Centres d'arnaque : le Cambodge a fermé les grands complexes, Amnesty demande d'aller plus loin
Fin août, Phnom Penh a annoncé qu'il ne restait plus aucun grand centre d'arnaque en ligne sur son sol. Le 29 octobre, Amnesty International a mis en cause des sociétés de sécurité liées à l'armée et à la police. Le calendrier interroge : le conflit frontalier avec la Thaïlande n'est pas réglé et l'économie ralentit. Certaines accusations restent par ailleurs à prouver. Dans la presse, l'horreur des complexes fait les gros titres, tandis que la coopération avec le FBI et la nouvelle loi passent au second plan. Or on ne peut juger sans voir les deux.

Centres d'arnaque : le bilan officiel de la répression
La campagne lancée en juillet 2025 par le Premier ministre Hun Manet est la plus vaste jamais menée au Cambodge contre l'escroquerie en ligne. Entre juillet 2025 et le 20 août 2026, les forces de l'ordre ont inspecté 793 sites suspects et en ont perquisitionné 624. C'est le bilan de la Commission ad hoc de lutte contre les arnaques en ligne (CCOS).
Près de 30 000 suspects de 39 nationalités ont été arrêtés, dont des hauts fonctionnaires et des policiers. Plus de 58 000 étrangers ont été expulsés.
Côté justice, plus de 300 Cambodgiens sont en détention provisoire, dans 268 dossiers transmis aux tribunaux. Les autorités recherchent 855 autres suspects visés par des mandats d'arrêt. En mars, les députés ont adopté à l'unanimité une loi contre les arnaques en ligne, avec des peines allant jusqu'à la prison à vie.
Le cas le plus symbolique reste celui de Chen Zhi. Le fondateur du Prince Group, sanctionné par Washington et Londres en octobre 2025, a été arrêté le 6 janvier 2026 puis extradé vers la Chine. Fin septembre, Phnom Penh a accueilli une conférence internationale sur la lutte contre les arnaques en ligne.
Les autorités ne crient pas victoire pour autant. Elles reconnaissent que les réseaux se replient vers des lieux plus discrets : maisons louées, condominiums, guesthouses, véhicules.
Coopération avec le FBI : un partenariat salué
Cette campagne s'appuie sur une coopération étroite avec la police fédérale américaine. En février 2026, un responsable des opérations internationales du FBI est venu à Phnom Penh préparer son renforcement.
En juin, le codirecteur adjoint du FBI, Andrew Bailey, a salué un accès « sans précédent » aux sites perquisitionnés. La commission cambodgienne l'a accordé à l'antenne du FBI à Phnom Penh, et les preuves recueillies ont été jugées remarquables.
En juillet, le directeur du FBI, Kash Patel, a été reçu par Hun Manet. Il a remercié le gouvernement pour son partenariat.
Washington ne s'en tient pas aux compliments. L'ambassade des États-Unis demande aussi que les grands patrons des réseaux soient jugés, et que les informations sur les complicités soient mieux partagées.
Rapport Amnesty : les sociétés de sécurité dans le viseur
Le rapport Official Business, publié le 29 octobre, porte sur un maillon jusque-là peu documenté : les gardes. Amnesty a interrogé 151 survivants entre janvier 2023 et septembre 2026. L'ONG a aussi examiné les dossiers de plus de 400 autres victimes.
Ses chercheurs ont visité 82 des 86 complexes recensés et ont trouvé des gardes dans chacun. L'enquête s'appuie aussi sur des vidéos publiées par plus de 200 comptes TikTok de gardes, géolocalisées dans 23 complexes.
Cinq sociétés de sécurité privées sont mises en cause. La plus présente est reliée à au moins 15 complexes dans huit provinces. Une autre, proche d'un grand groupe financier cambodgien, aurait gardé cinq sites, tandis que les trois dernières opéraient à Botum Sakor, à Sihanoukville et à Bavet.
Amnesty relie plus de 20 militaires et policiers à ces sociétés, et à au moins 22 complexes. Elle cite en particulier trois officiers de haut rang : un colonel de l'armée, un chef adjoint de la police et un général de brigade. Faute de poursuites à ce jour, Cambodge Mag ne publie ni leurs noms ni ceux des sociétés.
Le communiqué évoque aussi, sans les nommer, des liens d'affaires avec un ancien PDG de banque, un promoteur immobilier et le fils d'un ancien vice-Premier ministre.
L'ONG reconnaît un point important : les grands complexes semblent aujourd'hui en sommeil. Son reproche porte sur la suite, puisqu'elle n'a connaissance d'aucune enquête visant les cinq sociétés. Pour sa secrétaire générale, Agnès Callamard, « l'infrastructure de l'impunité n'a pas été démantelée ».
Démentis et accusations à prouver
Plusieurs accusations restent à établir. Amnesty précise elle-même qu'elle ne se prononce pas sur la responsabilité personnelle des personnalités évoquées. Avant publication, l'ONG a écrit à chaque société et personne citée, et publie leurs réponses.
Le colonel cité nie tout rôle de propriétaire ou de dirigeant dans la société qui lui est associée. Il se présente comme simple conseiller. Une autre société rejette l'ensemble des accusations.
