Société : Comment des chevelures cambodgiennes approvisionnent le marché américain

Les difficultés économiques peuvent pousser les Cambodgiennes à vendre leurs cheveux, alimentant ainsi la forte demande en provenance des États-Unis.

Pheng Sreyvy. Photographie Paula Bronstein

PHNOM PENH : Pheng Sreyvy porte un sweat à capuche alors qu’elle lave à la main les vêtements de ses enfants sous un soleil lourd. Les cheveux qui s’échappent de sa capuche sont fins et mal taillés. En y regardant de plus près, les racines semblent cuivrées, mais virent au noir lorsque les mèches atteignent son cou.

« Marchands de cheveux »

Sreyvy, 39 ans, explique que sa belle chevelure lui descendait autrefois jusqu’à la taille. C’était avant que des « marchands de cheveux » lui offrent 15 $ pour acheter ses cheveux.

« Maintenant, je regrette d’avoir coupé mes cheveux. Je me sens comme sans maquillage » dit-elle tout en travaillant sous sa maison précaire juchée sur des pilotis de bois. Son fils de 13 mois, Nau, somnole en pleurnichant parfois dans un hamac à proximité.

Sreyvy vit dans le district de Ponhea Leu dans la province de Kandal. La communauté se situe à environ 90 minutes de la capitale Phnom Penh. La province est calme. Dans le village, des tout-petits aux pieds nus jouent avec des chiens errants et quelques coqs qui chantent à proximité d’un puits asséché.

Cette scène de petit village contraste de façon saisissante avec le marché Orussey de Phnom Penh, une arène massive et bruyante bondée de gens, de hamacs, de fruits, de légumes, de confiserie, de porcs rôtis, de tissus brillants et colorés, de bijoux plaqués or - et de rangées interminables de petits salons de coiffure proposant des cheveux à la vente.

« Les stars locales et d’autres achètent fréquemment des cheveux dans mon salon du marché Orussey. Cela arrive presque tous les jours »

La jeune femme gère plusieurs salons, tous largement fréquentés par des jeunes femmes de Phnom Penh. Elles se font laver la tête, couper les cheveux et poser des rajouts capillaires grâce aux bons soins de la coiffeuse et de son personnel.

Une coiffeuse travaillant sur une cliente au marché Orussey à Phnom Penh. Photographie Paula Bronstein

Grande variété de modèles de cheveux

Les cheveux de Sreyvy sont peut-être parmi ceux proposés à la vente pour être tissés sur la chevelure d’une Cambodgienne ou ceux utilisés pour confectionner une perruque qui sera posée sur la tête d’une New-Yorkaise. Les cheveux cambodgiens revêtent un attrait tout particulier pour les femmes de couleur, explique Janice Wilson, une Afro-Américaine qui dirigeait une entreprise de collecte et négoce de cheveux féminins au Cambodge. Des cheveux qu’elle revendait ensuite aux États-Unis et ailleurs.

« Il existe une grande variété de modèles de cheveux ici », déclare Janice Wilson, ajoutant qu’elle préfère la variété de texture des cheveux cambodgiens par rapport aux cheveux provenant d’Inde — le leader mondial dans l’exportation de cheveux humains et où ceux-ci sont souvent donnés à titre de pratique religieuse.

De 50 à 120 dollars US

Au Cambodge, le commerce vers l'international peut commencer sur des marchés comme Orussey, où les cheveux sont vendus à des intermédiaires à des prix allant de 50 à 120 dollars US pour 40 cm de cheveux.

« Les acheteurs viennent, payent la marchandise, la mettent dans leur valise et repartent, c'est aussi simple », raconte Vorleak

De Phnom Penh, les tresses coupées se retrouvent ainsi en vente comme extensions de cheveux ou perruques sur le marché mondial. La valeur de revente internationale pour les cheveux cambodgiens bruts peut commencer à 100 $ pour 30 cm de cheveux en vrac à plus de 300 $ pour des chevelures plus longues et plus épaisses.

Ce prix reste largement très éloigné du montant que des femmes comme Sreyvy reçoivent pour le sacrifice de leur chevelure. Cette dernière a vendu ses cheveux à trois reprises depuis 2012 : la première fois alors qu’elle vivait dans un taudis à Phnom Penh, elle a vendu ses cheveux pour acheter des médicaments à son fils. « Il était malade, montrait de la fièvre et toussait », explique-t-elle.

Un plan de secours

Van Sariem, 33 ans, vit dans la même communauté que Sreyvy. Les cheveux de Sariem aussi lui arrivaient à la taille. Lorsque des acheteurs lui ont offert 25 $ pour ses cheveux, elle a accepté et utilisé l’argent pour envoyer ses plus jeunes enfants à l’école.

