Siem Reap & Portrait : Chantrea Thorn, la bijoutière prête à décrocher la lune

Depuis son plus jeune âge, les bijoux ont toujours fasciné Chantrea. Pas seulement l’objet en lui-même, mais aussi tous les processus de création et de fabrication qui le précèdent, sa symbolique, sa corrélation avec la personnalité de l’individu qui le porte.

Chantrea Thorn
Chantrea Thorn

Mais l’idée de concevoir un jour ses propres œuvres demeurait un projet lointain, vaguement inaccessible. Et pourtant : depuis quelques mois, la jeune femme présente avec succès sa première collection et se montre même surprise par l’engouement suscité. Rencontre avec une créatrice qui ne manque ni de talent ni d’inspiration.

Rechercher l’originalité

C’est dans un local au calme, havre de verdure à quelques mètres de la très fréquentée Wat Bo Street, que Chantrea Thorn reçoit ses clients. Au milieu des objets d’artisanat trône une vitrine dans laquelle scintillent les bijoux qu’elle a créés. Colliers, bracelets et boucles d’oreilles captent immanquablement le regard des clients, qui viennent parfois la voir depuis Phnom Penh.

D’autres visiteurs découvrent la boutique lors des stages régulièrement organisés sur place. Car la bien nommée « Craft Alley » mène tout droit aux ateliers d’Ammo, une entreprise sociale qui se sera montrée cruciale pour la carrière de Chantrea Thorn.

Créations de l'artiste cambodgienne
Créations de l'artiste cambodgienne

Rencontre décisive

Après une scolarité arrêtée relativement tôt, Chantrea trouve un emploi sur un stand du principal marché de nuit de Siem Reap, où elle vend des souvenirs ainsi que quelques bijoux. Autant d’objets fabriqués par d’autres personnes, alors que la jeune femme rêve de concevoir ses propres bijoux. « Je manquais cruellement de confiance en moi, je me disais que je n’avais pas assez de talent, d’imagination, de force pour parvenir à mes fins. »

« La rencontre avec Maddie a été en cela décisive et a contribué à me donner la force de croire en mes possibilités »

C’est en 2015, alors qu’elles tiennent chacune un stand au Shinta Mani Market, que les deux femmes se croisent pour la première fois. Madeline Greene y présente les bijoux créés par Ammo, l’entreprise sociale qu’elle a fondée 2 ans plus tôt. Toutes deux sympathisent instantanément, et c’est aussitôt que s’établit une relation amicale, mais aussi professionnelle.

Chantrea rejoint l’équipe d’Ammo, occupe différents postes et, surtout, apprend toutes les recettes de la confection joaillière. « Madeline m’a toujours encouragée, elle a su me montrer que le métier de créatrice était à ma portée. Il m’a pourtant fallu du temps avant que je ne décide de me lancer. Et même maintenant je ne me sens pas en confiance à 100 %, car j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. »

Munitions créatives

La modestie de Chantrea tranche pourtant avec la maîtrise dont elle a su faire preuve pour sa première collection. 21 pièces la composent, en grande majorité constituées de bronze recouvert d’un alliage d’or ou d’argent. Le choix du bronze comme matière première découle directement de la philosophie d’Ammo, qui repose sur l’utilisation de munitions recyclées.

Jonchant le sol cambodgien, ces objets à la funeste destination trouvent un usage autrement pacifique une fois fondus et transformés en œuvres d’art. C’est en visitant la campagne que Madeline Greene a conçu son projet d’entreprise sociale, constatant à la fois l’abondance des munitions enfouies et l’usage qui en était fait par les paysans.

En voyant ces derniers fabriquer toutes sortes d’outils à partir de ces munitions, l’idée d’un artisanat basé sur leur recyclage germe alors dans l’esprit de la créatrice anglaise. La mise sur le marché des bijoux ainsi fabriqués n’est pas l’unique finalité de la marque, l’accent étant mis aussi sur la formation des employés et l’encouragement à développer leurs capacités artisanales et créatrices.

Oser prendre le crayon

Très vite, Chantrea se forme à l’art de la joaillerie, ce qui ne fait qu’attiser son désir de création : « J’ai appris une à une toutes les étapes nécessaires et suis devenue capable de fabriquer aussi bien des colliers, des bagues et des boucles d’oreilles.

Ce qui ne m’empêchait pourtant pas d’éprouver une certaine frustration : ces bijoux que je fabriquais étaient certes beaux, mais ce n’étaient toujours pas les miens ! Alors, un jour, j’ai décidé de prendre un crayon et de tracer les contours de quelques bijoux issus de mon imagination. Comme ça, pour voir ce que cela donnerait.

