Parcours & Photojournaliste au Cambodge : Hean Socheata et distiller l’histoire à travers les images

Il existe peu de photojournalistes au Cambodge, et encore moins de femmes. Hean Socheata s’est entretenue avec Sao Phal Niseiy de Cambodianess pour décrire en détail la valeur du photojournalisme en tant qu’art du récit et du changement de perception.

Hean Socheata est une journaliste multimédia indépendante de Voice of America (VOA), Khmer Service. Photo fournie
Hean Socheata est une journaliste multimédia indépendante de Voice of America (VOA), Khmer Service. Photo fournie

Sao Phal Niseiy : Tout d’abord, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez choisi de vous lancer dans ce métier ?

Hean Socheata : C’était en juillet, il y a huit ans, je suis allée pour la première fois sur le terrain en tant que stagiaire en journalisme, pour photographier les événements relatifs au retour des anciens leaders de l’opposition, les campagnes électorales et les jours d’élection, puis les manifestations qui ont suivi. J’étais une jeune fille avec un appareil photo très rudimentaire, un cadeau de ma mère. Étudiante en deuxième année de journalisme à l’université, j’ai rejoint la foule et je n’étais pas sûre de ce que je devais faire sur place.

Pour vous donner un aperçu du contexte, certaines personnes savaient qu’elles voulaient être journalistes dès leur plus jeune âge. Je ne suis pas de celles-là. En fait, je détestais les journalistes quand j’étais jeune parce que j’avais vu ma profession dépeinte à la télévision comme des parasites ou des journalistes de tabloïd qui ne suivent que les célébrités. Le changement de ma perception s’est opéré lorsque j’ai commencé mon stage avec VOA Khmer en 2013, alors que le Cambodge était en pleine élection nationale.

« En tant que novice dans cette profession, assister avec excitation aux changements de la société dans laquelle on vit constitue une expérience remarquable »

C’est à ce moment-là que j’ai été exposée à la pratique du vrai journalisme — mon vrai parcours a commencé à partir de là.

Sao Phal Niseiy : À votre avis, quel est le rôle d’un photojournaliste ? Et qu’aimez-vous le plus dans ce métier ?

Hean Socheata : Arriver et prendre de superbes photos — c’est un aspect essentiel pour valoriser les reportages. Je crois que ce que j’aime dans cette profession, c’est la possibilité d’avoir accès aux grands dirigeants du pays et du monde et de les photographier, capturer des images de ceux qui ont un impact sur la société, mais aussi des gens ordinaires qui sont le reflet de la vie et des histoires du Cambodge. En tant que photojournaliste, il ne s’agit pas seulement de capturer des moments, des événements ou des personnes ; il faut participer l’enregistrement de l’histoire.

Sao Phal Niseiy : Au Cambodge, il y a très peu de femmes photojournalistes, pourquoi selon vous ?

Hean Socheata : Je pense qu’il y a un manque de modèles auxquels les femmes peuvent s’identifier et susceptibles de montrer aux autres jeunes femmes qu’elles peuvent réellement exercer la profession de leur choix. Il y a aussi la perception négative que le public a du journalisme au Cambodge : risqué, dangereux, et des préjugés comme quoi le métier n’est pas fait pour les femmes ou la sous-évaluation de la qualité du travail des femmes. Ce dont les gens ne parlent pas, c’est de l’importance de ce métier pour la société et de la façon dont l’engagement des femmes dans cette profession peut améliorer ou contribuer à l’égalité des sexes.

Je pense qu’il est important d’avoir plus de femmes dans le photojournalisme parce que les perspectives de genre sont importantes. La société a introduit depuis longtemps des préjugés implicites dans la perception sociale à travers le regard des hommes.

Les femmes et les hommes ont des approches différentes pour accomplir leur travail et percevoir un sujet. Si nous voulons trouver un équilibre et une perspective pour une société plus juste et plus équitable, pour chacun d’entre nous, nous avons besoin de la diversité des genres dans ce domaine afin de raconter les histoires.

Sao Phal Niseiy : Avez-vous obtenu la reconnaissance que vous méritez en tant que l’une des rares femmes photojournalistes au Cambodge ?

