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Dans les eaux retrouvées de Kep : comment l'archipel cambodgien est devenu un sanctuaire marin

Un « Hope Spot » au bout du monde — Reconnue par la légendaire océanographe Sylvia Earle, la zone marine de l'archipel de Kep incarne aujourd'hui l'une des success stories de conservation les plus remarquables d'Asie du Sud-Est.

Base  Marine Conservation Cambodia - Koh Ach Seh
Base Marine Conservation Cambodia - Koh Ach Seh

Derrière ce miracle silencieux : dix-huit ans de combat acharné d'une ONG pionnière, des structures en béton posées au fond de la mer, et le retour des dauphins.

Un archipel au bord du gouffre

Il y a encore une décennie, les eaux qui baignent les treize îles de l'archipel de Kep, à la pointe méridionale du Cambodge, étaient le théâtre d'un désastre écologique silencieux. Les chalutiers de fond raclaient méthodiquement les herbiers de posidonies, éventraient les récifs coralliens, aspiraient les derniers spécimens de la mégafaune marine. Les pêcheurs locaux revenaient bredouilles. Les dugongs avaient disparu. Les dauphins d'Irrawaddy — classés « en danger » sur la Liste rouge de l'UICN — n'étaient plus que de rares fantômes aperçus au loin.

C'est dans ce contexte de dévastation que Marine Conservation Cambodia (MCC), fondée en 2008, est devenue la toute première organisation à œuvrer activement sur le terrain pour la conservation marine au Cambodge, d'abord dans l'archipel de Koh Rong, puis dans la province de Kep, où elle s'est installée à partir de 2013–2014.

Des structures de béton contre les chaluts

La stratégie de MCC repose sur une innovation aussi simple qu'efficace. Les scientifiques et volontaires de l'organisation déploient ce qu'ils appellent des « Conservation and Anti-Trawling Structures » (CANTS) : des blocs de béton de quatre tonnes placés dans les fonds marins pour stopper physiquement les filets et panneaux de chalutage, constituer des récifs artificiels pour la vie marine, et offrir un refuge aux dauphins d'Irrawaddy en danger.

Ce projet a remporté le Marine Protection Prize de la National Geographic Society en 2018, récompensant l'initiative la plus efficace et prometteuse en matière de protection des océans.

Les résultats, aujourd'hui mesurables, dépassent les espérances les plus optimistes. Après le déploiement de plus de 350 structures de restauration de l'habitat au cours des cinq dernières années, la repousse des herbiers marins dépasse désormais les 2 000 hectares, et les grandes espèces emblématiques — dugongs et dauphins — sont revenues dans ces eaux.

Le retour des espèces fantômes

Sur les écrans des équipes de surveillance, les données racontent une histoire que l'on croyait perdue. Les pêcheurs locaux signalent des captures plus importantes et des observations plus fréquentes d'espèces menacées comme les dugongs et les dauphins d'Irrawaddy — un constat confirmé par les données de monitoring de MCC, qui enregistrent des augmentations mesurables de la biodiversité et de la biomasse.

Les relevés de terrain des équipes de MCC ont également documenté le retour de l'dauphin d'Irrawaddy (EN), du dauphin à bosse indo-pacifique (VU) et du dugong dans les eaux de Kep et Kampot. Des espèces que beaucoup pensaient définitivement chassées de ces rivages.

Les herbiers, poumons verts de l'océan, connaissent eux aussi une renaissance spectaculaire. Les cartographies de MCC couvrant 35 820 hectares ont recensé, à mi-2023, quelque 6 399 hectares d'herbiers marins, 1 202 hectares d'algues, 440 hectares de bancs de bivalves et 65 hectares de récifs coralliens. L'herbier de Kep s'est révélé être le plus grand du Cambodge et l'un des plus diversifiés, avec dix espèces de phanérogames marines répertoriées.

Base  Marine Conservation Cambodia - Koh Ach Seh

La consécration : un « Hope Spot » signé Sylvia Earle

Le 1er avril 2019, la reconnaissance internationale arrive enfin. L'archipel de Kep a été déclaré « Hope Spot » par l'ONG internationale Mission Blue, en reconnaissance de l'impact des efforts de conservation de MCC sur la préservation des herbiers marins uniques de la région et des espèces marines sensibles. Mission Blue, alliance fondée par la légendaire océanographe Dr. Sylvia Earle, désigne comme Hope Spots les endroits de la planète qui sont « critiques pour la santé de l'océan ».

La Zone de Gestion des Pêches Marines (MFMA) de l'archipel de Kep, proclamée au niveau national en avril 2018 après quatre années de travail acharné, a été l'un des moteurs de cette reconnaissance internationale. MCC en est membre actif du comité technique de gestion provinciale, participant à la démarcation, à la lutte contre la pêche illégale, à la recherche et aux actions communautaires.

Une coalition internationale pour sauver la mer khmère

Derrière chaque structure de béton posée au fond de la mer, derrière chaque sortie de surveillance, se cache une architecture complexe de partenariats. Outre le soutien du ministère cambodgien de l'Agriculture, des Forêts et de la Pêche et de l'Administration des pêches, MCC bénéficie de l'appui de l'Agence française de développement (AFD) et, depuis 2024, d'un financement de grande envergure de la Banque asiatique de développement. MCC a été mandatée par le ministère de l'Agriculture et financée par la BAD pour déployer 5 000 structures le long de la côte cambodgienne, de Kep à Kampot, Kampong Som et Koh Kong.

Koh Ach Seh
Koh Ach Seh

MCC est aujourd'hui reconnue comme un acteur clé de la restauration marine communautaire et de la gouvernance océanique au Cambodge, combinant science, leadership communautaire et action politique pour restaurer les habitats marins, réduire la pêche illégale et soutenir des pêcheries durables.

L'espoir, une réalité tangible

Ce que l'archipel de Kep démontre au monde dépasse le simple cas d'école cambodgien. La restauration et l'expansion des herbiers marins, l'augmentation de la biomasse halieutique et la réapparition d'espèces indicatrices clés — hippocampes (Hippocampus spp.), dugongs (Dugong dugon), dauphins d'Irrawaddy (Orcaella brevirostris) et tortues marines — témoignent d'une résilience écologique retrouvée.

Dans ces eaux que l'on croyait mortes, la vie a repris ses droits. Non par miracle, mais par la volonté obstinée de femmes et d'hommes qui ont choisi de croire que l'océan, s'il en était donné la chance, pouvait se souvenir de lui-même.

Sources : Marine Conservation Cambodia, Mission Blue / Sylvia Earle Alliance, Banque asiatique de développement, International Conservation Fund of Canada (ICFC), National Geographic Society, UICN Liste rouge, Global Rewilding Alliance.

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