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Paris, Phnom Penh et l'art khmer : derrière l'exposition étudiante, un chantier d'État pour le Musée national

À Phnom Penh, des étudiants cambodgiens imaginent l'avenir du sanctuaire de l'art khmer. Derrière eux, un siècle d'histoire franco-cambodgienne — et un chantier qui ne fait que commencer.

Paris, Phnom Penh et l'art khmer : derrière l'exposition étudiante, un chantier d'État pour le Musée national

Les chauves-souris ont disparu. On l'oublie souvent, mais pendant les années Khmers rouges, quand le musée fut abandonné et son toit partiellement effondré, des milliers d'entre elles avaient colonisé les galeries. L'inventaire de 1980 révèle des collections entières disparues. Ce qui reste — les Vishnou, les Shiva, les linteaux du VIIe siècle — a survécu par accident autant que par miracle.

C'est dans ce bâtiment-là, avec cette mémoire-là, qu'une centaine d'étudiants cambodgiens ont planché sur l'avenir.

Youth Visions for the National Museum Extension, à découvrir jusqu'au 11 septembre, n'est pas une exposition comme les autres. Elle réunit les propositions créatives d'étudiants issus de quatre universités — l'Université royale des Beaux-Arts, Limkokwing, Norton, NPIC — invités à imaginer ce que pourrait devenir le plus grand sanctuaire d'art khmer du monde une fois agrandi, modernisé, repensé. Maquettes, rendus architecturaux, projections spatiales : la jeune génération cambodgienne face au monument fondateur de son identité culturelle.

L'exercice est moins académique qu'il n'y paraît.

Un musée qui déborde

290 000 visiteurs en 2024. Environ 170 000 Cambodgiens, 120 000 étrangers — une fréquentation qui a longtemps dépassé ce que les quatre galeries du bâtiment original peuvent raisonnablement absorber. Les salles sont étroites pour les groupes scolaires. Les réserves insuffisantes. La climatisation, les systèmes de sécurité, la signalétique multilingue : tout accuse son âge. Le musée est magnifique et il étouffe.

Ce n'est pas faute d'attention. En 2013, une première rénovation avait modernisé l'éclairage et les dispositifs de sécurité. Mais rénover n'est pas étendre. Et le projet qui se dessine aujourd'hui est d'une autre nature : il s'agit de repenser l'ensemble — les espaces d'exposition, le parcours de visite, la relation au quartier, la place du musée dans la ville. Un chantier intellectuel avant d'être architectural.

C'est précisément là qu'intervient Youth Visions.

Donner le problème aux plus jeunes

L'idée, portée conjointement par le Musée national, l'Université royale des Beaux-Arts et les équipes du projet franco-cambodgien, est à la fois simple et audacieuse : soumettre aux étudiants les vraies contraintes du site — emprise foncière, contraintes patrimoniales, besoins fonctionnels — et voir ce qu'ils en font. Pas un concours de style. Une consultation créative adossée à un processus de décision réel.

L'Université royale des Beaux-Arts n'est pas n'importe quel partenaire dans cette histoire. Son campus jouxte physiquement le musée depuis des décennies. Ses origines remontent à l'École des arts cambodgiens fondée en 1918 par Groslier lui-même — deux ans avant l'inauguration du musée. Les deux institutions sont nées du même homme, de la même conviction que l'art khmer méritait une maison et une école. Qu'elles se retrouvent associées cent ans plus tard autour de la question de l'avenir du bâtiment a quelque chose d'une boucle qui se ferme.

Limkokwing, Norton et NPIC apportent une autre couleur. Ce sont des universités privées, orientées design, communication, technologies créatives — des formations qui pensent l'espace autant par l'expérience utilisateur que par la forme bâtie. Leurs étudiants n'ont pas les mêmes références que ceux des Beaux-Arts. C'est exactement ce qui rend la confrontation intéressante.