Hean Socheata : L’étiquette « femme » n’est pas quelque chose qui me vient à l’esprit. Je me concentre davantage sur ma vision et je canalise mon énergie dans mon travail. En fait, je ne m’attends pas à ce que les gens me reconnaissent comme une journaliste « féminine ». Il y a d’autres combinaisons qui entrent en jeu, comme pour tout être humain qui exerce un métier. J’apprécierais davantage si les gens pouvaient regarder au-delà de mon genre et percevoir mes capacités, la qualité de mon travail, mon intelligence et ma compassion. Au moins, je contribue à donner l’exemple à d’autres Cambodgiennes. Ce que j’essaie de communiquer aux jeunes filles, c’est :

« Regardez ! Vous aussi pouvez choisir cette profession ! »

Sao Phal Niseiy : Les gens considèrent le photojournalisme comme l’une des formes les plus puissantes de journalisme, car il ne se contente pas de raconter une histoire, mais façonne également la perception des gens. Êtes-vous d’accord ?

Hean Socheata : Le photojournalisme est une profession stimulante, passionnante et gratifiante. Je peux pratiquer à la fois la « photographie » et le « journalisme ». Dans ce métier, nous figeons un moment en temps réel avec la responsabilité de la vérité et d’essayer de faire la part des choses entre le moment, l’action et les émotions dans un cliché. Il faut être présent, être témoin d’événements historiques et utiliser notre arme — l’appareil photo — pour mettre des récits en images avec suffisamment de contexte et de précision. Le photojournalisme capte l’attention des lecteurs pour qu’ils soient témoins des situations et de ce qui se passe à travers l’objectif du photographe.

Contrairement à d’autres formes de journalisme, le contenu visuel — l’image — communique avec le public par-delà les langues et les cultures. Une seule photo peut révéler en un coup d’œil combien la société a changé — c’est puissant.

Sao Phal Niseiy : Si je vous demande de partager votre expérience, pensez-vous que tout le monde peut être photojournaliste ?

Hean Socheata : Personne n’est né pour être photojournaliste, je crois. C’est une compétence que l’on peut apprendre et améliorer tout au long d’un processus de travail. Avec une attitude positive et ouverte d’esprit, on peut devenir photojournaliste. Je me souviens que la première fois que j’étais sur le terrain, je prenais des centaines de clichés au hasard, craignant qu’aucune de mes photos ne soit choisie ou publiée.

Lorsque j’ai commencé ce travail, j’ai observé comment les autres photojournalistes seniors effectuaient leur travail : les angles qu’ils adoptaient, l’objectif qu’ils utilisaient, leurs réglages de prise de vue et la façon dont ils cadraient leurs clichés. À mon retour au bureau, je discutais avec mes collègues et leur demandais leur avis pour sélectionner les meilleurs clichés. Le lendemain matin, je consultais toujours le journal et les autres organes d’information pour voir leur choix de photos pour la publication, en particulier les grands sujets de la première page. Au fil du temps, mes compétences se sont améliorées. Mon conseil est donc le suivant :

« Si les jeunes femmes veulent faire partie de cette profession, ne vous battez pas contre un combat qui n’existe pas encore »

Sao Phal Niseiy : Il faut du courage et de la confiance pour sortir et prendre des photos, parfois dans des circonstances difficiles. En tant que femme photojournaliste, pensez-vous que la confiance peut se développer avec le temps ?

Hean Socheata : Je pense que toute profession comporte des avantages et des inconvénients. Il en va de même pour le photojournalisme. Comme je l’ai dit, il y a des avantages à être une femme photographe. Par exemple, nous avons plus de patience pour établir un lien et une confiance avec les autres, nous montrons l’exemple à la jeune génération et nous contribuons à introduire une perception plus équilibrée et impartiale. Il y a aussi les inconvénients : mettre les pieds dans des situations dangereuses et imprévisibles et faire face aux stéréotypes et à la sous-estimation.

Pour moi, la contribution à la vérité du point de vue d’une femme est bien plus importante que les défis et la pression concurrentielle que je dois gérer dans le cadre de mon travail. La confiance et le courage peuvent se développer avec le temps, mais pas sans le soutien de mes collègues et de mon entourage. Je peux dire que j’ai peut-être un peu peur de la profession que j’ai choisie. Mais c’est aussi cette « petite peur » qui déclenche mon sens de la prudence. Je sais que la société est supposée être un endroit où chacun se sent en sécurité dans son travail, peu importe qui il est.

Sao Phal Niseiy avec l’aimable autorisation de Cambodianess

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