La société liée à l'officier de police reconnaît que son numéro figurait sur une enseigne de l'entreprise. Elle nie qu'il en ait le contrôle, et envisage des poursuites si ses uniformes ont été volés.
Le gouvernement a répondu le 15 octobre : 77 policiers ont été sanctionnés pour des faits liés aux complexes. En juin, face au précédent rapport d'Amnesty, le ministre chargé de la lutte contre les arnaques, Chhay Sinarith, l'avait jugé « sélectif et partial ».
Un calendrier qui interroge
Le rapport tombe à un moment délicat. Les affrontements avec la Thaïlande ont repris en juillet 2026, et le Cambodge a fermé tous ses points de passage terrestres.
L'économie en pâtit. En septembre, la Banque asiatique de développement a abaissé sa prévision de croissance pour 2026 à 3,9 %. Elle cite le recul du tourisme, la fermeture de la frontière et les inquiétudes liées à l'industrie des arnaques.
En août, le gouvernement cambodgien citait lui aussi l'impact persistant des arnaques en ligne parmi les causes du ralentissement. L'image du pays a donc un coût bien réel.
Amnesty a présenté son rapport le 29 octobre lors d'une conférence de presse à Bangkok. L'ONG publie sur ce dossier depuis juin 2025 et a démenti toute concertation avec le gouvernement thaïlandais.
La Thaïlande, un relais intéressé
Bangkok ne se prive pas de relayer ces accusations. Depuis 2025, la Thaïlande fait des centres d'arnaque un argument dans son conflit avec le Cambodge. Son armée a présenté plusieurs frappes comme une guerre contre les escrocs.
En février 2026, l'armée thaïlandaise a fait visiter à des médias internationaux et au FBI des sites d'arnaque à O'Smach, côté cambodgien de la frontière. Une autre visite de presse a suivi en mars, organisée avec le ministère thaïlandais des Affaires étrangères. Phnom Penh y a vu une atteinte à sa souveraineté.
Le centre de réflexion américain CSIS relève que les médias et les réseaux sociaux thaïlandais ont surnommé le pays « Scambodia ». Selon son analyse, ce récit aide Bangkok à justifier ses frappes devant l'opinion internationale et à accroître la pression sur Phnom Penh.
Le gouvernement cambodgien dénonce depuis 2025 une campagne de dénigrement. Son porte-parole, Pen Bona, accusait alors Bangkok de rejeter sur le Cambodge un problème que la Thaïlande connaît aussi. Le ministre de l'Information, Neth Pheaktra, a reproché à son voisin de justifier une annexion de fait sous couvert de lutte contre les arnaques.
Reste une question : à qui profite l'image d'un Cambodge gangrené par la fraude ? Aucun élément ne prouve à ce stade l'existence d'un lobby organisé.
Des titres qui préfèrent le choc
Dans la presse, le ton dépasse parfois celui des rapports. Amnesty décrit des sociétés liées à des responsables militaires, policiers et économiques. Le site Asia Financial a pourtant titré sur un « régime » profondément impliqué.
Ce titre reprend une formule lancée par Agnès Callamard en conférence de presse. Ce n'est pas une conclusion écrite du rapport.
Les titres retiennent l'horreur des complexes, plus vendeuse que la coopération policière. Le partenariat avec le FBI et la nouvelle loi pèsent peu dans les comptes rendus des rapports d'Amnesty. Le lecteur a pourtant besoin des deux pour juger.
Le second chantier : les survivants des complexes
La fermeture des complexes a libéré des milliers de travailleurs étrangers, dont beaucoup venus d'Afrique. En juin, la radio publique américaine NPR a décrit d'anciens travailleurs dormant dans les rues de Phnom Penh. Le Cambodge ne compte qu'un seul refuge pour victimes de traite, plein, avec des centaines de personnes en attente.
Le séjour irrégulier coûte 10 dollars d'amende par jour. Après des mois dans les complexes, beaucoup doivent des milliers de dollars qu'ils n'ont pas. Les ONG signalent des placements en rétention pour infraction aux règles de visa.
Le ministère de l'Intérieur conteste ce tableau. Son porte-parole, Touch Sokhak, affirme que des centaines de milliers de travailleurs ont été secourus et rapatriés dans le respect de la loi.
Le ministre de l'Information, Neth Pheaktra, a reconnu le problème auprès de NPR. La répression, a-t-il expliqué, passe d'abord. Pour Mark Taylor, consultant sur la traite et ancien responsable d'un programme financé par l'USAID au Cambodge, le gouvernement n'a traité que la moitié du problème.
Réputation du Cambodge : un constat partagé
Sur un point, le gouvernement et ses critiques s'accordent. En février, Hun Manet a déclaré à l'AFP que ces réseaux nuisent à l'économie légitime du pays et abîment gravement sa réputation internationale. Les ONG ne disent pas autre chose, et le désaccord porte sur la méthode.
La suite se jouera devant les tribunaux. Amnesty demande des enquêtes indépendantes sur les cinq sociétés et la suspension de leurs licences pendant les investigations. Elle réclame aussi des enquêtes sur les militaires et policiers en service impliqués, et des réparations pour les victimes. Le gouvernement affirme de son côté que les opérations se poursuivent, sans exception.








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