YOUK CHHANG : Sihanoukville est pour moi un mélange de souvenirs et sentiments contradictoires

Dernière mise à jour : 27 nov. 2021

En exclusivité pour Cambodge Mag, notre ami le directeur du DCCAM raconte ses premières visites, péripéties et aventures passionnantes à Kampong Som et partage ses impressions à propos de la province de Sihanoukville. Un récit surprenant, émouvant et instructif.

YOUK CHHANG sur le point de monter à bord d’un hélicoptère de l’APRONUC (UNTAC) en 1992, au Cambodge, en tant qu’agent du bureau de vote international de l’APRONUC. Photo : BRIGITTE FRANCO.
YOUK CHHANG sur le point de monter à bord d’un hélicoptère de l’APRONUC (UNTAC) en 1992, au Cambodge, en tant qu’agent du bureau de vote international de l’APRONUC. Photo : BRIGITTE FRANCO.

PHNOM PENH – Alors que je suis retourné au Cambodge en 1992 pour travailler pour l’APRONUC, l’un des plus beaux souvenirs que j’ai gardé du pays demeure l’océan et la plage de sable sans fin de Sihanoukville.

C’était mon premier voyage dans cette ville du Golfe de Thaïlande, rebaptisée en l’honneur du roi Norodom Sihanouk en 1958. Entre la guerre civile et le régime des Khmers rouges dans les années 1970, je n’avais jamais eu l’occasion d’y aller.

Grandissant à Phnom Penh dans les années 1960, le seul long voyage que j’avais effectué à l’époque était une visite à l’une de mes grands-mères qui vivait à Battambang.

« Nous étions allés en train à la rencontre de cette grand-mère très moderne qui portait du maquillage et nous avait servi un dessert à la noix de coco, confectionné avec du colorant alimentaire bleu et rose »

Puis, il y avait eu les années 1970 et ensuite j’ai fui le pays vers un camp de réfugiés en Thaïlande et finalement émigré aux États-Unis.

Et, suite à la signature de l’Accord de paix de Paris par le gouvernement cambodgien et les factions politiques en 1991, je me suis retrouvé officiant comme agent de bureau de vote international à l’APRONUC–l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge et, après m'être rendu à Sihanoukville en hélicoptère, j’ai pu contempler cette superbe plage du golfe de Thaïlande dont j’ignorais jusque-là l’existence dans mon propre pays.

Au fil des années, j’ai pu retourner plusieurs fois dans cette province, que beaucoup de Cambodgiens appellent encore Kampong Som — dans ce pays, nous avons tendance à maintenir les habitudes et les traditions. Comme beaucoup d’entreprises et d’ONG, j’y emmenais toute l’équipe du Centre de Documentation du Cambodge (DC-Cam) lors de week-ends spéciaux dans les années 2000 et au début des années 2010.

Pour diverses raisons, et en particulier la pandémie de COVID-19, je n’étais pas allé à Sihanoukville depuis près de deux ans. Donc, pour marquer l’anniversaire de naissance du défunt roi Norodom Sihanouk — né le 31 octobre 1922 — qui est souligné par une fête nationale, j’ai récemment fait le voyage : 225 kilomètres, ou 140 miles, depuis Phnom Penh.

Le Sihanoukville que j’ai vu ne ressemblait plus à la ville que je connaissais autrefois. Ici se trouvaient maintenant des rues bordées de hautes constructions, beaucoup, utilisées comme hôtels et casinos ; d’autres, vides ou en construction.

Et pourtant, la colline que j’avais gravie lors de ma première visite il y a de nombreuses années pour mieux voir le rivage et la mer n’avait pas été touchée.

Mais d’abord, revenons à la Sihanoukville que j’ai découverte il y a 29 ans.

Découvrir une charmante ville balnéaire

Cette première visite à Sihanoukville avait été merveilleuse, je dirais même magique, à commencer par le pilote russe qui était tellement excité qu’il avait volé très bas au-dessus du golfe et les roues avaient éclaboussé l’eau.

