Histoire & Chronique : Norodom Sihanouk, leader moderne et insubmersible

Il est trop facile pour les analystes en fauteuil, dans le confort de leur lointain bureau, de condamner à mort la réputation historique d'un homme qui a fait ce qu'il pensait être la seule et la meilleure chose à faire pour son pays.

Le roi Norodom Sihanouk
Le roi Norodom Sihanouk

L'ancien roi du Cambodge, Norodom Sihanouk était le dernier survivant de ces grands leaders de pays nouvellement indépendants qui s'étaient réunis en 1955 à Bandung, en Indonésie, pour donner naissance à un tiers-monde qu'ils voulaient non aligné entre l'Ouest et l'Est, les Etats-Unis et l'Union soviétique, refusant d'être engloutis dans une guerre froide qu'ils ne voulaient pas.

Un survivant

Né en 1922, il avait 89 ans à sa mort. « Samdech », Prince, comme il aimait à être appelé, était avant tout un survivant. Il a survécu à ses partenaires de Bandung, le Premier ministre indien démocratique Nehru de 48 ans, les dirigeants autocratiques égyptiens et indonésiens Nasser et Sukarno de 42 ans et le Premier ministre chinois communiste Zhou Enlai de 36 ans.

Il a également survécu à la période coloniale, lorsqu’en 1941, l’année où Hitler a envahi l’URSS, les Français ont installé ce jeune homme apparemment facile à vivre sur le trône de leur protectorat, autrefois le prestigieux royaume d’Angkor, afin de mieux le contrôler. Facile à vivre, il le resta très longtemps. En 1953, il arrache l’indépendance non seulement aux Français, enlisés dans la première guerre du Vietnam, mais au nez et à la barbe des communistes vietnamiens, qui veulent bâtir leur propre empire indochinois, et des Thaïlandais, désireux d’annexer la partie occidentale de leur voisin.

Roi-Dieu à l’âge de 19 ans, il aide, parfois seul, son royaume à survivre au colonialisme, à la cupidité de ses voisins, aux ambitions de ses rivaux politiques et aux trois guerres successives qui secouent l’Indochine — avec les Français, les Américains et l’occupation vietnamienne de son pays.

Abdiquant en faveur de son père en 1955, il entre en politique, dirigeant son pays en tant que Premier ministre non aligné, bienveillant, flamboyant, mais parfois impitoyable, avec le soutien des Français et des Chinois, toujours son plus fidèle allié.

En mars 1970, il survit au coup d’État organisé contre lui pendant son absence, par le Premier ministre Lon Nol, soutenu par les Américains. Il survit également au sanglant régime des Khmers rouges, qu’il avait soutenu contre l’invasion sud-vietnamienne de son pays par le président Nixon. Il survit enfin au renversement du régime de Pol Pot.

Les Vietnamiens se sont retirés en 1989, ouvrant la voie à la restauration triomphale de Sihanouk, toujours en tant que roi, mais désormais seulement en tant que figure de proue vénérée, comme son voisin thaïlandais, le roi Bhumibol.

La guerre froide est terminée, l’Union soviétique, qui a été pendant des décennies le principal soutien de Hanoï, est dissoute et les Vietnamiens sont désormais livrés à eux-mêmes.

Il cède le trône en 2004 à l’un de ses fils, Norodom Sihamoni, tout en conservant le titre de Roi Père et en passant le plus clair de son temps à Pékin, soignant ses nombreuses maladies, mais continuant à publier son traditionnel « Bulletin ».

Prince florentin

Sihanouk était en même temps un prince florentin. Il recevait ses invités dans des fêtes parfois somptueuses et des dîners gastronomiques. Amateur de foie gras et de champagne, il m’a servi ces délices un matin dans sa suite de l’hôtel Crillon à Paris. Allant plus loin que le mécénat artistique, il est devenu acteur, réalisateur, a écrit des chansons et joué du saxophone. Il a mis son pays sur la carte du vingtième siècle. Il fait la tournée des villages dans des voyages filmés et bien organisés où les paysans s’allongent à plat ventre sur le sol en signe de vénération pour ce demi-dieu.

