Khmers rouges : Mak Tun, chauffeur de cyclo-pousse, « il reviendra dans neuf mois et dix jours »

En collaboration avec le magazine « Searching for the Truth », initié par DCCAM, Cambodge Mag vous propose une série de témoignages bruts de celles et ceux qui ont vécu le régime des Khmers rouges. Aujourd’hui, l’histoire de Mak Tun racontée par son épouse.

Mak Tun, chauffeur de cyclo-pousse
Mak Tun, chauffeur de cyclo-pousse

J’ai épousé deux hommes ; tous deux étaient des proches. Mon premier mariage avait été arrangé avec un fermier de mon village à Phnom Penh. Après notre union, il m’a aidée à vendre des gâteaux dans un magasin près du marché d’O Russey et je travaillais comme agricultrice. Bien que son salaire fût de 1 300 riels par mois, il ne me donnait jamais d’argent. Après neuf mois, j’ai décidé de divorcer. De toute façon, nous ne nous entendions pas.

La deuxième fois, c’était différent ; j’avais le droit de décider qui j’allais épouser. L’année suivante, j’ai donc épousé Mak Tun. Il avait étudié à la pagode Kak Khsach et avait été ordonné moine. C’était un homme charmant et agréable, mais peu instruit.

J’étais aussi peu éduquée parce que ma famille était pauvre. À 15 ans, j’avais suivi un cours pour les adultes illettrés. J’ai étudié pendant un an et j’étais devenue la meilleure parmi les vingt étudiants.

Après mon second mariage, je fabriquais des gâteaux de palme et de riz fermenté et je les vendais à Phnom Penh. Mak Tun était chauffeur de cyclo-pousse. Il dînait parfois à la maison, mais en général, il ne rentrait qu’une fois par semaine.

Pendant le régime de Lon Nol, les Khmers rouges ont pris le contrôle de mon village et celui-ci était constamment bombardé, alors ma famille et d’autres villageois ont déménagé un peu à l’extérieur de la ville, à Chamkar Daung. Mon mari a construit un cabanon ; il était juste assez grand pour un lit, et nous avons vécu là pendant trois ans. Il m’aidait à vendre du jus de palme et à cultiver. Nous avons durant cette époque donné naissance à un premier enfant.

Exode

Lorsque les Khmers rouges ont chassé les gens de Phnom Penh, mon deuxième enfant n’avait qu’un mois. C’était très difficile pour moi de marcher et de porter mon enfant en même temps, car je souffrais d’héméralopie (cécité nocturne). Mon mari a posé nos affaires dans une charrette à vache et nous nous sommes dirigés vers la province de Kandal, mais les Khmers rouges nous ont ordonné d’aller plutôt à Siem Reap. Lorsque nous sommes arrivés là-bas, mon mari a commencé à nous construire un endroit où loger. Quatre ou cinq mois plus tard, il a réussi à couvrir le chalet avec des feuilles de palmier. Il nous a fallu un an pour posséder une maison habitable.

Mon mari travaillait dans une unité de labourage et mon travail consistait à préparer du porridge pour les cochons et à arracher les semis. Parfois, je repiquais des plants de riz nuit et jour. Je n’étais jamais oisive ou négligente dans mon travail, car je craignais d’être tuée. Ceux qui étaient paresseux étaient emmenés dans la nuit et exécutés. Une femme qui vivait près de notre maison s’était plainte de la pénurie de nourriture et avait demandé où allait le riz. L’Angkar l’a arrêtée ainsi que son mari. Ils les ont emmenés et ont placé leurs enfants dans des unités spéciales pour enfants.

Les 10, 20 et 30 du mois, l’Angkar convoquait les gens à une réunion d’une journée sur l’égalité dans le travail et la productivité agricole. Je doutais que tout le riz produit soit conservé dans le grenier, car les gens mouraient de faim.

Dans notre village, les nouveaux n’avaient pas le droit de parler. Même lorsque je me rendais au travail et que je voyais mon mari dans la rue, je n’avais pas le droit de le regarder en face. Et quand j’étais malade et à l’hôpital, l’Angkar ne permettait pas à mon mari de s’occuper de moi. Tout ce qu’ils me donnaient, c’étaient des médicaments faits à partir de racines d’arbres ; cela ressemblait à de la bouse de lapin.

9 mois et 10 jours

En 1977, Choeun, le chef de l’unité agricole, a demandé à mon mari s’ils pouvaient échanger des vaches. Mak Tun n’était pas d’accord, car nous avions apporté cette vache avec nous de Phnom Penh. L’Angkar l’a alors accusé d’être un ancien colonel. Un mois plus tard, ils l’ont appelé avec environ 80 autres hommes pour défricher des forêts. Vers 7 heures du matin, deux miliciens les ont emmenés hors du village. Le chef du village m’a dit de ne pas m’inquiéter, car il reviendrait dans 9 mois et 10 jours.

Les villageois m’ont chuchoté que 9 mois et 10 jours signifiaient que mon mari avait été tué et s’était réincarné. Une femme dont le mari était aussi appelé par l’Angkar m’a dit qu’elle avait vu un milicien emmener mon mari à la prison de Sa-ang, et que ceux qui étaient envoyés à Sa-ang survivaient rarement. Depuis, je n’ai reçu aucune information le concernant.

Je ressens tellement de regrets de ne pas avoir pu retrouver mon mari une dernière fois.

Remerciements : Bunthorn Sorn