La population de la ville était d’environ 15 000 personnes dans les années 1960. Et en ce jour de septembre 1992, tout ce que nous pouvions apercevoir était une petite ville avec une immense et longue plage.

L’océan bleu profond, le ciel bleu. C’était le paradis. En gravissant cette montagne et en voyant ce magnifique paysage, vous vous sentiez maître du monde. Et l’endroit était désert.

YOUK CHHHANG, qui apparait dans son équipement de voyage en voiture en tant que responsable électoral de l’APRONUC, dit que voyager en véhicule dans le pays avant les élections nationales de 1993 était risqué. Photo : VUTHA.
YOUK CHHHANG, qui apparait dans son équipement de voyage en voiture en tant que responsable électoral de l’APRONUC, dit que voyager en véhicule dans le pays avant les élections nationales de 1993 était risqué. Photo : VUTHA.

Après cette première visite, j’y retournais en voiture. En tant que fonctionnaire électoral affecté à la province de Kampong Speu — j’ai travaillé pour l’APRONUC jusqu’à la fin de la mission de l’ONU en septembre 1993 — je me suis habitué à voyager par la route.

L’un des problèmes à l’époque était que les Khmers rouges essayaient de perturber la circulation et les communications. Après avoir signé l’Accord de paix de Paris en octobre 1991, les dirigeants khmers rouges l’avaient rompu et étaient déterminés à perturber les élections. Ils tentaient donc d’intimider les gens, de bloquer les routes, etc., pour les empêcher de voter. Mais ils échouaient de façon spectaculaire : en mai 1993, près de 90 % des électeurs participeront aux élections.

Lorsque je voyageais pour l’APRONUC, je devais y aller à des jours précis pour qu’ils puissent nous assurer la sécurité, en dégageant les routes à l’avance. Mais les civils ne bénéficiaient pas d’un accès aussi facile.

Pourtant, au cours d’un week-end après ma première visite, j’ai décidé d’aller à Sihanoukville en voiture. Comme je m’y attendais, nous avons été arrêtés par les Khmers rouges. À l’époque, ils portaient des uniformes pour menacer les employés de l’APRONUC. Donc, parfois ils ressemblaient à des Khmers rouges, parfois, à des soldats du gouvernement.

Quels qu’ils soient, ils demandaient de l’argent. Pouvant parler la langue, je parvenais à négocier et passer.

« Enfant et vivant à Phnom Penh, je n’avais entendu parler de Sihanoukville que dans des livres de géographie à l’école primaire. En plus de ce passionnant voyage en train à Battambang, je n’avais voyagé que pour voir mon autre grand-mère, dans la province de Takeo »

De plus, dans les années 1960, la route entre Phnom Penh et Sihanoukville était en construction depuis des années. Et puis, la guerre a commencé à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

Mais ce n’est que 30 ans plus tard que j’ai réalisé à quel point j’avais vus si peu de mon propre pays. Je pense qu’alors, les Cambodgiens visitent peu leur propre patrie. En raison de nombreux facteurs — la situation économique, les conditions de vie, les transports. Auparavant, ils n’étaient pas en mesure d’explorer leur pays. Nous ne savions donc pas grand-chose d’Angkor ni du littoral.

Quand j’étais jeune, mon père travaillait des journées entières. J’avais beaucoup de frères et sœurs pour qui maman cuisinait tous les jours. Et le dimanche, nous ne faisions rien d’autre que de nous inquiéter de la vie quotidienne.

« Je ne connaissais pas le mot vacances ; ce n’est que des décennies plus tard que j’en apprendrais le concept »

Comme beaucoup d’autres Cambodgiens, je n’avais entendu parler de Sihanoukville qu’à travers la musique et les chansons. Donc, j’ignorais que nous avions une ville balnéaire jusqu’à ce que je voie Sihanoukville pour la première fois.