Paris, Phnom Penh et l'art khmer : derrière l'exposition étudiante, un chantier d'État pour le Musée national

Paris, Phnom Penh et le musée Guimet

Pour comprendre pourquoi cette exposition existe, il faut remonter à juin 2022. C'est à cette date que la ministre cambodgienne de la Culture, Phoeurng Sackona, adresse formellement à Paris une demande de soutien pour la réhabilitation du musée. La réponse française ne tarde pas : une lettre d'intention est signée entre les deux gouvernements en janvier 2024, suivie du lancement opérationnel du projet en octobre de la même année. Près d'un million d'euros engagés par Paris, Expertise France à la manœuvre, le musée Guimet comme partenaire scientifique.

L'institution parisienne entretient avec Phnom Penh une relation qui remonte à plusieurs décennies. En 2025, les deux musées ont poussé ce partenariat à son point le plus visible : 126 pièces cambodgiennes prêtées à Paris pour l'exposition Bronzes royaux d'Angkor, dont la spectaculaire statue du Vishnu couché du Mébon occidental, transférée en France pour étude et restauration avant de regagner Phnom Penh. C'est Yannick Lintz, directrice du Guimet, qui co-préside avec Phoeurng Sackona le Comité permanent franco-cambodgien sur le patrimoine — dont la quatrième réunion, en septembre dernier, avait précisément pour ordre du jour l'état d'avancement de l'étude de faisabilité.

Les discussions sont techniques. L'enjeu est politique. Il s'agit de définir ce que sera le premier musée d'art khmer au monde dans vingt ans.

L'argent, les délais, la réalité

900 000 euros. C'est le budget affiché pour la phase d'études — diagnostic architectural, catalogue des collections, analyse des publics, esquisse d'un programme scientifique et culturel. Ce n'est pas le budget de la construction. Ce n'est même pas encore le budget d'un avant-projet. C'est le budget pour savoir ce qu'il faudra faire, comment, et combien ça coûtera vraiment.

Le projet se termine officiellement en octobre 2026. À cette date, les autorités cambodgiennes disposeront d'une feuille de route complète. Ce qui viendra ensuite — les appels à financement international, les marchés d'architecture, les travaux — relève d'un autre calendrier. Probablement d'une autre décennie.

Ce décalage entre l'ambition affichée et le temps réel des chantiers patrimoniaux n'est pas une déception. C'est la nature du travail. Les grandes rénovations muséales se comptent en générations autant qu'en mandatures. Ce qui se joue aujourd'hui à Phnom Penh, c'est la phase où les décisions fondamentales sont prises : quelle surface, quelle collection mise en avant, quel public prioritaire, quelle relation au quartier. Des choix qui engagent cent ans.

Septembre 2026, et après

L'exposition ferme le 11 septembre. Trois semaines plus tard, Phnom Penh accueille le Sommet de la Francophonie — premier sommet organisé en Asie du Sud-Est, moment de visibilité internationale considérable pour le Cambodge. Le musée rénové, ou du moins le projet de musée rénové, sera l'une des vitrines que la diplomatie culturelle voudra montrer à ses invités.

Youth Visions s'inscrit dans cette séquence sans en être le produit. Les étudiants qui ont planché sur leurs maquettes ne pensaient probablement pas au calendrier diplomatique. Ils pensaient à l'espace, à la lumière, à ce que ça fait d'entrer dans un musée qui vous ressemble.

George Groslier avait fait le chemin inverse. Il était parti de la représentation — l'art khmer, sa grandeur, son universalité — pour construire un écrin à sa mesure. Un siècle plus tard, ses héritiers cambodgiens partent de l'usage. Du visiteur. Du corps dans l'espace.

Ce n'est pas la même architecture. C'est peut-être une meilleure.

Exposition « Youth Visions for the National Museum Extension », Musée national du Cambodge, Phnom Penh. Du 5 juin au 11 septembre 2026. Entrée avec le billet du musée.

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12 juin

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