La crise au Myanmar et ses effets sur la présidence cambodgienne de l’ASEAN en 2022

Le Cambodge devra assumer la présidence tournante annuelle de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 2022, pour la troisième fois depuis son adhésion au bloc régional en 1999.

L’agenda de l’ASEAN : Samdech Akka Moha Sena Padei Techo Hun Sen » par le Forum économique mondial est autorisé sous CC BY-NC-SA 2.0
L’agenda de l’ASEAN : Samdech Techo Hun Sen » par le Forum économique mondial (CC BY-NC-SA 2.0)

La crise politique au Myanmar constituera un défi majeur si la question ne peut être résolue en temps voulu sous la présidence du Brunei cette année.

L’armée du Myanmar a organisé un coup d’État et pris le pouvoir au détriment du gouvernement démocratiquement élu le 1er février 2021. Elle a placé en détention la dirigeante de facto du pays, Aung San Suu Kyi, ainsi que d’autres membres importants de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) au pouvoir.

Préoccupations

Quelques pays de ASEAN ont exprimé leurs préoccupations concernant le coup d’État militaire. Toutefois, le Cambodge n’a pas encore exprimé de position claire sur la question du Myanmar. La prise de position du Cambodge sur la crise a évolué de façon significative. Le Premier ministre cambodgien Hun Sen avait précédemment refusé de commenter le coup d’État militaire, considérant qu’il s’agissait d’une « affaire intérieure » du Myanmar. Le gouvernement cambodgien a également demandé à la société civile de ne pas s’ingérer dans les affaires du Myanmar, le Cambodge adhérant au principe de non-ingérence de l’ASEAN.

Néanmoins, compte tenu de la recrudescence de la violence vers les manifestants anti-coup d’État, des sanctions de la communauté internationale à l’encontre du régime militaire et du soutien de la Chine au rôle de l’ASEAN dans la résolution de ce conflit, le Cambodge a modifié sa position sur le Myanmar.

« Le pays a exprimé son inquiétude face à l’escalade de la violence et a démontré sa volonté de mettre le Myanmar sur la voie de la normalisation dans le cadre de l’ASEAN »

Partager l’expérience

Alors que la question du Myanmar pourrait faire peser une charge considérable sur la présidence de 2022, S.E. Hun Sen a récemment rejoint la réunion spéciale de cette organisation aux côtés de plusieurs autres dirigeants de la région afin de discuter de solutions à la crise. Il a également partagé avec le chef de la junte militaire Ming Aung Hlaing son expérience de la mise en œuvre de la politique « gagnant-gagnant » pour mettre fin avec succès à une guerre civile prolongée au Cambodge.

Lors du sommet du week-end dernier, l’ASEAN est parvenue à un consensus en cinq points sur la situation de la crise au Myanmar. Le consensus comprenait (a) la cessation immédiate de la violence ; (b) l’ouverture d’un dialogue constructif entre toutes les parties concernées ; (c) la nomination d’un envoyé spécial ; (d) la fourniture d’une aide humanitaire ; et une visite de l’envoyé spécial et d’une délégation au Myanmar pour aborder la question.

Même si l’ASEAN a pu parvenir à une sorte de consensus avec la junte, la crise politique du Myanmar pourrait ne pas s’achever facilement. Les solutions concernant le pays pourraient échouer si la junte ne s’engage pas à honorer les accords.

« Cependant, la volonté politique de la junte de mettre en œuvre le consensus en cinq points semble limitée »

Par exemple, dans une déclaration faite à l’issue de l’entretien sur la crise du Myanmar, la junte a déclaré qu’elle examinerait les propositions de l’ASEAN « après avoir stabilisé le pays » et que sa priorité actuelle était de « maintenir l’ordre public » et de « rétablir la paix et la tranquillité de la communauté ».

Cela montre que la junte est peu encline à respecter les accords en cinq points. À cet égard, la crise politique est susceptible de se poursuivre pendant une longue période, ce qui menacerait la paix et la stabilité régionales en général et constituera un fardeau pour le Cambodge pour sa présidence de l’organisation.

Maintien de la paix et de la stabilité

Le maintien de la paix et de la stabilité au sein de l’organisation sera l’une des principales priorités du Cambodge en 2022. Cependant, l’instabilité politique au Myanmar pourrait devenir un obstacle majeur au mandat cambodgien et à sa tentative diplomatique de devenir un acteur important de la promotion de la paix et de la stabilité dans la région.

Dans le pire des cas, la crise plongerait le Myanmar dans une guerre civile, offrant ainsi aux grandes puissances une excellente occasion de faire valoir leurs intérêts géopolitiques. Dans cette alternative, le Myanmar pourrait subir une guerre par procuration de la rivalité des grandes puissances, ce qui pourrait aussi faire de la région de l’Asie du Sud-Est leur champ de bataille.

Tous ces éléments risquent d’affaiblir la centralité de l’ASEAN, notamment pour ce qui est de relever les défis régionaux, et de rendre l’organisation moins pertinente dans la politique internationale. Compte tenu de ces enjeux, il semble que le Cambodge n’aura que peu de marge de manœuvre pour s’affirmer en tant que président de l’ANASE pour 2022.

Aussi, le code de conduite (COC) sur la mer de Chine méridionale n’ayant pas encore été signé, il sera transmis au Cambodge, ce qui donnera au royaume plus de difficultés pour aider l’ASEAN et la Chine à trouver un accord.

Trouver un consensus

En ne parvenant pas à trouver un consensus sur le COC sous sa présidence, le Royaume risque sa crédibilité, comme il l’a fait en 2012. À l’époque, le Cambodge avait été fortement blâmé pour ne pas avoir publié de communiqué pour la première fois en 45 ans d’histoire de l’ASEAN. Au milieu de ce scénario malheureux, la crise politique au Myanmar serait une nouvelle tempête pour le Cambodge.

« Pour minimiser les difficultés, le Cambodge doit jouer un rôle actif et constructif pour aider le Myanmar par le biais du mécanisme de l’ASEAN et d’autres plateformes diplomatiques régionales et internationales »

Le Royaume doit jouer un rôle de facilitateur et de médiateur dans le conflit et aider ses pairs de l’ASEAN à trouver une solution pacifique à la crise.

Même si la junte militaire ne semble pas disposée à résoudre le problème pour le moment et que le Cambodge n’a pas beaucoup d’influence sur le Myanmar, le pays peut encore agir en faisant de son mieux pour s’engager de manière constructive avec toutes les parties prenantes de la crise au Myanmar. Le Cambodge doit démontrer à l’ASEAN et au monde entier qu’il est en mesure de jouer son rôle de membre responsable de l’ANASE. Cela contribuera à renforcer son image de « petit pays au grand cœur ».

 

Écrit par : Vann Bunna, étudiant en master de sciences politiques à l’université Jamia Millia Islamia, en Inde, Co-fondateur de The Thinker Cambodia et chercheur associé au Cambodia Institution for Cooperation and Peace (CICP). Toutes les opinions exprimées dans cet article sont personnelles.

Édité par : Heng Kimkong, chercheur principal invité au Cambodia Development Center et doctorant en éducation à l’Université du Queensland, Australie.

Avec l'aimable autorisation de Politkoffee

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