien d’experts de l’ex-CMAC et mettre le feu dans une rizière de Kampong Trach ou sur deux cascadeurs français...

Ajoutons également : faire passer un casting à toute la communauté japonaise de Phnom Penh et en faire des soldats aux crânes rasés, obtenir des permis pour importer beaucoup d’équipement militaire, recréer le Japon des années 1940 à l’arrière d’une école primaire de Kep ou dans un bâtiment d’enseignement du tissage, obtenir un hélicoptère militaire des forces royales cambodgiennes l’avant-dernier jour du tournage, etc...Si nous avons finalement réussi, c’est le résultat d’un effort collectif de l’équipe et de l’incroyable soutien que nous avons reçu.

Équipes performantes

Je suis extrêmement fier de notre équipe cambodgienne, composée en grande partie de jeunes sans grande expérience, qui ont apporté un esprit fantastique au plateau et à l’équipe, également composée de Français, de Belges et de Japonais. Mais, la vérité est qu’il y avait aussi des Khmers très expérimentés dans cette équipe, et ce qu’ils ont apporté au film, en termes de connaissances, d’anticipation technique, de partage d’expérience et de talent, est au-delà des mots.

Ces équipes, dirigées par Ros Boluny à l’administration de la production, Krauch Chanry à la décoration et Chhel Cham Rong à la coordination, avaient été formées depuis le début des années 2000 dans de nombreuses productions internationales, sous la supervision de Bophana Production et Anupheap Production, et aussi grâce aux 10 années d’efforts de la Commission du Film du Cambodge pour attirer les tournages étrangers et former les équipes locales.

Les trois personnes mentionnées ci-dessus ont eu d'importantes responsabilités dans des films tels que First They Killed my Father ou The Gate, et je suis reconnaissant d’avoir eu la chance de travailler avec eux et leur équipe.

Je suis aussi reconnaissant et plein d'admiration pour Rithy Panh et le directeur du CFC, Sovichea Cheap, pour tout ce qu’ils ont accompli au cours de ces années afin de redonner vie à l’industrie cinématographique cambodgienne.

Soutien national

Réaliser un film de guerre de cette envergure, tourner pendant trois mois dans des lieux naturels aurait été impossible sans le soutien solide des institutions nationales.

Dans notre cas, le soutien de S.E. Phoeurng Sackona, ministre de la Culture du Cambodge, qui a accueilli dans son ministère Arthur lors de son deuxième repérage et qui a ensuite visité notre plateau, a été absolument essentiel pour réussir le tournage.

Leurs excellences Som Sokun et Hab Touch ont également été d’un grand soutien, et je ne remercierai jamais assez le directeur du Département du Cinéma et de la Diffusion culturelle, Pok Borak, et son équipe, en particulier Houy Socheat et Kheang Socheat pour l'aide constante qu’ils nous ont apportée, de la préparation à la fin du tournage.

Il a souvent fallu négocier avec d’autres institutions, telles que les ministères de l’Environnement, de la défense et de l’intérieur, ou avec les provinces et les municipalités où nous avons tourné, et souvent cela semblait impossible pour nous, mais grâce à leurs efforts incessants, tout s’est déroulé sans heurts.

Je sais à quel point beaucoup s’investissent dans leur mission de soutien et d’amélioration de l’industrie cinématographique cambodgienne, et notre expérience sur ce film me l’a prouvé mille fois.

Et un merci tout particulier à une femme extrêmement importante dans l’histoire du cinéma cambodgien qui préfère toujours rester dans l’ombre, mais qui nous a sauvés tant de fois : l’unique et magique Ming Dany Ly.

Choix du Cambodge

Un point important reste à préciser. L’action du film se déroule aux Philippines. Mais la production française a décidé de choisir le Cambodge comme lieu de tournage. C’est très fort et significatif, et c’est pourquoi une organisation comme Cambodia Film Commission, qui a échangé avec eux depuis début 2017, donc avant même que je sois contacté, qui a partagé avec eux des infos clés sur les lieux naturels cambodgiens et la qualité de l’équipe locale, demeure essentielle pour attirer les productions étrangères.

