Les Impunis, le livre

Les Impunis, le livre après le documentaire


Après le documentaire produit par CAPA-TV sur les rubis des Khmers Rouges, Olivier Weber continue son investigation à Pailin pour une rencontre avec ces reconvertis dans le trafic multi-genre : pierres précieuses, prostitution, argent sale, casino, Les Impunis donne la couleur de la nouvelle mafia qui oublie plus vite le goût du sang que de l’argent.



Extrait du livre (site : Grands Reporters)

En remontant la piste de Pailin, royaume de la poussière, on ne peut rater le temple de Phnom Yat, bâti sur une colline verdoyante et où les bonzes et bonzesses qui sont revenus au bercail semblent se cacher sous des arbres touffus. Un immense escalier conduit au premier temple et le promeneur solitaire est alors heureux d’abandonner la piste pour se joindre à la petite foule de pèlerins. L’une des fidèles, Ko, une jeune Cambodgienne au sourire ineffable, s’est agenouillée devant la bonzesse en tunique blanche et au crâne rasé, dans un minuscule temple de quelques mètres carrés, ajouré, sans murs, au petit toit soutenu par des piliers, et se laisse prendre les mains avec affection. S’ensuit une litanie de prières que le voyageur ne peut comprendre mais où il semble tout de même question d’espoir et de promesses d’avenir, vu le sourire grandissant de la fidèle. La jeune Cambodgienne semble attirer beaucoup de pèlerins, qui feignent des prières pour mieux la regarder, mais elle n’accorde son sourire qu’à la bonzesse et au ciel qui perce à travers les arbres, vers lequel montent les incantations de l’une et de l’autre. Au demeurant, la bonzesse se tient prête, me dira-t-elle un peu plus tard, à rappeler aux charmeurs que le moindre péché serait sévèrement puni, si l’on considère un tant soit peu le symbole que renvoient les statuettes aux armatures de fer situées à côté du temple.


En tendant le cou, sur la droite du temple, le voyageur peut alors apercevoir un ensemble de statues grandeur nature qui représentent les pécheurs. On croit deviner un menteur, un couple adultérin et deux bandits. L’un, pour prix du péché, a reçu un coup de scie circulaire dans la tête et la lame plantée sur le crâne de béton laisse transparaître un filet de peinture rouge, au cas où le visiteur n’aurait pas compris la dureté du châtiment. Plus loin, deux experts mettent à la question un autre pécheur, agenouillé, les yeux exorbités, et s’affairent à lui retirer la langue avec une immense tenaille, ce qui laisse présager de l’importance du délit. Sur un mât planté à un mètre de là, le couple adultérin est suspendu à des filins, une pique dans le postérieur, les muscles prêts à laisser s’affaisser le corps vers le châtiment suprême. La bonzesse, qui est restée agenouillée dans son temple miniature, devant Keo tout sourire et entouré d’une nuée de courtisans plus ou moins pèlerins, n’y va pas par quatre chemins et dit que ces statuettes représentent un excellent moyen d’éduquer le peuple, car le peuple s’est beaucoup écarté du droit chemin, non seulement le peuple cambodgien mais les peuples de la contrée et même au-delà des frontières de l’Asie. Keo ne répond pas car elle semble comprendre que la bonzesse fait allusion aux Khmers rouges et aux autres régimes de dictature qui ont embrassé maintes parties du monde, à la différence près que les Khmers rouges sont, eux, restés au pouvoir, du moins dans l’enclave qui commence non loin du temple. Keo regarde encore les statuettes du péché et veut signifier aux dragueurs à ses côtés que s’ils persistent dans leur intention nuisible ils pourraient finir au bûcher. La bonzesse s’empare alors d’un carnet de bois, doté de planchettes sur lesquelles nagent des prières, et le place au-dessus de son crâne afin qu’elle choisisse, au hasard, l’une des recommandions célestes au moyen d’un stylet. Lorsque Keo lit la phrase de la planchette, son visage s’illumine davantage, si tant est que sa bouche puisse encore s’agrandir, comme s’il était question d’une promesse divine. Les quatre garçons qui feignent d’attendre la bonzesse et ne cessent de reluquer Keo ont alors un petit mouvement de recul, comme si la jeune femme désirée s’avérait brusquement inaccessible. L’un des courtisans jette un œil vers les statues de suppliciés et paraît troublé par l’imprudence du chaland qui pourrait s‘attendre à ce qu’il périsse dans sa traque du désir.


