Dossier & Agriculture : Quel avenir pour les jeunes Cham de Chroy Changvar ?

À Phnom Penh, la péninsule de Chroy Changvar, là où le Tonlé Sap rencontre le Mékong, est une zone de la capitale qui s’est radicalement transformée en quelques années. Environ 200 familles de Cham vivent sur les rives limoneuses du fleuve, sur leurs bateaux ou dans le petit village de bois et de tôle qui s’est construit lorsque les travaux d’embellissement des rives du fleuve ont démarré. Aujourd’hui, leur activité est menacée.

Sami (16 ans) et Luc (25 ans) ont tous deux grandi sur l'eau
Sami (16 ans) et Luc (25 ans) ont tous deux grandi sur l'eau. Photographie Francesco Brembati

Drame

Une nuit d’avril, peu après 2 heures du matin, le bateau de la jeune femme Sami s’est retourné sous la violence des vagues du Mékong et a renversé tous ses biens dans l’eau. Sa fille nouveau-née a également été emportée. « Comme ça, elle est partie soudainement », se souvient la Cambodgienne âgée de 16 ans.

Incapable de dormir alors que le vent déchirait la bâche qui servait de maigre abri contre les éléments, Sami avait passé les deux heures précédentes assise, les genoux pliés contre le ventre, en priant pour un retour à terre rapide. Alors que la tempête faisait rage, son mari de 25 ans, Luc, tentait de répartir son poids sur la coque en bois de la frêle embarcation afin d’empêcher celle-ci de chavirer. Pendant tout ce temps, leur fille avait dormi paisiblement dans son hamac en coton. « Je n’avais même pas besoin de la bercer en raison du vent qui soufflait fort », explique aujourd’hui Sami. Alors que la tempête gagnait en force, Sami songea à prendre Lydie dans ses bras pour la protéger.

« Mais je ne savais pas si c’était la meilleure option. Et quand le bateau est tombé, je n’ai pas pu la saisir à temps. Et, soudain, j’étais tout simplement sous l’eau ».

Luc est parvenu à atteindre la petite Lydie en premier. Plongeant plus profondément sous l’eau, il parvint à écarter les casseroles, les poêles et les vêtements qui coulaient rapidement pour démêler sa petite fille des filets qui la tenaient prisonnière. Lorsque l’enfant de six semaines a commencé à crier après avoir atteint la surface, Sami a fondu en larmes. « Je pensais qu’elle était morte. La mortalité infantile est élevée dans notre communauté. Vous ne savez jamais si vous allez pouvoir garder votre enfant pour la vie ou seulement pour un petit moment. »

Samy et Luc vivent et gardent tous leurs effets personnels sur leur bateau
Samy et Luc vivent et gardent leurs effets personnels sur leur bateau. Photographie Francesco Brembati

Une vie sur l'eau

Sami et Luc ont tous deux grandi sur l’eau. En tant que membres de la communauté Cham - un groupe minoritaire d’environ 288 000 musulmans cambodgiens qui vivent en grande partie le long du Mékong et aux abords du lac Tonlé Sap dans les provinces de Phnom Penh, Pursat, Kompong Chhnang et Kompong Cham, leurs familles peuvent retracer une histoire orale de la pêche et la navigation maritime qui remonte à 4000 ans - une histoire qui comprend la migration à travers l’Asie du Sud-Est et aussi la survie au génocide des Khmers rouges de 1975 à 1979.

288 000 musulmans cambodgiens qui vivent en grande partie le long du Mékong et aux abords du lac Tonlé Sap
288 000 musulmans vivent le long du Mékong et aux abords du lac Tonlé Sap. Photographie C.Gargiulo

Mais Sami et Luc font également partie d’une nouvelle génération de parents adolescents dont le nombre a presque doublé au Cambodge depuis 2010, même si le mariage est illégal pour les moins de 18 ans. Néanmoins, les jeunes filles de 15 à 17 ans tombent facilement amoureuses de leurs voisins, et fondent rapidement, peut-être involontairement, des familles peu de temps après. Ce manque d’expérience de vie combiné à un héritage culturel difficile n’est pas sans provoquer des difficultés.