Outre son cadre magnifique, une autre raison pour laquelle je voulais aller à Sihanoukville était Jacqueline Kennedy. Dans les années 1960, le prince Sihanouk avait nommé un boulevard en l’honneur de son mari, le président américain John Kennedy, assassiné en novembre 1963.

Lorsqu’elle est arrivée au Cambodge lors d’un voyage à titre personnel — qui était néanmoins considéré comme diplomatique–en novembre 1967, le Prince Sihanouk lui a fait inaugurer le boulevard. Enfant, j’étais fasciné par John et Jacqueline Kennedy. Ce sont eux qui m’ont fait rêver d’Amérique. Peut-être cela m’a-t-il aussi aidé à survivre aux Khmers rouges.

Un rappel brutal du génocide des Khmers rouges au bord du splendide littoral

Au cours des décennies qui ont suivi, je retournais souvent à Sihanoukville, parfois en week-end ou sortie de vacances pour mon équipe au Centre de documentation du Cambodge.

Mais une visite en 1997 est devenue un rappel que la peur inspirée par les Khmers rouges était encore très présente dans le pays.

Pour le week-end de vacances du 31 octobre 1997 marquant l’anniversaire du roi Sihanouk, j’avais décidé d’emmener ma famille à la mer. Quand je suis arrivé à Sihanoukville, l’endroit était désert. À l’hôtel, le directeur nous a dit qu’un fonctionnaire du gouvernement était attendu. Les soldats et les policiers avaient pratiquement fermé la ville pour son arrivée.

Le directeur nous a également dit que je ne pouvais pas obtenir les chambres que j’avais réservées, même si j’avais payé à l’avance. Il s’agissait du meilleur hôtel à l’époque et le directeur ne pouvait pas dire non aux représentants du gouvernement.

L’hôtel comptait peut-être dix chambres ; ils les avaient toutes réservées. Donc, le directeur nous a proposé de rester avec les membres du personnel de l’hôtel dans leurs petites chambres. J’ai laissé ma sœur et ma mère à l’hôtel et je suis allé faire une course. « Quand j’ai appelé ma sœur plus tard, elle avait tellement peur qu’elle pût à peine parler. Elle tremblait au téléphone. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas.

« Les Khmers rouges sont ici, ils sont à l’hôtel », s'exclama-t-elle.

Il s’agissait de IENG SARY, l’ancien dirigeant khmer rouge qui avait fait défection et rejoint le gouvernement cambodgien en 1996. Ma sœur était inquiète pour moi parce que j’enquêtais sur les Khmers rouges à DCCam. Je me suis demandé, pourquoi dérangeaient-ils ma sœur ? Pourquoi étaient-ils encore un signe de menace pour ma sœur et ma mère qui avaient été leurs victimes ?

Quand je suis revenu à l’hôtel, il y avait des gardes du corps partout, mais comme beaucoup savaient qui j’étais, ils m’ont laissé entrer.

Je voulais rassurer ma mère et ma sœur. Nous nous sommes sentis à nouveau dans une prison khmère rouge.

Plus tard dans la journée, j’ai envoyé une note à IENG SARY, lui demandant la permission de l’interroger au sujet de certains documents du régime des Khmers rouges. À 22 heures, son assistant LONG NARIN m’a demandé de venir dans sa chambre, ce que j’ai fait. Nous avons parlé pendant un moment. Il m’a dit que les documents semblaient véridiques et m’a invité à venir à Pailin, une région de l’ouest du Cambodge qui était sous le contrôle de SARY.

Cette nuit-là, je n’arrivais pas à dormir. Je voulais m’assurer que personne ne frappe à la porte.

« À nouveau, j’éprouvais le sentiment de me '' préparer à résister et à combattre '', tout comme à l’époque des Khmers rouges. Je me suis promis que je ne laisserais plus rien m’arriver, je ne les laisserais pas nous toucher »

Je me préparais à me battre si quelque chose se passait.

