Siem Reap & Coronavirus : une économie sous haute tension

Monuments historiques désertés, rues atones, commerces sans clients et hôtels vides… La ville de Siem Reap, porte d’entrée des temples d’Angkor, est depuis plusieurs semaines plongée dans une étrange torpeur. Accueillant chaque année plus de deux millions de visiteurs, la santé économique de la ville repose en majeure partie sur la fréquentation touristique. À mesure que la pandémie gagne du terrain, les conséquences économiques pour le Cambodge deviennent chaque jour plus dramatiques.

Alors que la crise du coronavirus s’amplifie dans le monde, de graves menaces sur l’économie cambodgienne

Une haute saison en enfer

Le mois de mars est souvent l’occasion de dresser le premier bilan d’une haute saison finissante. Après des années de hausse continue, 2019 avait clairement marqué le pas, donnant quelques signaux d’alerte plus ou moins inquiétants. Un parc hôtelier en surcapacité, une attractivité en perte de vitesse et un ralentissement de la fréquentation touristique auront contribué à faire de 2019 une année morose pour la ville, la première depuis la crise de 2008. Tirant le constat des faiblesses ayant entraîné cette situation inédite, le ministre du Tourisme s’était alors montré rassurant et continuait de miser sur un rebond et une hausse de la fréquentation. Las, cette prévision fut balayée par l’arrivée d’un virus qui pourrait bien se révéler extrêmement grave pour l’économie du pays, dont le tourisme représente plus de 12 % du PIB. Dès janvier 2020, le flot des visiteurs en provenance de Chine s’est brutalement tari, privant Siem Reap de plus de 300 000 touristes durant les deux premiers mois de l’année. La disparition brutale du tiers des visiteurs se pressant habituellement dans la ville a représenté une lourde perte pour toutes les personnes dépendant directement du secteur, qu’ils soient hôteliers, restaurateurs, prestataires de services ou commerçants. La fermeture des lignes aériennes en provenance de Chine, constituant une escale pour de nombreux vols en provenance d’Europe, a automatiquement provoqué un effet domino, entraînant l’annulation de nombreux voyages. La progression fulgurante du Covid-19 dans les pays européens ainsi qu’aux États-Unis n’a fait qu’aggraver cette situation déjà critique. Peu à peu, les frontières se sont fermées, celle du Vietnam en premier lieu, rapidement suivie par celles du Laos et de la Thaïlande. Bien que la continuité du transport de marchandises soit toujours assurée, ces décisions ont privé d’emploi la majorité des travailleurs transfrontaliers. Les pays occidentaux, qui constituent d’importants débouchés pour les produits cambodgiens, se sont à leur tour barricadés, laissant présager une chute massive des exportations.

Le Vieux Marché, fréquenté tant par la population locale que par les touristes, a été déserté

Une ville qui n’est plus que l’ombre d’elle-même

Cet effondrement massif de la fréquentation a trouvé une résonance toute particulière dans la cité des temples. Normalement sillonnée par les bus et les tuktuks chargés de touristes, Siem Reap fait désormais figure de ville fantôme. La bruyante Pub Street, le quartier commerçant de Kandal Village et le Vieux Marché se sont soudain retrouvés privés de l’animation qui les caractérise. Les masques chirurgicaux se sont multipliés sur les visages, tout comme s’est intensifié l’usage des gels hydroalcooliques. La découverte, le 7 mars 2020, d’un premier cas cambodgien a contribué à faire monter la tension d’un degré supplémentaire, tension qui n’a cessé de s’amplifier depuis lors. Des mesures d'urgence ont immédiatement été adoptées, telles que la fermeture des écoles, l’interdiction des rassemblements religieux et le report des événements culturels. Le festival de Sankranta, célébrant dans la liesse le passage à la nouvelle année khmère et attirant des dizaines de milliers de visiteurs, a été quant à lui tout simplement annulé.

