La résine de Dipterocarpus au Ratanakiri : la sève qui fait vivre les villages
- La Rédaction

- 28 juil.
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Dans les forêts du Ratanakiri, un geste ancestral se répète depuis des générations : entailler le tronc d'un géant de la canopée pour en recueillir la sève odorante. Entre subsistance villageoise, savoir coutumier et pression grandissante des concessions foncières, la résine de Dichterocarpus — plus connue sous son nom scientifique de Dipterocarpus — raconte à elle seule l'histoire d'un équilibre de plus en plus fragile entre les peuples des montagnes et leur forêt nourricière.

Un arbre-totem au cœur du quotidien
Dans les provinces du nord-est cambodgien, Ratanakiri en tête, le Dipterocarpus — dont plusieurs espèces sont présentes, notamment Dipterocarpus alatus — n'est pas un arbre comme les autres. Haut souvent de plus de trente mètres, au fût rectiligne et à la cime largement étalée, il figure parmi les 189 essences recensées dans les forêts de la province.

Pour les minorités ethniques qui peuplent ces hautes terres — Brao, Tampuon, Kreung, Jaraï, Kavet ou encore Kachak — cet arbre est à la fois une ressource économique de premier plan et un repère dans le paysage villageois, transmis comme un bien de famille.
Le geste du tapeur : une méthode restée artisanale
La récolte, que l'on désigne au Cambodge sous le nom de tapage, obéit à un savoir-faire resté quasiment inchangé. Le tapeur de résine entaille le tronc à l'aide d'une hachette, creusant une cavité à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol, parfois plus haut sur les sujets déjà exploités depuis longtemps.

La sève, un oléorésine visqueux et parfumé, s'écoule alors lentement dans cette cavité naturelle. Pour accélérer et prolonger l'écoulement, le tapeur allume un petit feu de brindilles ou de feuilles mortes au fond de l'entaille : la chaleur brûle la résine durcie en surface et relance le suintement.

Le liquide est ensuite recueilli à la louche ou au moyen d'un récipient de bambou, puis transvasé dans des bidons ou des jerricans pour le transport jusqu'au village.

Un même arbre peut être tapé pendant des décennies, l'exploitant revenant recueillir la résine fraîche toutes les une à deux semaines. C'est un travail patient, souvent accompli en famille, qui suppose une connaissance fine du rythme de production de chaque arbre : trop solliciter une entaille l'épuise, tandis qu'un tapage mesuré permet à un même tronc de produire pendant toute une vie d'homme, voire au-delà.
Une propriété coutumière transmise de génération en génération
Contrairement à la majorité des ressources forestières, considérées par les communautés autochtones comme un bien commun accessible à tous, l'arbre à résine fait l'objet d'une appropriation individuelle ou familiale reconnue par la coutume. Le premier villageois qui entaille un Dipterocarpus en devient, selon l'usage, le propriétaire de fait : il marque l'arbre, en transmet l'usage à ses enfants, et personne d'autre ne viendra le taper sans son accord.

Des études menées dans le district de Kon Mum, au Ratanakiri, montrent que cette propriété coutumière peut aussi être partagée : certains arbres sont exploités par de petits groupes de tappeurs associés de façon informelle, d'autres encore de manière communautaire, l'ensemble du village se répartissant alors la récolte.
Fait intéressant relevé par les chercheurs : les arbres gérés collectivement ou par petits groupes semblent globalement en meilleur état que ceux exploités par un seul propriétaire, les utilisateurs multiples exerçant entre eux une forme de surveillance mutuelle qui limite les excès de tapage et le vandalisme. Cette reconnaissance coutumière de la propriété des arbres à résine a d'ailleurs été en partie reprise par la loi cambodgienne : l'article 29 de la loi forestière de 2002 protège spécifiquement les arbres tapés pour la résine contre l'abattage, précisément pour préserver ce moyen de subsistance traditionnel des communautés autochtones.
L'économie villageoise : un revenu d'appoint devenu vital
Dans une économie de subsistance fondée sur le riz pluvial et la culture itinérante, la résine occupe une place à part : c'est l'une des rares sources de revenu monétaire régulier des ménages, revendue à des collecteurs locaux qui la répartissent ensuite vers les marchés urbains, notamment celui de Banlung, la capitale provinciale. Une partie sert aussi à un usage strictement domestique et artisanal : imperméabilisation des embarcations et des paniers tressés, fabrication de torches en résine mêlée à des chiffons pour l'éclairage nocturne, vernis traditionnel.