Enfant Cham
Enfant Cham de la communauté de Chroy Changvar. Photographie C.Gargiulo

Même si les parents ont rajeuni, peu de choses ont changé dans la vie de la communauté. Chaque matin, alors que le soleil se lève, les familles quittent leurs hamacs à bord de leurs petits bateaux en bois, et ensemble, se dirigent vers des eaux plus profondes pour chasser les anguilles et les petites carpes argentées appelées « trey riel ». Les mères adolescentes se tiennent debout sur les arcs, des hijabs lâchement enroulés protégeant leur cou du soleil, tandis que leurs maris poussent des filets tissés à la main dans l’eau et attendent qu’ils se remplissent.

Difficultés

Par une bonne journée, les magasins sous le pont japonais regorgeront de prises fraîches et les familles se dirigeront directement vers le marché aux poissons de Prev Pnov, à 12 kilomètres au nord de Phnom Penh où le prix d’un kilo de poisson peut atteindre jusqu’à 6000 riels, soit 1,50 $. De la soupe de poisson et du riz seront servis pour le petit-déjeuner et le déjeuner. Du poisson frit et du riz seront servis pour le dîner.

Mais les bons jours deviennent de plus en plus rares, et cette génération en souffre au point de se demander si elle doit poursuivre ce type d’activité.

Une activité de plus en plus difficile
Une activité de plus en plus difficile. Photographie C.Gargiulo

Ces dernières années, les nouvelles technologies et les méthodes de pêche illégales ont commencé à affecter les pêcheries locales. L’objectif du gouvernement de produire plus d’un million de tonnes chaque année afin de réduire les importations en provenance des pays voisins a encouragé la création de fermes piscicoles. Cela oblige désormais les familles Cham à conduire leurs bateaux plus de trois heures en amont pour espérer des captures décentes. Lorsqu’ils arrivent avec leurs seaux remplis de carpes à Prek Pnov, ils constatent que les prix baissent. Leur activité devient de moins en moins rentable.

Perte d'attrait

Ainsi, pour les jeunes parents adolescents avec des enfants à nourrir, la vie sur l’eau commence à perdre de son attrait. « Ma fille Lyna pleure toute la journée parce qu’elle a faim, et je n’ai pas grand-chose pour la nourrir », explique Ros Herny, 17 ans, qui n’a appris à nager qu’il y a deux ans bien qu’elle vive à bord des bateaux depuis sa naissance.

« Durant mon enfance, je mangeais du poisson pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, avec un peu de riz. Mais le poisson est devenu un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Je nourris donc Lyna avec du riz cuit avec l’eau de rivière pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, et elle n’a pas de poisson du tout. Elle a peu d’énergie et je la trouve petite pour son âge. J’en viens à me demander pourquoi nous avons choisi ce type de vie »

La génération de ses parents vivait bien mieux, confie Herny. « Mes amis et moi avons fondé des familles, mais nous sommes trop jeunes pour être des entrepreneurs efficaces et le résultat est catastrophique pour nos enfants, nos parents étaient plus avisés et plus sages et ne manquaient jamais de poisson ».

Deux mondes différents
Deux mondes différents. Photographie C.Gargiulo

Chercher ailleurs

Dak Gneng, chef de projet de la branche Takmao de l’ONG locale Friends International, déclare qu’il rencontre un nombre croissant d’adolescents de la communauté Cham qui sont se montrent incapables de nourrir leurs enfants.

« Quand je leur parle, ils me disent tous à quel point il est dangereux de mener cette vie », explique Gneng.