Un impact économique certain, mais dans quelles proportions ?

Avec plus de 2 millions de visiteurs annuels, l’économie de la ville de Siem Reap dépend en grande partie du secteur touristique. Hôtels, restaurants, spas et salons de massage, transports, guides touristiques, agences de voyages, musées, salles de spectacles… Toutes les activités qui constituent le socle économique de la ville ont assisté impuissantes au brusque changement d’atmosphère.

« Cela va faire maintenant près d’un mois que la plupart des touristes sont partis. S’il en restait encore quelques-uns, ce n’est définitivement plus le cas. Je ne vends plus aucune prestation concernant les tours ou les visites. Depuis deux semaines, ma seule activité professionnelle consiste à effectuer des prolongations de visas. C’est tout. »

, déplore Tho Savath, qui gère une petite agence de voyages en plein cœur de la ville. Pour Philippe, dont la crêperie reste encore ouverte malgré tout : « Décembre 2019 avait déjà été un mauvais mois. Et depuis l’apparition du coronavirus, le chiffre d’affaires de janvier a baissé de 28 % par rapport à celui de l’année dernière. Pour atteindre les -40 % en février, et -60 % en mars. Le personnel a été réduit, seuls deux employés continuent de travailler à mi-temps, sur les dix d’avant la crise ».

Faire face coûte que coûte

Les écoles et associations, qui ont été parmi les premiers établissements à devoir fermer leurs portes, ont renvoyé les élèves chez eux tout en assurant une continuité de formation par le biais d’internet. Dépendant, pour leurs financements, des sessions de cours dispensés, l’École Française ainsi que l’Alliance Française se voient plongées dans une situation financière périlleuse. Des appels aux dons ont été lancés sur les réseaux sociaux, afin de tenter de maintenir des institutions lourdement impactées. De leur côté, hôteliers, restaurateurs et commerçants ont dans un premier temps essayé d’attirer les voyageurs à grand renfort de promotions et de communication. L’épidémie gagnant de l’ampleur et les clients devenant de plus en plus rares, beaucoup d’établissements ont dû se résoudre à fermer leurs portes, y compris parmi les plus emblématiques. Certains restaurateurs ont choisi de se recentrer sur la livraison à domicile, notamment à destination des expatriés. Mais il ne s’agit que d’un complément, ne garantissant qu’une faible partie des recettes nécessaires pour faire tourner une entreprise.

Privées de leurs matières premières, les quelques industries présentes alentour se sont vues contraintes de fonctionner au ralenti, tandis que l’aéroport se vidait de ses voyageurs. Un coup dur pour le secteur de l’aviation et pour les sept compagnies cambodgiennes dont les appareils n’assurent plus qu’un service restreint. L’activité du BTP, qui a connu un bond sans précédent au cours de la dernière décennie, devrait aussi ralentir du fait du manque d’investissements, tant locaux qu’en provenance de capitaux étrangers.

Menaces de surendettement

La baisse de l’activité et le chômage qui s’ensuit auront de graves conséquences pour les ménages, dont beaucoup sont endettés. « Les premières victimes sont mes compatriotes cambodgiens », estime Chanthary Long, chargée de clientèle dans une banque de Siem Reap. « La plupart d’entre eux ont perdu leur emploi. Certains continuent à percevoir leur salaire en totalité, d’autres de manière partielle, quand d’autres n’en ont plus aucun. Tous les Cambodgiens que je côtoie ont au moins un voire plusieurs crédits à rembourser. Le surendettement est à craindre. En ce qui concerne les expatriés, beaucoup ont investi ici les économies d’une vie… S’il reste encore quelques fonds à certains, d’autres se retrouvent ruinés et envisagent un retour probable en France dès la réouverture des frontières. »

Comment amortir le choc ?

