Les relations entre le Cambodge, la Chine et les États-Unis, une analyse de Sebastian Strangio

L’importance de l’influence exercée par la Chine au Cambodge, conjuguée à la rivalité qui règne actuellement entre les deux grandes puissances place le pays dans une position inconfortable, obligeant ses dirigeants à assurer un difficile équilibre dans ses relations avec la Chine et les États-Unis.

Sebastian Strangio est l’auteur du livre In the Dragon’s Shadow : Southeast Asia in the Chinese Century

Sao Phal Niseiy s’est entretenu avec Sebastian Strangio, auteur du livre In the Dragon’s Shadow : Southeast Asia in the Chinese Century pour discuter des aspects de cette situation ainsi que des conséquences pour le Cambodge de l’opposition stratégique entre ces grandes puissances mondiales.

Sao Phal Niseiy : Au chapitre 4 de votre livre, vous étudiez l’impact de l’influence croissante de la Chine au Cambodge. Une question importante est celle des Cambodgiens d’origine chinoise. Pensez-vous que leur influence s’est accrue ces dernières années, ou qu'elle a premis de resserrer les relations entre Phnom Penh et Pékin ?

Sebastian Strangio : Il est vrai que le réchauffement des relations entre la Chine et le Cambodge s’est accompagné d’un accroissement des liens économiques, politiques et culturels entre les Cambodgiens d’origine chinoise et la Chine continentale. Cela s’est également produit dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, où le passage de la Chine de Mao Zedong, marquée par la guerre froide, à celle de Deng Xiaoping a ouvert des opportunités économiques pour les entreprises chinoises et réduit la stigmatisation dont les Chinois de souche faisaient l’objet dans de nombreux pays.

Les hommes d’affaires d’origine chinoise ont été contraints, sous la République Populaire du Kampuchéa dans les années 1980, de rester dans l’ombre, lorsque le gouvernement communiste cambodgien les a persécutés. Mais la répression anti-chinoise au Cambodge a toujours été moindre par rapport à celle s’étant déroulée au Vietnam, et s’est terminée avec la fin de la guerre froide. En 1990, Chea Sim, le défunt président du CPP [Parti du Peuple Cambodgien], a demandé à la communauté chinoise du Cambodge « de s’unir et de se mettre en rapport avec [ses] parents et amis à l’étranger, d’attirer les investissements en provenance d’autres pays et de créer un pont menant au développement de l’économie ». Les Cambodgiens d’origine chinoise ont rapidement repris la position de premier plan qu’ils occupaient autrefois dans l’économie cambodgienne. Ils forment maintenant un pilier important dans l’édifice économique érigé par le CPP, et un « pont » utile entre le gouvernement du CPP, les expatriés et les hommes d’affaires de la Chine continentale.

Sao Phal Niseiy : De nombreuses personnes mettent l’accent sur la richesse de certains Cambodgiens d’origine chinoise, qui occupent également des postes clés au sein des pouvoirs exécutif et législatif du pays, et qui semblent avoir bénéficié des investissements chinois. Qu’en pensez-vous ?

Sebastian Strangio : Cela dépend de quel type d’investissements nous parlons. Mais dans la mesure où de nombreux Cambodgiens d’origine chinoise partagent la même langue, ont des affinités culturelles et des relations politiques les reliant à la République Populaire, les investissements chinois au Cambodge ont forcément entraîné pour eux de substantiels bénéfices. Bien sûr, pendant de nombreuses années, les Cambodgiens d’origine chinoise ont constitué une portion importante de l’élite commerciale du Cambodge — tout comme dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est — ce n’est donc pas un phénomène tout à fait nouveau.

La chose intéressante à propos du Cambodge est que les Khmers ont historiquement manifesté peu de ressentiment populaire envers les immigrants d’origine chinoise, contrairement à ce qu’il s’est passé dans d’autres pays tels que l’Indonésie et la Malaisie. En effet, la culture khmère — et le bouddhisme de type Theravada pratiqué au Cambodge — a été assez accueillante pour les Chinois de souche, qui se sont profondément assimilés à la culture cambodgienne. Je pense que cela peut s’expliquer par le fait que le Cambodge n’a pas de frontière commune avec la Chine et que l’essentiel du nationalisme cambodgien a été canalisé vers la menace la plus proche : le Vietnam.

Sao Phal Niseiy : Avec le changement de présidence américaine, nous nous attendons à ce que la démocratie et les droits de l’Homme soient scrutés de près par Washington, et Phnom Penh y répondra probablement en se tournant de plus en plus vers la Chine. Comment voyez-vous les relations futures entre les États-Unis et le Cambodge, compte tenu du rôle de la Chine ?

Sebastian Strangio : Mes perspectives concernant les relations américano-cambodgiennes ne sont pas des plus optimistes. Bien que je pense que les deux parties ont un intérêt mutuel à améliorer leurs relations — pour Washington, il s’agit de soustraire le Cambodge de l’orbite de la Chine, et pour Phnom Penh, pour éviter une dépendance excessive à l’égard de Pékin — mais la méfiance mutuelle est profondément ancrée.