« Leurs parents disent que c’est leur culture, qu’ils doivent vivre le long de la rivière et respecter l’eau, mais la jeune génération est confrontée à la perspective de nourrir ses familles et de concurrencer des entreprises de pêche devenues plus modernes. Ici, ils sont de plus en plus malheureux. »

De nombreux jeunes parents ont déjà commencé à chercher du travail dans d’autres secteurs tels que les usines de confection ou les étals de marché. Certains considèrent même la mendicité le long de la rivière comme une alternative plus viable. « Je n’aime pas ça, mais c’est tout ce que je peux faire », dit Herny. Le mari de Sami, Luc, a récemment trouvé un emploi sur un bateau de tourisme, proposant des mini-croisières au coucher du soleil. « Il dit qu’il veut économiser assez d’argent pour que nous puissions louer un appartement dans le centre-ville, explique Sami. Nous ne voulons pas que notre fille grandisse en ayant faim ou peur comme nous. »

Quitter la communauté

Mais cette même jeunesse, qui a grandi dans le doute, a parfois du mal à quitter la communauté, surtout quand il s’agit de dire au revoir aux parents. Les liens et la solidarité sont très forts.

Les liens communautaires sont souvent très fort
Les liens communautaires sont souvent très forts. Photographie C.Gargiulo

Hasanas Rong a 17 ans et élève seule sa fille de deux mois, Eyni, depuis que son mari l’a quittée pour s’installer en ville. « Il a dit qu’il ne voulait plus être pêcheur, car il n’y a plus de poisson », explique-t-elle. « Nous nous sommes disputés, parce que je ne me sentais pas prête à quitter ma famille, puis il a dit qu’il allait divorcer. » Elle était enceinte de trois mois à l’époque et elle ne l’a plus jamais revu.

Son frère de 34 ans, Hole Son, pense que sa sœur aurait dû laisser ses proches derrière elle et suivre son mari dans l’espoir d’un revenu plus stable. « Rong est trop jeune pour avoir un enfant, mais c’est presque normal ici », dit-il.

« La plupart des filles sont encore adolescentes lorsqu’elles tombent enceintes pour la première fois. Maintenant, nous devons la soutenir, car elle n’a pas de travail et sa fille n’a rien à manger. Je vois souvent Rong sans nourriture pendant des jours, juste pour qu’elle n’ait pas à faire face à la honte de demander de l’aide. »

Hole Son confie que lorsque la pêche est bonne, il peut gagner jusqu’à 60 000 riels (15 dollars US) en une seule journée et sera en mesure d’apporter de l’aide à sa sœur. « Mais quand ça va mal, je ne gagne rien du tout. », ajoute Hole Son. Aussi, l’ancienne génération est prioritaire. « En signe de respect, nous nourrissons nos parents en premier, même si cela signifie que les jeunes manqueront », confie-t-il.

Rong reste muette lorsqu’elle est interrogée à propos de sa situation. « C’est tellement mauvais pour mon bébé », dit-elle finalement. « Je ne peux pas l’allaiter, car je n’ai pas assez de lait, et elle pleure toute la journée parce qu’elle a faim. Nous sommes assis sous le soleil en permanence, ce qui nous rend malades aussi. Tout est très mauvais pour nous ici. J’ai vraiment très peur pour mon bébé. »

Sami acquiesce. « Quand j’étais enfant, j’avais également faim, mais pas tant que ça. Quand je regarde Lydie, je pense que peut-être ferions-nous mieux de nous éloigner de l’eau. Peut-être n’est-elle plus notre amie après tout.»

Par Corinne Redfern

Traduction, mise en forme et photographies additionnelles : Christophe Gargiulo

Photographies : Francesco Brembati

Corinne Redfern est une journaliste indépendante primée dont les travaux ont été publiés dans le Telegraph, Guardia, Marie Claire, Stylist, Sunday Times et la BBC. Elle est actuellement basée au Cambodge. Cet article fait partie du projet Crying Hunger, produit avec le soutien du « European Journalism Center ».

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