Keo a perdu une partie de sa famille durant le règne des Khmers rouges, de 1975 à 1979, règne qui s’est prolongé dans le coin par l’emprise des hommes de Pol Pot sur les maquis, dix-sept ans durant. Et pourtant elle écoute d’une bonne oreille ce que prononce la bonzesse à la tunique blanche, « ces statues sont là pour rappeler qu’il faut pardonner aux fauteurs de troubles, aux grands pécheurs, même ceux qui ont commis des crimes ». Les soupirants assis dans la position du lotus ne semblent pas entendre le prêche, tout affairés à reluquer Keo, et celle-ci se contente de hocher la tête, comme pour dire que le pardon doit être accordé, qu’il faut oublier les massacres, le génocide, d’autant plus que les auteurs des tueries se terrent dans l’enclave qui s‘annonce, par-delà les collines, dans la forêt, sur les hauteurs de la frontière thaïlandaise. A tel point que l’on se demande si la doléance de la prêtresse est une incitation à la rédemption ou si au contraire elle pourrait pousser les auteurs des massacres dans la province à s’offrir une virginité.



La remontée de la piste des rubis n’est guère aisée. C’est en fait celle des anciens Khmers rouges, ou nouveaux Khmers rouges, les héritiers de Pol Pot qui perpétuent sur leurs épaules le poids du trafic des pierres précieuses, pierres qui ont nourri pendant des années les efforts de la guérilla, après la chute du régime de Frère Numéro Un, en 1979. La barrière à cerbères en armes qui marquait la frontière de la “zone autonome de Pailin”, un euphémisme pour ne pas dire “république libre des Khmers rouges reconvertis”, a disparu, et les miliciens avec, ce qui tendrait à démontrer que les héritiers de Pol Pot se sont davantage fondus dans la population. La région s’est érigée de facto en fief des Khmers rouges reconvertis lorsque l’un de leurs chefs, Ieng Sary, a conclu la paix avec le régime de Phnom Penh en 1996, à grands renforts de dollars, avec des arguments sonnants, trébuchants et menaçants du genre « laissez-moi tranquille ou je ressors les chars ». La guérite-frontière, dont j’ai du mal à retrouver l’emplacement, a été apparemment remplacée par un bar à bières où des paysans du coin et des transporteurs s’évertuent à se rincer le gosier, à moins que ce ne soit précisément les anciens miliciens khmers rouges qui auraient rangé leurs treillis. Ma recherche de la guérite a l’air d’agacer certains consommateurs, tandis que d’autres ne font que secouer les épaules comme pour dire que rien n’a changé dans les parages, et que cela s’est même aggravé, dans le sens où les Khmers rouges n’ont plus besoin de frontière et de champs de mines pour se protéger. L’un des buveurs de bière, qui se dénomme Hong, m’invite à sa table et confesse très vite que la zone autonome de Pailin demeure toujours aussi autonome, et que si la frontière a disparu c’est parce qu’une enclave qui efface ses frontières et se fond dans le paysage d’un pays devient beaucoup plus sûre, hop, il n’y a plus de traces, et le buveur Hong verse un peu de bière sur le sol en latérite de la cahute, le liquide disparaissant aussitôt dans les entrailles de la terre qui fut jadis frontière, et là tu vois, au bout de cette piste, tu trouveras une belle route, une route neuve, payée par les Khmers rouges, ou plutôt les anciens Khmers rouges, car maintenant on leur fout la paix, ah ah, et le monde entier croit qu’ils sont jugés, ah ah ah.

Se procurer le livre

L’auteur: Écrivain-voyageur et grand reporter, Olivier Weber est ambassadeur itinérant auprès des Nations unies, chargé de la traite des êtres humains. Il a écrit vingt livres, tourné une dizaine de films et remporté de nombreux prix littéraires dont le prix Albert Londres et le prix Joseph Kessel. Spécialiste des conflits et des guérillas, il a été traduit dans une douzaine de langues. C’est un écrivain engagé dans de nombreuses opérations humanitaires.

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