Société : La lutte contre la « justice populaire » au Cambodge

La mère de Leng a écouté, immobile, l’un des témoins raconter l’incident qui a coûté la vie à son fils la nuit précédente.

Rue de Phnom Penh


Elle a essayé de cacher ses sentiments autant qu’elle le pouvait car elle ne voulait pas que les gens sachent que Leng était son fils, en raison de la honte associée à son implication dans un vol.

En juillet 2017, à Phnom Penh, au Cambodge, une jeune fille a accusé Leng, un garçon de 15 ans, de porter un t-shirt volé. Plusieurs personnes ont commencé à crier “voleur! Voleur!” avant de l’attraper et de lui  attacher les mains derrière le dos. Les coups ont commencé peu après. Leng a été frappé par la foule, d’autres personnes lui ont jeté des canettes de bière à la tête. Un témoin rapporte que Leng était à genoux et implorait : « ses larmes se mêlaient au sang qui coulait de sa tête », a-t- il déclaré, tandis que la mère de Leng écoutait en silence.

Battu et terrifié, Leng a toutefois réussi à s’échapper, les mains toujours attachées dans le dos. Il est tombé dans un étang, qui sert aussi de dépotoir. Il a demandé de l’aide car il ne savait pas nager. Leng s’est noyé quelques instants plus tard car personne n’a tenté de le sauver.

Le lendemain, son corps meurtri a été retrouvé flottant parmi les ordures.

Quand les gens se font justice

L’histoire de Leng n’est pas un cas isolé au Cambodge. Ces actes de violence continuent d’être signalés chaque année dans le pays.

Le terme « justice populaire » fait référence à un acte de justice impliquant généralement la violence et souvent en guise de représailles à un crime présumé ou en réponse à une menace perçue.

Dans un rapport publié récemment par Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), l’organisation a recensé 73 cas de violence collective au Cambodge entre 2010 et 2018. Dans 57 cas, les victimes sont décédées à la suite de l’incident. Des personnes ont été blessées ou harcelées dans les 16 autres cas.

En l’absence de données officielles, les chiffres réels seront probablement plus élevés.

Les autorités enquêtent rarement sur la plupart des cas et les auteurs d’actes de violence par la foule sont souvent perçus comme des combattants du crime qui aident la société à se débarrasser de quelqu’un de malfaisant.

Fabienne Luco, responsable des Nations Unies aux droits de l’homme, a déclaré qu’il était crucial « d’enquêter et de poursuivre efficacement les criminels. Cela contribuerait à renforcer la confiance des autorités et inciterait par conséquent les gens à ne pas rendre justice eux-mêmes ».

Pourquoi la « justice populaire » existe-t-elle au Cambodge ?

De nombreuses personnes interrogées ont indiqué un manque de confiance dans la police, les tribunaux et le système pénitentiaire. Elles estiment qu’elles ont le droit de se défendre et de se protéger en recourant à des actes violents de « justice immédiate » lorsqu’elles arrêtent les auteurs présumés. Beaucoup ont aussi signalé des cas de corruption au sein de la police et déclarent que la justice n’est pas rendue correctement.

Les actes de violence collective sont également fortement liés à la pauvreté et à l’exclusion. Les cas sont plus fréquents dans les zones géographiques caractérisées par un niveau de développement économique et social moins élevé, ou qui sont moins accessibles.

Les personnes accusées de vol sont les victimes les plus courantes. De simples accusations sont souvent suffisantes pour entraîner une foule dans une violence meurtrière. Et, les participants aux passages à tabac sont de simples spectateurs qui assistent à l’incident ou entendent l’appel « voleur ».

Les autres victimes sont des personnes accusées de sorcellerie. Le HCDH a documenté 49 cas liés à la sorcellerie entre 2012 et 2018, parmi lesquels 35 meurtres et 14 tentatives de meurtre ou de harcèlement.

Les victimes doivent avoir leurs droits

Mme Luco déclare que les actes de justice populaire « privent les victimes du droit à la vie, à un procès équitable et à la présomption d’innocence ».

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme travaille actuellement avec le gouvernement cambodgien au renforcement de l’infrastructure juridique et judiciaire. Le rapport recommande un changement au niveau législatif, appelant à une politique qui traite des actes de justice populaire et à la révision des directives existantes en matière d’intervention de la police en cas de violence de rue.

L’organisation demande également au gouvernement de condamner publiquement tous les actes de justice populaire et de veiller à ce que les meurtres et la violence fassent l’objet d’enquêtes, de poursuites et de sanctions dans les meilleurs délais.

Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme

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