Santé & Covid-19 : Nimith CHHENG, ne pas céder à la panique et aux rumeurs au Cambodge

Cambodge Mag a rencontré Nimith CHHENG, un Franco-khmer consultant en marketing et communication qui a également exercé en Europe et en Afrique en tant qu’expert en management du risque et gestion de crise. Entretien :

Nimith CHHENG

CM : Le Cambodge est confronté aujourd’hui à une situation de crise sanitaire sans précédent, comme de nombreux pays dans le monde. À quoi peut-on s’attendre ?

Il existe des situations de crise potentielles qu’on peut facilement anticiper, jusqu’à leur dénouement, avec bien sûr un peu d’expérience ; d’autres que l’on peut très difficilement prévoir. Concernant la crise du Covid-19, qui ne ressemble à aucune autre, vu l’ampleur qu’elle a prise dans un laps de temps aussi court, je dois avouer que je ne l’aurais jamais vu arriver malgré de nombreuses années passées à anticiper et gérer le risque. Nous faisons aujourd’hui face à une situation sans précédent, qui touche lourdement le monde entier, les pauvres comme les riches, sans aucune discrimination.

Aucun gouvernement n’y était préparé. Le scénario d’une telle épidémie était bien évidemment envisagé dans de nombreux audits de risques, mais on le classait, à l’époque, dans la catégorie des scénarios « acceptables », c’est à dire qui ne demande pas à ce qu’on s’en occupe en priorité compte tenu de leur très faible probabilité d’occurrence.

« À cette heure, nous sommes encore au cœur de la tempête et il est encore un peu tôt pour prendre toute la mesure de l’impact du virus et de ses nombreuses conséquences économiques et sociales »

La crise semble vouloir s’inscrire dans la durée. Face à cette épidémie et son rapide développement, nous n’avons plus qu’une seule priorité : celle de nous protéger au maximum pour contenir la propagation du virus, même si nous sommes encore relativement épargnés par rapport à d’autres pays.

CM : Le Cambodge est bien moins touché que d’autres pays… Comment expliquez-vous cette différence ?

Les chiffres avancés sont particulièrement déconcertants. Le Cambodge compte en effet, à cette heure, 109 cas, ce qui est toujours trop, mais en rien comparable au niveau de contamination et de progression du virus aux États-Unis (188 592 cas), en Italie (105 192 cas), en Espagne (95 923 cas) ou en Chine (81 554 cas). Il faut reconnaître que la « distanciation sociale » s’opère naturellement d’une façon complètement différente par ici. On se salue spontanément les deux mains jointes, avec une certaine distance et c’est l’un des premiers gestes-barrières à adopter.

« La pratique de la grande accolade et de la bise, que ce soit deux, trois ou quatre bises, ne sont pas des pratiques courantes au Cambodge, contrairement aux États-Unis, à la France, à l’Italie ou à l’Espagne »

Certains avancent également l’idée que le virus ne résisterait pas aux températures locales. Je n’en ai aucune idée. En ce qui me concerne, et parce que le virus évolue vite, je crois que notre priorité absolue est de focaliser avant tout sur les mesures conservatoires pour contenir la propagation du virus. Il nous appartient également, entre tout ce qui circule sur les réseaux sociaux, de faire la part entre le vrai du faux et de ne pas céder à la panique.

CM : Vous considérez que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est critiquable dans la gestion de cette crise. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La situation actuelle nécessite plus que jamais la mise en œuvre de réelles campagnes d’information publique. Ce serait injuste de jeter la pierre à l’OMS, qui est de loin l’organisation la plus légitime pour coordonner l’action, mais aussi l’information avec le concours des autorités locales. Les équipes de l’OMS n’ont pas chômé ces dernières semaines et ont su démontrer toute la pertinence de l’existence d’une telle organisation. La question que je me pose est celle du réel accès à l’information.

Le sujet est complexe, il y a d’un côté une minorité de réels experts qui peine à faire entendre sa voix, de l’autre côté une myriade de pseudo-experts et pseudo-savants. Ceux qui osent tout, sans maîtriser le sujet dont ils parlent, occupent complètement l’espace médiatique. Le défi, face à une telle situation, est bien d’éviter la cacophonie et les nombreuses rumeurs et c’est ce qu’on ne manque pas de marteler en situation de crise : il est plus qu’important de maîtriser l’information qui circule, de s’attacher à unifier le discours des autorités légitimes, à devancer les réactions. En d’autres mots, il faut savoir anticiper et répondre aux nombreux questionnements, avec des messages forts, mais aussi accessibles au plus grand nombre.

CM : Aucun pays ne semble épargné… Les semaines à venir risquent d’être difficiles, comment voyez-vous la situation ?

Nous serons sans aucun doute quelques-uns à y laisser quelques plumes. Les situations de crise ont ceci de particulier : si on sait quand elles démarrent, on ne sait jamais quand elles ne se terminent ni exactement quels dommages ces dernières auront réussi à causer. La situation actuelle est complexe, elle nous pousse à identifier les principaux risques auxquels nous sommes exposés pour y opposer des mesures adéquates et réduire le poids de l’inconnu et, surtout, le circonscrire dans une « limite acceptable ».

« Il nous faudra sans aucun doute probablement plusieurs semaines, voire des mois avant de revenir à la normale »

Il nous faudra encore bien plus de temps pour nous remettre de lourdes pertes économiques, qu’on peut d’ores et déjà prévoir, en partie. Pour les entreprises, les semaines à venir, particulièrement incertaines, peuvent aussi représenter l’occasion de préparer la sortie de crise, de profiter de ces moments de ralentissement pour gagner en compétitivité et en performance.

Plus que jamais, que ce soit au Cambodge ou ailleurs, ces dernières devront s’attacher à faire reconnaître leur « plus différentiel », ce qui les rend particulièrement uniques et incontournables. Dans nos métiers, la crise représente toujours une occasion de taille de prendre conscience de nos priorités, de mettre à plat l’existant pour définir de nouvelles formes d’équilibre, de se réformer et de rebondir. Le management de la crise, c’est en effet aussi et surtout une approche singulière qui invite à être à l’écoute de son environnement, à appréhender au mieux ses valeurs, ses forces, ses faiblesses, et surtout ses opportunités d’avenir et de devenir. Ces dernières restent encore nombreuses dans un pays comme le Cambodge qui enregistre un taux de croissance régulier.

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