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Chronique & Humour : Régis, l'expert international au Cambodge

Régis a passé vingt ans entre chômage et petits boulots dans le Sud de la France. À quarante-trois ans, il débarque au Cambodge et devient, en l'espace d'un vol Paris-Phnom Penh, « expert international en stratégie de développement ». Son accent, lui, a fait le voyage sans perdre une seule syllabe — et s'est même considérablement renforcé depuis.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag

Le CV, version longue

Sur LinkedIn, Régis se présente comme « conseulteur senior, 20 ans d'expérience en gestions de projet international » — l'orthographe de son profil est, à elle seule, une œuvre à part entière, truffée de fautes que même un correcteur automatique fatigué n'oserait laisser passer. La réalité, un peu moins reluisante, tient en une ligne : quelques mois par-ci par-là comme intérimaire en logistique, un an et demi de chômage entre deux, et un poste de vendeur en téléphonie qui a duré, à son crédit, plus longtemps que tous les autres. « International », dans son CV, fait référence à un voyage en Belgique en 2009.

L'accent et le costume

Régis a un accent du Sud qu'il n'a jamais cherché à adoucir — bien au contraire, il semble s'être épaissi avec les années, comme si parler plus fort et plus chantant rendait automatiquement son discours plus crédible. Il porte, en toutes circonstances, des costumes achetés à prix cassé dans des enseignes de grande distribution françaises, généralement un peu trop larges aux épaules et un peu trop courts aux chevilles, qu'il arbore pourtant avec la fierté tranquille d'un homme convaincu de porter du sur-mesure italien.

Les soirées de Bassac Lane

Régis passe le plus clair de son temps libre entre Bassac Lane et Street 130, un verre à la main dès l'apéritif, quatre ou cinq plus tard dans la soirée. Il aborde chaque nouvelle table avec la même entrée en matière, accent bien appuyé : « Vous savez ce que je fais dans la vie, boudiou ? Conseulteur international, j'ai un gros projet en cours avec le gouvernement. » Le projet en question change de nature selon les soirs — parfois agricole, parfois numérique, parfois « stratégique », terme qu'il utilise quand il n'a plus vraiment d'idée précise.

Le charme, version Régis

Convaincu que son statut fait mouche, Régis multiplie les approches auprès des femmes qu'il croise en soirée, avec un aplomb que rien dans son passé ne justifie. Certaines rient poliment et changent de conversation. D'autres, plus franches, lui font remarquer que son « gros contrat avec le gouvernement » ressemble surtout à une phrase apprise par cœur, mal orthographiée dans sa tête autant que sur son CV. Régis prend chaque sourire, qu'il soit amusé ou gêné, comme une preuve supplémentaire de son charisme.

La star de plateau

De temps en temps, Régis décroche un rôle de figurant dans une production internationale de passage au Cambodge — généralement pour incarner « l'expatrié numéro trois » en arrière-plan d'une scène de marché. Assis sur sa chaise pliante entre deux prises, il se tourne vers un autre figurant, un routard allemand venu cachetonner pour arrondir ses fins de mois, et lui glisse, très sérieux : « Tu vois, le ciné, c'est surtout une question d'instinct. Moi le réalisateur il m'a repéré tout de suite, il a dit “lui, il a un truc”. » Le réalisateur en question ne lui a, en réalité, adressé la parole qu'une fois, pour lui demander de se décaler d'un mètre vers la gauche. Régis en revient systématiquement transformé, racontant sa « collaboration avec l'équipe » comme s'il venait de partager l'affiche avec Brad Pitt en personne, alors qu'il a passé l'essentiel de la journée à attendre qu'on lui demande de traverser le cadre, une fois, en arrière-plan flou.

La relance perpétuelle

Régis a une botte secrète : il repère, lors de conférences ou d'événements d'affaires, tout dirigeant local ou étranger susceptible de « porter son projet », et enchaîne les messages LinkedIn, les mails de relance, et les apparitions « par hasard » aux mêmes événements que sa cible. Un message type, retrouvé tel quel dans les archives d'un patron d'entreprise française installée à Phnom Penh : « Bonjour Monsieur, suite a notre rencontre du forum (vous étiez a la table a coté du buffet), je me permet de revenir vers vous consernant mon projet qui pourait vous interressez fortement, disponible pour un rdv des que possible, cordialement Régis, Expert International. » Après onze messages de ce calibre en un mois, le patron finit par bloquer purement et simplement son profil. Régis y voit une erreur technique plutôt qu'un signal.

La confrontation

Un soir, à Bassac Lane, une jeune Française fraîchement débarquée, chargée de développement pour une vraie ONG internationale, l'écoute dérouler son laïus habituel sans ciller. Quand il termine par « donc voilà, si jamais votre structure a besoin d'un consultant senior international », elle repose son verre et répond, sans agressivité mais sans détour : « Régis, avec tout le respect que je vous dois, ça fait cinq ans que vous dites ça à tout le monde ici, et vous n'avez jamais rien mené. Les gens le savent, on en parle entre nous. » Un silence tombe sur la table. Régis, pour la première fois depuis son arrivée, ne trouve rien à répondre — il finit son verre d'un trait et change de table dix minutes plus tard, sous prétexte d'aller « saluer une connaissance ».

Le bilan

Cinq ans après son arrivée, Régis n'a jamais mené un seul projet à terme, n'a jamais été embauché par aucune des entreprises qu'il a démarchées, et continue de se présenter comme « expert international » à quiconque n'a pas encore eu l'occasion d'entendre parler de lui — la conversation de Bassac Lane semble déjà oubliée, ou du moins jamais mentionnée. Sous l'exubérance et l'accent, il y a quelque chose d'assez triste dans cette obstination — vingt ans à essayer d'être quelqu'un d'autre, sans jamais vraiment y parvenir, ni jamais vraiment s'arrêter d'essayer. Les habitués de Bassac Lane, eux, ont deux expressions bien à eux pour le désigner dès qu'il tourne le dos, selon l'humeur du jour : « Tiens, revoilà la nouvelle star de Cannes » — ou, plus simplement, « Tiens, revoilà le projet du mois. »

2 commentaires

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Jean
03 août
Noté 4 étoiles sur 5.

Mais ils vivent de quoi et comment .... Tous ces experts 😅🙏?

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Amba
02 août
Noté 2 étoiles sur 5.

"la drole de vie des expatriés au Cambodge"... de Frederic Amat. 😜

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