Des organismes tels que la Chambre de Commerce France Cambodge ainsi que la Fédération Cambodgienne du Tourisme s’emploient à conseiller et à fédérer les entrepreneurs en difficulté. Des questionnaires ont été adressés aux propriétaires d’établissements, et des sessions de questions-réponses ont été organisées par la CCIFC. Eurocham, la Chambre de commerce européenne au Cambodge, s’emploie elle aussi à relayer les informations à destination des entrepreneurs. Devant les difficultés éprouvées, le Premier ministre a d’ores et déjà dévoilé un train de mesures, qui pourra être amené à évoluer par la suite. Hôtels, restaurants et agences de voyages ont ainsi été exonérés de taxes pour une durée minimale de trois mois. À condition toutefois que ces établissements se situent dans les provinces que le gouvernement juge comme étant les plus touristiques. Les salariés en arrêt d’activité percevront une indemnité correspondant à 20 % du salaire minimum, qui est établi à 190 dollars par mois. Le secteur de l’aviation civile, quant à lui, sera exonéré d’impôts pendant trois mois, tout en se voyant octroyer un délai pour rembourser ses dettes. Les banques, qui bénéficieront d’un crédit gouvernemental de 500 à 600 millions de dollars, devront prêter davantage aux entreprises, à des taux d’intérêt plus bas. Les établissements bancaires sont invités à retarder les paiements d’échéances de prêt et ne devraient pas saisir les biens de l’emprunteur pendant cette période en cas de défaut de paiement. Pour financer les mesures en cours et à venir, le gouvernement prévoit de débloquer entre 800 000 et 2 milliards de dollars, selon l’évolution de la pandémie.

Des situations difficiles

Certaines de ces mesures répondent aux revendications exprimées par les regroupements d’entrepreneurs et les associations d’aide aux salariés. Depuis l’amplification de la crise, ces dernières réclament la création d’une couverture sociale pour les employés se retrouvant au chômage, la mise en place d’un délai de paiement de toutes les factures liées aux services publics, un report des remboursements des échéances de crédits, ainsi qu’un moratoire sur les loyers. « Concernant cette dernière mesure, je crains qu’elle ne soit difficile à appliquer », confie un restaurateur dont l’établissement a été contraint de fermer ses portes faute de clients. « Le report ou la suspension des paiements des loyers se réglera au cas par cas. Mon propriétaire est un bon exemple : il exerce la profession de guide, et n’a plus que mon restaurant comme source de revenus. S’il gèle ou baisse mon loyer, il ne pourra donc pas rembourser l’emprunt qu’il a souscrit auprès de sa banque. La situation devient alors inextricable… »

La durée, grande inconnue de l’équation

L’une des principales incertitudes qui pèsent sur cette crise est sa durée : jusqu’à quand le virus continuera-t-il de sévir, quand les frontières s’ouvriront-elles à nouveau et à partir de quand les touristes reviendront-ils ? Benjamin Carrichon travaille pour le groupe Innotality, qui possède à Siem Reap des hôtels, des restaurants et un spa. Selon lui, il faudra encore attendre 6 mois, dans le meilleur des cas, pour que les activités reprennent, et entre 1 à 2 ans avant qu’elles ne retrouvent leur rythme de croisière. Nombre de personnes interrogées partagent ce point de vue. Certaines d’entre elles ont connu la crise du SRAS en 2003, qui avait ébranlé le secteur touristique de Siem Reap. Il avait alors fallu attendre plus d’un an avant que la situation ne retourne à la normale. L’image de la ville et du pays risque elle aussi de se retrouver écornée. Quelques articles de journaux, ainsi que des commentaires ayant fleuri sur les réseaux sociaux ont contribué à diffuser des informations erronées sur un supposé racisme anti-occidental. De nombreux cas positifs au Covid-19 proviennent en effet de touristes, dont un grand nombre de Français. Ce qui a inexorablement suscité la méfiance de certains Cambodgiens.