Entre-temps, j’ai écrit les détails de la rencontre et je les ai envoyés au journal The Cambodia Daily dont je connaissais personnellement le rédacteur en chef national. Je voulais juste lui dire ce qui s’était passé, par précaution.

Je me suis levé à 5 h du matin et je suis descendu, mais le hall était vide. On m’avait laissé une note, que j’ai ensuite transmise aux CETC — les Chambres Extraordinaires des Tribunaux du Cambodge, également appelées « Tribunal des Khmers rouges ».

Dans la note, SARY disait qu’il prendrait du temps pour moi plus tard. Étant si jeune, comment osais-je faire des recherches sur le régime khmer rouge du Kampuchéa Démocratique ? Mais si je voulais le faire, je devrais venir à Pailin, une région de l’ouest du Cambodge qu’il contrôlait. Le message n’était long que de deux ou trois lignes. Je l’ai lu une dizaine de fois. Était-ce une lettre d’invitation, ou était-ce une lettre de menace ? Parce qu’en langue khmère, quand on commence à utiliser des adjectifs trois fois, c’est une forme de menace. Je me sentais très en colère.

Ils étaient maintenant partis, et c’était comme si nous venions d’être libérés à nouveau des Khmers rouges. Les gens de l’hôtel souriaient et se détendaient maintenant qu'ils étaient repartis.

Sur le chemin du retour à Phnom Penh, j’ai reçu de nombreux appels de journalistes : ils voulaient obtenir des détails sur ma rencontre avec IENG SARY. Le Daily avait en fait publié la lettre que j’avais envoyée par mesure de précaution.

Puis j’ai reçu un appel d’un Cambodgien aux États-Unis qui m’a dit :

« Lâche ! Pourquoi n’avez-vous pas tué IENG SARY ?!? Vous auriez dû l’abattre »

L’homme a déclaré qu’il avait perdu sa mère et plusieurs membres de sa famille sous le régime des Khmers rouges. Je lui ai dit que, premièrement, je ne portais pas d’arme, et deuxièmement, je préconise un processus de justice : je ne voulais pas faire ce qu’il nous a fait.

Puis quand je suis retourné à Phnom Penh, j’ai vu que tous les journaux avaient couvert ma rencontre avec IENG SARY. Il serait plus tard jugé par le Tribunal des Khmers rouges pour crimes contre l’humanité ; il est mort en détention en 2013 avant que le verdict ne soit rendu.

Équipement de plage : À la fin des années 2000 et 2010, les Cambodgiens s’étaient familiarisés avec tous les sports et activités à pratiquer à la plage. Photo : 2014, Archives Documentation Center of Cambodia Archives.
Équipement de plage : À la fin des années 2000 et 2010, les Cambodgiens s’étaient familiarisés avec tous les sports et activités à pratiquer à la plage. Photo : 2014, Archives Documentation Center of Cambodia Archives.

Dans les années 2000 et au début des années 2010, j’allais souvent à Sihanoukville

Comme d’autres ONG et entreprises, j’y emmenais tout mon personnel pour les vacances, pour les réunions annuelles. Je les mettais sur un grand bateau pour aller sur les îles au large de la côte afin que nous puissions les explorer. Nous nagions au milieu de l’océan. Et puis nous regardions le coucher de soleil disparaître dans le golfe.

Avec tout le personnel, nous y séjournions toujours au moins deux nuits. C’était tellement beau, et je voulais que mon équipe profite vraiment de la vue. Et à l’époque, il y avait beaucoup d’endroits bon marché où séjourner.

Les Cambodgiens n’aiment pas loger à seulement deux personnes dans une chambre. En payant pour deux chambres pour quatre personnes, une chambre resterait vide. Ils aiment rester ensemble : ils jouent aux cartes, mangent et regardent le football ensemble. Je pense que les Cambodgiens sont comme cela, ils sont encore attachés à leurs racines.

« Comme beaucoup d'entre eux c