Lorsque j’étais plus jeune, j’étais assez forte en dessin, cela m’a aidée à retranscrire exactement les idées que j’avais en tête. Un peu anxieuse, j’ai présenté ces ébauches à Madeline, qui m’a immédiatement encouragée à persévérer. Inutile de vous dire à quel point j’étais heureuse et fière ! »

Lors de l'exposition à Phnom Penh
Lors de l'exposition à Phnom Penh

Phnom Penh, un essai concluant

C’est à la fin de 2020 que les premières pièces sortent des ateliers d’Ammo, juste à temps pour les présenter sur le stand du Made in Siem Reap Fair, à Phnom Penh. Là, au milieu de dizaines d’autres créateurs et artisans venus de la cité des temples, Chantrea parvient à se faire remarquer et à éveiller l’intérêt autour de ses bijoux :

« C’était absolument incroyable, nous avons réalisé plus de 1 300 dollars de ventes en l’espace de 3 jours seulement, ce qui est énorme ! J’avais de gros doutes sur le succès d’une telle entreprise : lancer une collection alors que le pays et le monde traversent une crise sans précédent me paraissait pour le moins hasardeux »

« Mais je me suis rendu compte que les gens sont toujours prêts à acheter des bijoux, d’autant plus que nous ne pratiquons pas des prix très élevés. J’éprouvais aussi quelques incertitudes concernant la clientèle, mais me suis vite aperçue que mes créations plaisent à tous les âges et toutes les nationalités, ce qui a représenté un grand soulagement. »

De l’ébauche à la réalisation

Poussée par ce succès auquel elle ne s’attendait pas, Chantrea complète sa collection, épaulée par son frère lui aussi joaillier. « Une fois le design établi, tout se fait dans les ateliers d’Ammo, qui sont à la fois pratiques et sûrs : le travail sur les métaux peut en effet représenter des risques pour la santé si le local n’est pas correctement ventilé et l’espace bien organisé.

Cela fait l’objet d’une attention toute particulière ici. » Il faut entre 40 minutes et 1 heure 30 aux artisans pour fabriquer un bijou, selon la complexité de l’œuvre. « Je peux vous expliquer tout cela, et même vous l’apprendre, lors des ateliers pratiques que nous organisons régulièrement à Ammo. Tous les publics, enfants comme adultes, peuvent découvrir la fabrication de bijoux et créer leur propre objet. C’est une expérience unique ! Bien entendu, il ne s’agira que d’une initiation : il faut à peu près 6 mois de formation à nos artisans avant qu’ils n’acquièrent une totale maîtrise de leur métier. »

Hyperactivité

Suite au départ provisoire de Madeline Greene vers son pays natal, Chantrea est actuellement responsable de la bonne marche de la petite entreprise, qui compte 6 salariés. Comptabilité, gestion du personnel et des ventes, expédition des commandes, animation des ateliers de découverte et accueil des clients ne sont que quelques-unes des tâches dont la pétillante jeune femme est responsable.

Ce qui ne l’empêche nullement de trouver le temps de promouvoir sa marque : « Les journées sont longues, effectivement ! Mais j’arrive néanmoins à assurer le lancement et la promotion de Chan Alanka. Je viens de créer pour cela une page Facebook, qui permet non seulement de présenter la collection, mais aussi de la vendre.

Les expéditions se font au Cambodge, mais aussi à travers le monde, y compris en France. Quant au nom de la marque, il reprend mon prénom, Chan, qui signifie “Lune” en khmer, et Alanka, qui se traduit par “bijou”. C’est en faisant référence à cela que certaines de mes créations prennent l’astre nocturne pour motif. »

Réussite exemplaire

Cette première collection ne représente qu’une étape pour Chantrea, qui éprouve un regain de motivation par le succès rencontré. « Concevoir, fabriquer et vendre mes propres créations m’a aidée à me sentir nettement plus à l’aise qu’auparavant. Je suis issue d’une famille au sein de laquelle l’éducation était assez stricte.

« Sortir, voir du monde, parler aux gens n’étaient pas des choses qui faisaient partie de mes habitudes. Il m’a donc fallu faire un effort conséquent pour oser aller vers les autres »

« Les choses s’arrangent depuis quelques années, l’activité exercée à Ammo et la création de ma marque n’y sont pas pour rien. Je ne compte pas m’arrêter là : j’ai dans la tête des tas de bijoux qui ne demandent qu’à être réalisés, avec de nouveaux matériaux tels que les perles ou la pierre. J’aimerais aussi ouvrir une boutique à Phnom Penh, qui me permettrait de gagner plus de visibilité. Tout cela n’aurait pas été possible sans l’immense soutien dont j’ai pu bénéficier. Certaines personnes m’ont aidée et encouragée, et c’est une chance immense. Cette chance, je veux m’en servir afin de montrer que toutes les femmes cambodgiennes peuvent suivre leurs rêves et réaliser de grandes choses, quel que soit leur projet. »

https://www.facebook.com/chanalanka/

https://www.ammojewellery.com/

https://www.facebook.com/inspireartisanscafe/ (stages d’initiation à la création joaillière)