Livre – Extraits – Nouveauté : Impasse khmère d’Olivia Gerig

Un ventilateur tournoie bruyamment au plafond d’une pièce quasiment vide. Le papier peint de mauvaise qualité, jauni par la fumée de cigarette, se décolle par endroits et les lambeaux se trémoussent au rythme des pales de l’engin. Un lit trône au centre de la chambre. La moustiquaire qui le garnissait est partiellement arrachée ; les draps défaits traînent sur le sol en bois. Ils semblent accompagner un bras livide qui pend hors du matelas, la main grande ouverte, comme dans un signe de prière.



Le nouveau roman d’Olivia Gerig entraîne ses lecteurs à la découverte du Cambodge, de son histoire et de ses traditions, sur les pas d’une Occidentale qui a perdu pied dans une Europe qui l’étouffe et la détruit à petit feu. À travers son travail pour une ONG, elle va tenter de survivre et de se reconstruire. Dans ce roman initiatique, Olivia Gerig lève le voile, avec sincérité et simplicité, sur le passé tragique du Cambodge.


Extrait pages 41 -42

Elle sanglotait en silence, ses petites mains serrées contre sa poitrine. La couverture ne lui couvrait le corps que jusqu’aux genoux. Elle protégeait sa sœur, Chea, qui avait deux ans. Seule sa tête dépassait du tissu. Des cris de terreur l’avaient réveillée. Sa petite sœur dormait encore paisiblement. Sa respiration lente la calmait d’ordinaire. Elle aimait la regarder lorsqu’elle était assoupie. Parfois, elle lui caressait les cheveux doucement. Elle la protégeait et lui avait juré d’être toujours là. Aujourd’hui, elle ne savait pas si elle en serait capable. Des hurlements se faisaient toujours entendre. Puis, il y avait aussi des détonations. De grosses voix d’hommes en colère. Des supplications. Là où elle se trouvait, il semblait que le monde s’écroulait.


Lorsque son père, pris de panique, tenant sa mère par la main, avait fait irruption dans la petite chambre qu’elle partageait avec sa sœur et ses deux frères, elle avait compris. Il ne s’agissait pas d’une journée ordinaire. Son père, si posé, si doux, toujours soigné, était apparu décoiffé, les yeux exorbités. Il n’avait prononcé que quelques mots : « Mes enfants, nous devons partir. Habillez-vous, dépêchez-vous, je vous en prie… Pardonnez-moi, mes enfants. » Chea se réveilla alors en sursaut. Elle qui, quelques instants auparavant, dormait encore profondément, hors de danger.


Dans la rue, le chaos régnait. Il y avait des gens partout, sur le sol, sur le toit des maisons, sur des voitures, sur des camions, sur des vélos. Du bruit, des cris, des explosions, des tirs d’armes à feu, des pleurs emplissaient la ville. Au milieu de ce désordre, il y avait surtout de très jeunes hommes vêtus de noir, portant autour du cou des kramars rouge sang.


C’est alors qu’un groupe pénétra dans la maison de Chea, Chantah et de leurs parents. Ils n’avaient pas eu le temps de fuir. Les jeunes gens, qui faisaient partie des brigades armées des Khmers rouges, venaient d’évacuer la ville pour nourrir de main d’œuvre les camps de travail dans le nord du pays, abolir les classes et chasser les intellectuels. Il n’y aurait plus qu’une seule classe au Cambodge, celle des paysans. C’est ainsi que le dirigeant du Kampuchéa démocratique Saloth Sâr – Pol Pot – l’avait décidé. L’emploi de la force et de la contrainte était justifié pour arriver au bien commun…


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