Des études menées dans d'autres provinces forestières du pays, comme Stung Treng, évaluent qu'un ménage vivant à proximité de la forêt peut tirer de la résine plusieurs dizaines de dollars américains par mois, un apport décisif lors des périodes de soudure, lorsque les réserves de riz s'amenuisent avant la nouvelle récolte.
Au-delà de l'usage local, la résine de Dipterocarpus intéresse aussi des filières bien plus lointaines : peinture, encres, vernis, mais également cosmétique et parfumerie. C'est précisément ce qui avait conduit, en 2013, le Français Olivier Berah — figure de l'ONG Man and Nature, surnommé le « Crocodile Dundee » local — à se rendre au Ratanakiri à la rencontre des producteurs de résine, en mission pour une grande marque de cosmétiques en quête de nouvelles essences naturelles. Accompagné de l'ONG cambodgienne Poh Kao, il avait alors prélevé des échantillons destinés à un laboratoire français, ouvrant une piste de valorisation qui, si elle se développait durablement, offrirait aux villages tappeurs un débouché supplémentaire pour une ressource jusque-là surtout écoulée sur les marchés régionaux.
Une ressource assiégée par le front pionnier
Ce système, resté stable pendant des générations, est aujourd'hui mis à rude épreuve. Depuis les années 2000, l'État cambodgien a multiplié l'octroi de concessions foncières à vocation économique (ELC) à des sociétés privées, pour l'hévéaculture, la culture du palmier à huile, du café ou de la noix de cajou. Ces concessions, accordées sans réelle consultation préalable des communautés et souvent en décalage avec les systèmes fonciers coutumiers, ont conduit au défrichement de vastes pans de forêt — y compris des parcelles où se dressaient des arbres à résine exploités depuis des décennies.
Dès 2004, un chercheur finlandais qui étudiait les mutations économiques du Ratanakiri estimait déjà la région parvenue à un moment charnière de son histoire, où des décisions prises loin des villages pesaient de façon irréversible sur les moyens de subsistance locaux.
À cela s'ajoute une autre menace, plus directe : l'exploitation forestière illégale. Un Dipterocarpus adulte représente aussi un bois précieux pour les scieries et les circuits d'exportation clandestins, en particulier vers le Vietnam. Or l'abattage d'un arbre à résine met fin, du jour au lendemain, à un revenu que la famille tappeuse tirait de cet arbre depuis parfois plusieurs générations — même lorsque la loi protège en théorie ces arbres marqués. Un rapport publié en 2022 par Amnesty International, consacré à l'exploitation forestière illégale dans le nord du pays, soulignait que ce pillage ne menaçait pas seulement la biodiversité, mais atteignait directement la culture et les moyens de subsistance des communautés autochtones, en particulier les Kuy, dont la survie culturelle se trouve fragilisée par le recul continu du couvert forestier.
Face à la conversion des terres, certaines communautés bunong du Mondulkiri voisin ont organisé une résistance faite de cérémonies rituelles, d'ordinations d'arbres bouddhiques — une pratique consistant à draper un tronc d'une étoffe safran pour le placer symboliquement sous la protection du sangha — de manifestations et de recours en justice. Les résultats, selon les associations locales, restent le plus souvent limités face à la puissance des intérêts économiques en jeu.
Entre écotourisme, forêts communautaires et incertitude
Le Ratanakiri de 2026 n'est plus tout à fait celui filmé en 2013 dans le documentaire « Peuples des Montagnes » : des routes ont été goudronnées, l'écotourisme s'est développé, l'attribution de titres fonciers communautaires progresse, portée par une politique nationale de développement des peuples autochtones régulièrement mise à jour depuis 2009. Le mécanisme des forêts communautaires, qui associe les villageois à la gestion et à la surveillance de leur massif forestier, a également gagné du terrain, tout comme les zones protégées communautaires reconnues par le ministère de l'Environnement.
Mais ces avancées demeurent modestes au regard de l'ampleur des concessions privées accordées ailleurs dans le pays, et de nombreux observateurs pointent la lenteur de la mise en œuvre des protections pourtant inscrites dans la loi foncière cambodgienne. Pour les familles tappeuses du Ratanakiri, la résine de Dipterocarpus continue, en attendant, de couler goutte à goutte dans les jerricans, comme elle le fait depuis des générations — un fil ténu, mais tenace, entre la forêt et le village.







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