Cette rentrée d'argent n’a pas duré longtemps. « Maintenant, après l’école, mes enfants vont au temple pour mendier », dit-elle. Sariem explique aussi qu’elle est chiffonnière et qu’elle éprouve aujourd'hui de sérieuses difficultés pour subvenir aux besoins de ses trois enfants depuis qu’elle a déménagé dans un nouveau quartier. L’école lui coûte environ 8 $ par mois et par enfant.

Van Sariem vit dans le village de Srah Por. Photographie Paula Bronstein

Sariem a vendu ses cheveux une deuxième fois pour 15 $ alors qu’ils étaient plus courts. Aujourd’hui, ses cheveux sont assez longs pour confectionner un chignon.

« Ensuite, un jour, quelqu’un m’a approché et a voulu acheter à nouveau mes cheveux, mais ils étaient assez courts. On m’en a donc offert seulement 8 $, et j’ai dit non parce que c’était trop peu payé », raconte Sariem.

L’équipe d’acheteurs qui lui avait rendu visite la première fois était en fait un couple — le mari avait fixé le prix de la transaction et la femme avait utilisé des ciseaux, choisi les plus grandes longueurs, les avait saisies par poignées avant de les couper « en deux temps, trois mouvements ». Les extrémités des cheveux de Van Sariem sont à présent fragiles et cassantes. Elle tente de les soigner avec une concoction d’eau et de feuilles de Kapok dans l’espoir qu’ils redeviennent longs et brillants.

Pour Sariem et d’autres Cambodgiennes qui ont peu de moyens, les cheveux constituent un « plan de secours ». « Je les revendrai si je n’ai pas d’argent », confie-t-elle.

Lim Khim vit en face de Sariem. Ses cheveux sont trop courts pour faire une queue de cheval, car elle les a récemment vendus pour 30 $. Les acheteurs lui ont déclaré qu’ils allaient les revendre aux salons de coiffure. « J’ai besoin d’argent donc je dois vendre mes cheveux. Ils les ont coupés juste derrière. », raconte Khim. Elle a 52 ans, et a vendu ses cheveux à trois reprises. La dernière fois, c'était en juillet.

Lim Khim, 52 ans, a vendu ses cheveux à trois reprises. Photographie Paula Bronstein

Sariem, Sreyvy et Khim sont amies. Elles se sont rencontrées alors qu’elles étaient voisines à Phnom Penh, avant d’être expulsés de leurs maisons en raison de « conflits fonciers » de longue date.

« La hausse du prix du foncier est l’un des principaux éléments de la relocalisation », déclare Soeng Sen Karuna de l’ONG Cambodian Human Rights and Development – Association l’Association cambodgienne des droits de l’homme et du développement. « L'octroi de concessions foncières économiques à des entreprises privées qui viennent investir au Cambodge est aussi une des raisons des litiges fonciers. Ces Cambodgiennes ont encore du mal à gagner un revenu et à envoyer leurs enfants à l’école, car les écoles sont souvent éloignées. Et, elles sont également confrontées à des problèmes financiers, ce qui les oblige à vendre leurs cheveux », confie Sen Karuna, ajoutant que, au fond, « personne ne veut vraiment vendre ses cheveux ». Il ajoute que :

« La relocalisation crée souvent des zones de pauvreté centralisées. C’est pourquoi les acheteurs ciblent ces régions pour acheter des cheveux à des personnes démunies »

Lang Heang Khim

Dans la province de Kampong Cham vit Lang Heang Khim. Elle a 22 ans, est handicapée et marche lentement en claudiquant. La jeune femm a vendu ses cheveux non seulement pour l’argent, mais aussi pour plus de commodité, car un côté de son corps a des difficultés pour se mouvoir.

« Mes cheveux étaient très longs et beaux il y a trois mois », déclare Heang Khim. « Les acheteurs se sont rendus venus chez moi et m’ont demandé si je pensais à vendre mes cheveux. J’ai dit oui. En plus, je ne peux me coiffer qu’avec une seule main. » L’échange lui a rapporté 45 $, mais a laissé ses cheveux en lambeaux. « Je le referai, mais je ne les laisserai pas couper mes cheveux comme ça, j’exigerai une coupe correcte, sinon je ne les vendrai pas », dit-elle.

Lang Heang Khim, 22 ans, se brosse les cheveux chez elle à Chong Trek. Photographie Paula Bronstein

Sen Karuna, de l’association des droits de l’homme, ajoute que ces Cambodgiennes ne savent pas vraiment négocier le prix des cheveux avant de décider de vendre. « Elles décident de troquer leurs cheveux parce qu’elles sont pauvres et ne savent pas où vendre leurs cheveux à un prix correct », poursuit-il.