« Il s’agit en fait d’une grande compétition que nous avons chaque année avec les pays voisins, et il est vraiment impressionnant de voir combien d’emplois et d’opportunités un grand tournage peut créer »

Ainsi, plus notre commission du film sera forte, plus ce secteur sera bénéfique sur le plan économique, et pas seulement pour le secteur cinématographique mais aussi parce que celà génère des revenus pour les hôtels, les restaurants, l’alimentation, les services et les entreprises de transport…

Besoin d’incitations fiscales

Petite parenthèse : en ce qui concerne notre attractivité pour les tournages étrangers, je pense que nous sommes très en retard, le manque de système d’incitations fiscales pour les tournages étrangers ne nous favorise pas.

« L’absence même de réglementation de la part du GDT concernant la spécificité des tournages étrangers est quelque chose qui ne nous aide vraiment pas, si l’on compare avec les systèmes d’incitation fiscale très efficaces créés en Thaïlande, en Corée du Sud et dans d’autres pays asiatiques »

Je serais heureux de discuter davantage et de défendre la cause si nécessaire.

Pour cette raison, je suis très reconnaissant envers Cédric Eloy, Sovichea Cheap et toute l’équipe de la CFC, à savoir Khemara Sun, Panhaly, Borey Sachada et Vita Un, car ils nous ont beaucoup conseillés pendant la préparation et le tournage lorsque nous rencontrions un problème.

Je dois dire que c’était précieux car Sovichea a été confronté à tous les problèmes qu’une production peut rencontrer au Cambodge, et il toujours eu une solution ou une idée en main !

Implication

Enfin, je voudrais exprimer ma gratitude à PSE —Pour un Sourire d’Enfant — Cambodia School of Media, avec qui nous collaborons depuis longtemps maintenant et qui a fourni trois stagiaires formidables sur le plateau qui ont saisi leur chance d’apprendre, à l’Ambassade de France au Cambodge et S.E. Éva Nguyen Binh (qui va nous manquer !), à l’Institut français du Cambodge, aux communautés japonaise et philippine de Phnom Penh qui nous ont apporté leur soutien passionné et qui me demandent toujours des nouvelles du film lorsque je croise certains d’entre eux dans un restaurant japonais de PP.

Leur grande présence dans le film ne fut pas le moindre des défis que nous avons relevés, et c'est le résultat d’un travail incroyable de Kazumi Arai, quelle chance que ait été libre à ce moment précis pour le film !

Je remercie également les partenaires d’Anti-Archive, Steve Chen, Park Sungho, Kavich Neang et Daniel Mattes, et leur patience, car la conséquence directe de l’implication d’AA dans Onoda a été de retarder d’un an le tournage de White Building (mais Kavich Neang a eu l’intelligence de traîner sur le plateau d’Onoda et de revenir vers moi en disant :

« Oh c’est génial, maintenant je veux tourner comme eux ! »

Un merci très spécial à ReasSmile Ros pour ses excellents conseils, et aux autres producteurs de SEA Beae Paosrijaroen, Soros Sukhum, Jeab Indageha, Don Saron, Bianca Balbuena-Liew et Moira Lang pour leur aide précieuse.

Et enfin, je veux remercier nos acteurs internationaux japonais et philippins qui nous ont beaucoup appris sur la façon dont le professionnalisme et le talent peuvent aller de pair avec la gentillesse (Shinsuke Kato, tu es le seul avec qui je suis ami sur FB !) et je veux aussi remercier Arthur et nos équipes française, belge et japonaise (avec une mention spéciale pour ma partenaire Juliette Lambours) :

« L’expérience de la production du film a été un moment inoubliable et important pour toute notre équipe cambodgienne, merci pour tout ce que vous avez apporté et partagé avec nous »

Et enfin, un ultime big up, un grand merci et des félicitations à toute l’équipe cambodgienne : ce que nous avons réalisé est fantastique et vous serez extrêmement fiers quand vous verrez le film — je vous le jure.

Maintenant, appréciez tous cette bande-annonce passionnante, nous sommes impatients de partager le film avec vous, au Cambodge, en France, en Belgique, au Japon et aux Philippines :

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, d’Arthur Harari.

Film d’ouverture d’Un Certain Regard, Festival International du Film de Cannes.

Cinéma : Onada 10 000 nuits dans la jungle, co-produit par Davy Chou et tourné au Cambodge

https://le-pacte.com/france/film/onoda

Illustrations :