Il sait naviguer dans les couloirs difficiles de la géopolitique, acceptant le soutien de Pékin tout en restant anticommuniste, permettant à Hanoï d’ouvrir sa piste Hô Chi Minh à travers le Cambodge et taisant les bombardements massifs de la « guerre secrète » de Washington.

C’était, pour lui, le seul moyen de protéger la fragile neutralité de son royaume. C’était un tacticien plus qu’un stratège. Mais le dirigeant d’un si petit pays n’avait-il pas d’autre choix ?

À l’intérieur du pays, il aimait aussi diviser ses adversaires politiques, jusqu’à ce qu’il soit dépassé et évincé en 1970. Il s’est retrouvé à soutenir — comme dernier espoir — les Khmers rouges qu’il avait férocement traqués et exécutés, comme seul moyen de sauver son pays de l’oubli.

La plus grande et la plus impardonnable des stratégies « à la Metternich » d’Henry Kissinger est d’avoir fait de ces quelques centaines de doctrinaires en haillons, en fuite et baignant dans la Révolution culturelle, une force qui, entrée dans Phnom Penh le 17 avril 1975, a massacré environ deux millions de Khmers.

Né dans un royaume des Mille et une Nuits, alors que les puissances coloniales régnaient encore sur ce qui allait devenir le Tiers Monde, qu’il traversait sur son éléphant royal, il est mort à l’étranger, dans la capitale de la nouvelle superpuissance ambitieuse dont les États-Unis étaient le seul rival.

Leader moderne

C’est également de cette manière qu’il faut considérer la vie de « Samdech ». Monarque à la mode comme beaucoup d’autres dans sa jeunesse, il est devenu un leader moderne dans un monde en mutation où seuls les plus intelligents pouvaient survivre et où les dictatures — souvent militaires — prévalaient. N’ayant guère d’atouts en main, il a tenté tant qu’il a pu de protéger son pays bien-aimé et d’éviter les nombreux éléphants qui se battaient dans son magasin de porcelaine.

Anticommuniste, il ne trouve son seul soutien qu’en Chine rouge — y compris pendant la Révolution culturelle — tandis que la France qu’il adore devient distante quatre ans seulement après le flamboyant voyage du général de Gaulle en 1966 à Phnom Penh, où, dans son célèbre discours au Stade national, il loue le Cambodge pour sa politique indépendante entre l’Est et l’Ouest. Son seul asile est alors Pékin et sa dernière bouée de sauvetage les Khmers rouges qu’il déteste, et qui le détestent.

Tous deux voulaient que les Américains partent, lui pour reconstruire son royaume de rêve, eux pour détruire l’Ancien Monde et construire leur nouvel État sur les cendres d’une « ancienne société » brisée par l’ethnocide.

Un mariage de convenance dans lequel le prince Sihanouk a perdu une bonne partie de son image. En tant que correspondant étranger sur place à l’époque, j’estime que de nombreux analystes et historiens ont été beaucoup trop critiques à l’égard de ses choix. Mais quelle autre voie aurait-il pu emprunter ? La capitulation ou le repli dans l’oubli étaient, pour lui, hors de question.

Alors, obsédé par l’indépendance de son pays et par sa place dans l’histoire, il a chevauché un tigre qui l’a mené droit en enfer. Et retour.

Il a payé un prix très lourd pour cela, afin d’obtenir un soutien international contre l’occupation vietnamienne de son pays. Mais il est trop facile pour les analystes en fauteuil, dans le confort de leur lointain bureau, de condamner à mort la réputation historique d’un homme qui a fait ce qu’il pensait être le meilleur choix pour son pays. Sous-estimant, peut-être, ce qu’il pensait être le moindre des maux et le coût élevé de ses choix, par idéalisme, faiblesse, orgueil parfois, et par erreur.

Le chagrin ressenti par la plupart des Cambodgiens après sa mort est la preuve vivante que, pour eux, il reste le Roi Père, plus aimé que craint, et un souvenir du bon vieux temps. Si tant est qu’il y en ait eu !

 

L'auteur Patrice de Beer est ancien correspondant du Monde

Avec l'aimable autorisation de Opendemocracy.net

Pour des raisons de clarté, certains passages n'ont pas été traduits

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