Les villageois n’ont d’autre choix que de vendre leurs cheveux lorsqu’ils rencontrent ces courtiers », déclare-t-il.

Cheveux cambodgiens sur le marché américain

Janice Wilson a commencé à travailler dans l’industrie du commerce des cheveux au Cambodge en 2008, vendant initialement des cheveux via son entreprise Black Hair Media. En 2010, elle a lancé Arjuni, qui fabriquait et exportait des extensions de cheveux cambodgiens, générant plus d’un million de dollars US de recettes par an.

Janice Wilson, à présent basée à Seattle, indique que son personnel coupait et collectait des cheveux de Cambodgiennes. « Mais, nous le faisions proprement et avec respect », avance-t-elle. La femme d’affaires confie que bien que son entreprise fusse gérée de façon éthique, elle se trouvait en proie à un problème de conscience, car elle échangeait des cheveux en provenance du tiers monde pour une vanité en provenance de pays développés.

« Pour que cette entreprise fonctionne, il faut une certaine population qui soit dans le besoin pour vendre ses cheveux. Cela ne m’a jamais semblé très glorieux, car vous réalisez que l’argent peut aider, mais quelle est la femme qui souhaite réellement se séparer d’une belle et longue chevelure ? »
De vrais cheveux exposés dans un salon du marché Orussey à Phnom Penh. Photographie Paula Bronstein

Janice Wilson ajoute qu’en plus des paiements en espèces, Arjuni a fourni des emplois aux jeunes femmes victimes de trafic sexuel dans le royaume. « Certaines de nos ONG partenaires sont spécialisées dans l’aide aux femmes victimes du trafic sexuel », confie-t-elle. Après des thérapies pour leur traumatisme, Wilson explique que son ancien magasin apprenait aux femmes comment fabriquer les extensions de cheveux. Elle prétend qu’elles ont également suivi des cours d’anglais et de mathématiques et avaient aussi eu la possibilité de devenir entrepreneures.

« Le trafic sexuel est toujours un vrai problème », déclare Am Sam Ath, chef d’enquête pour l’ONG des droits de l’homme Licadho. « La question reste une préoccupation sérieuse pour le gouvernement».

Il ajoute que de nombreuses victimes ont moins de 18 ans et que la technologie d'aujourd'hui facilite l’exploitation sexuelle.

« il y a un besoin d’éducation sur la façon de prévenir la traite sexuelle et la prévention devrait être plus large »

Les meilleures clientes de Wilson

Les importations américaines constituent la majorité du marché mondial des produits capillaires d'origine humaine. Les femmes de couleur en Amérique étaient les meilleures clientes de Wilson. Un rapport de Mintel Consumer Research 2019 démontre que les consommatrices d’origine africaine s’orientent surtout vers des produits capillaires lisses ou peu bouclés comme les tresses avec des extensions, les tissages et les perruques. Selon Mintel, il n’existe pas de code UPC sur les ventes d’extensions, ce qui rend difficile le suivi de l’origine des cheveux.

En 2018, ce marché s’élevait à près de 980 millions de dollars américains dans le monde entier, à environ 615 millions en Amérique...

Janice Wilson raconte que beaucoup de ses clientes admettent qu’elles ne pourraient même pas situer le Cambodge sur une carte. Le côté mystérieux a créé un attrait supplémentaire pour ses clientes.

« Dans le monde de la beauté, c’était quelque chose de différent et d’attrayant », confie Wilson.

Arjuni a fermé ses portes en 2017 et Janice Wilson dirige maintenant Mane Moguls pour les entrepreneurs de l’industrie capillaire à la recherche de plus d’informations sur le secteur de l’extension de cheveux. Son programme comprend un module concernant l’éthique. Pourtant, le commerce équitable et la transparence ne suffisent pas pour lutter pleinement contre la pauvreté au Cambodge. Selon Sen Karuna :

« Je ne veux pas voir nos Cambodgiennes devenir pauvres et devoir vendre leurs cheveux. Si ce commerce perdure, le gouvernement devrait ne pas autoriser une exploitation excessive »

Quant à l’avenir de l’industrie capillaire, Janice Wilson prédit que la technologie des cheveux synthétiques rattrapera son retard et rendra les faux cheveux indiscernables des authentiques. En attendant, Sariem, Sreyvy et Lim Khim restent trois Cambodgiennes dont les cheveux sont peut-être vendus en ligne, dans les magasins de coiffure, ou garnissent la tête d’une étrangère à l’autre bout du monde.

« Il est si facile d’utiliser et d’exploiter ces cheveux et de ne pas trop penser à leur provenance », conclut Wilson.

Par Erica Ayisi/NBC avec le Centre Pulitzer (cc). Traduction CG

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