Depuis le début des années 1990, la perception américaine du Cambodge est en grande partie figée : le royaume est considéré comme une nation au passé tragique dont les chances de démocratie ont été contrecarrées par le Premier ministre Hun Sen et son parti le CPP. En même temps, la nation est considérée comme petite et de faible importance sur le plan stratégique, et constitue donc un endroit où les États-Unis peuvent se permettre de défendre les droits de l’Homme et les principes démocratiques. Cette perception du pays a été renforcée par des chefs de l’opposition comme Sam Rainsy, qui sont habiles à rédiger des messages adaptés aux vues occidentales.

Pour sa part, le gouvernement du CPP a considéré les efforts américains menés en faveur de la démocratie comme hypocrites et menaçants, car Rainsy et d’autres ont tenté d’exploiter la promotion de la démocratie à leurs propres fins. C’est en effet l’une des principales causes ayant conduit le gouvernement de Hun Sen à se lier avec la Chine avec un tel empressement.

La montée en puissance de la Chine a contraint les États-Unis à conclure des arrangements stratégiques avec des gouvernements autoritaires à travers l’Asie du Sud-Est afin de contrer l’influence chinoise, mais je pense que le Cambodge ira dans un sens opposé : les efforts menés par Washington en faveur de la promotion de la démocratie ne feront que s’accroître. Cela renforcera l’opinion qui domine du côté cambodgien, à savoir que le pays est victime d’un traitement injuste et que les Américains n’ont qu’un changement de régime en guise de programme.

Pour que les relations s’améliorent, soit Hun Sen devra faire des réformes démocratiques substantielles afin d’apaiser les inquiétudes américaines, soit les États-Unis devront adopter une approche plus pragmatique à l’égard du Cambodge. Malheureusement, je ne m’attends pas à ce que cela se produise dans l’immédiat.

Sao Phal Niseiy : Il semble que l’influence de la Chine continuera de croître au Cambodge en particulier et en Asie du Sud-Est en général, et tant qu’elle pourra offrir un soutien financier conséquent pour alimenter la croissance et le développement du pays, le gouvernement cambodgien conservera ses liens avec la Chine. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?

Sebastian Strangio : La Chine est particulièrement attrayante pour le gouvernement de Hun Sen, par ses largesses et son engagement sans condition. Pourtant, au sein du gouvernement cambodgien, nombreux sont ceux qui se montrent gênés par la dépendance excessive du pays à l’égard de la Chine et souhaitent des relations extérieures plus équilibrées. Je pense aussi que Hun Sen veut conserver de bonnes relations avec les États-Unis. Le problème, comme je l’ai mentionné ci-dessus, est que sa survie politique passe avant tout, et que cela imposera toujours des limites à l’amélioration des relations avec Washington.

Sao Phal Niseiy : Vous avez également évoqué la situation précaire due à la forte dépendance du Cambodge vis-à-vis de la Chine dans la dernière partie du chapitre 4. À quel point cela peut-il être dangereux pour un petit pays comme le Cambodge au milieu de la rivalité entre les grandes puissances ? Comment minimiser les risques ?

Sebastian Strangio : Je le répète, le Cambodge est dans une situation très difficile, où les remous provoqués par la concurrence idéologique entre Américains et Chinois sont présents sous une forme particulièrement concentrée. Hun Sen doit faire des réformes démocratiques, et laisser du temps pour que les relations avec Washington s’améliorent. Du côté américain, comme je l’ai mentionné, il est nécessaire de percevoir le Cambodge sous un jour plus réaliste et moins idéologique. Les gouvernements cambodgien et américain désirent certainement améliorer leurs relations, mais sans mouvement sur ces questions fondamentales, les progrès seront limités. À l’heure actuelle, je ne vois aucune des deux parties céder le moindre pouce de terrain.

Sao Phal Niseiy : De nombreux pays de la région, y compris le Cambodge, cherchent à nouer des relations plus étroites avec la Chine en raison de son absence d’ingérence dans les affaires intérieures ainsi que pour les largesses financières dont elle fait preuve. Mais la Chine sera-t-elle en mesure de véritablement établir, dans un avenir proche, son soft power, assez pour remettre en question l’hégémonie mondiale exercée depuis longtemps par les États-Unis ?

Sebastian Strangio : La Chine a jusqu’à présent eu du mal à générer du soft power. C’est quelque chose qui émerge des interstices d’une société, et qui ne peut être planifié ou formulé du haut vers le bas. Inutile de dire que c’est une chose prise en profonde considération par le Parti Communiste Chinois.

La question est de savoir dans quelle mesure cela importe à la Chine, à la fois en général et dans le cas de l’Asie du Sud-Est. L’attraction du soft power peut être un atout pour une grande puissance, mais elle convaincra rarement une nation de faire quelque chose qui va à l’encontre de ses intérêts nationaux. Tout au plus remplit-il la fonction d’adoucir la réalité d’une hégémonie. Dans le cas de l’Asie du Sud-Est et du Cambodge, le poids de la Chine reste une réalité — une réalité que la région, quelles que soient ses opinions à propos de la Chine, ne peut se permettre de rejeter ou d’ignorer.

Par Sao Phal Niseiy - Cambodianess - Version anglaise ici...

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