« Les personnes qui prétendent qu’il y a un racisme contre les barangs se trompent totalement »

Par ailleurs, ces mêmes personnes dissuadent les futurs touristes de venir au Cambodge. Quelle stupidité ! Les Cambodgiens demandent juste aux barangs (les blancs en général, sans aucune connotation raciste) de porter un masque pour éviter de propager des virus », constate Chanthary Long avec une certaine amertume.

Pessimisme mais espoir de la Banque Mondiale

Si le Cambodge n’est pas le seul pays à pâtir de la situation, les plaies ouvertes par cette crise mettront du temps à se refermer. Dans une économie globale et interdépendante, l’effondrement des marchés financiers, la baisse des exportations et les menaces de récession se répercuteront sur de nombreux secteurs d’activité du royaume. L’agence Moody’s a estimé que la croissance du PIB cambodgien devrait se situer aux alentours de 4,5 %, soit une perte de 2,5 points par rapport à 2019. Plus récemment, la Banque Mondiale s’est montrée encore plus pessimiste, évaluant la croissance à 2,5 %, en prenant en considération de nombreux secteurs tels que le tourisme, mais aussi la construction et l’industrie textile, des moteurs de l’économie cambodgienne. La crise du Covid-19 s’installe dans un contexte défavorable : en février dernier, l’Union européenne avait suspendu les avantages douaniers accordés à certains produits cambodgiens dans le cadre de l’accord commercial préférentiel Tout Sauf les Armes. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, ainsi que la baisse des investissements étrangers avaient déjà pesé sur l’année 2019. Néanmoins, la même Banque Mondiale estime que, si la crise se termine cette année, la croissance du pays pourrait connaître un rebond significatif et atteindre 5,9 % selon le scénario le plus optimiste. Tout dépendra du contexte international, et surtout de la santé du partenaire Chinois, principal investisseur et partenaire commercial du Cambodge.

Et après ?

Alors que le monde entier se fige, la crise du Covid-19 entraînera inévitablement de multiples répercussions dans une ville extrêmement dépendante du tourisme. D’après Florian Bohême, consultant en hôtellerie, « il faudra s’interroger sur la faiblesse du secteur hôtelier et touristique, qui ne dispose pas de réserves financières pour faire face à une crise de cette ampleur. Après cela, chaque entreprise devra prendre en compte la nécessité de constituer un fonds de réserve qui permette de tenir au moins trois mois. Ce que je note aussi, c’est un fort esprit de responsabilité des chefs d’entreprises européens qui font tout pour limiter au maximum les licenciements secs et essaient de trouver des solutions humaines avec des baisses temporaires de revenus par exemple. C’est aussi ce qui est important dans cette crise : que l’impact social et humain soit limité au maximum ». Une solidarité confirmée par Chanthary Long : « Toutes les entreprises que je connais à Siem Reap s’engagent à réembaucher leurs employés, même si cela doit se dérouler progressivement. Malgré les circonstances, je reste optimiste, car je crois en la force de mon pays, en la bienveillance et la rage de vaincre de mes compatriotes, mais aussi en la solidarité entre expatriés ». Pour Dara Huot, directeur de la structure Phare Performing Social Enterprise, il est primordial de :

« profiter de cette pause involontaire pour se renouveler, se remettre en question et embellir la cité. Nous nous en sortirons et reviendrons, je le souhaite, endurcis par cette épreuve »

Après une année 2020 qui s’avère d’ores et déjà catastrophique, un retour à la normale et un rebond de la fréquentation sont attendus avec la plus grande impatience. Passée inaperçue à cause du Covid-19, la nomination, début mars, du Cambodge comme plus belle destination du patrimoine mondial consacre une fois de plus le royaume comme un lieu touristique incontournable. En attendant le retour des visiteurs et une éclaircie économique, la population du Cambodge doit affronter cette crise sans précédent, dont les conséquences restent encore malheureusement bien difficiles à prévoir de façon précise. Rémi Abad

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