Chronique & Humour : Bernard, star du karaoké au Cambodge
- La Rédaction

- 2 août
- 3 min de lecture
Bernard chante la même chanson khmère au même karaoké depuis trois ans. Il ne comprend toujours pas un seul mot de ce qu'il chante. Il est, à ses propres yeux, une vedette locale — titre qui vient s'ajouter, dans son esprit, à celui de roi du tabouret.

Le choix du répertoire
Bernard a découvert sa chanson fétiche un soir, par hasard, il y a trois ans, sur les conseils enthousiastes d'une serveuse qui voulait probablement surtout qu'il arrête de monopoliser le micro sur une chanson française. Depuis, c'est systématique : dès son deuxième verre, Bernard réclame « sa » chanson, celle qu'il ne présente jamais autrement que par « le tube khmer, vous savez, celui que je fais toujours ». Personne ne sait s'il connaît le titre. Lui non plus, probablement — à sa décharge, il a déjà bien du mal avec ses onze mots de khmer habituels, alors un titre de chanson entier, autant demander à un poisson de faire du vélo.
La performance
Bernard chante phonétiquement, syllabe par syllabe, avec un aplomb que ne justifie absolument aucune de ces syllabes. Il ferme les yeux dans les passages qu'il juge « émouvants », lève un bras vers le plafond au refrain comme s'il hélait un dieu quelconque, et enchaîne un vibrato qu'aucun professeur de chant, aucun karaoké, et très probablement aucune loi de l'acoustique n'a jamais validé. La chanson parle, en réalité, d'un vendeur de marché qui a perdu sa bicyclette. Bernard, lui, la chante comme s'il s'agissait d'un hymne national, voire d'un rite funéraire pour ladite bicyclette.
La légende personnelle
Après chaque performance, Bernard redescend du podium — deux marches, qu'il négocie toujours avec un temps de retard sur ses propres pieds — convaincu d'avoir « conquis la salle ». « Ils m'adorent ici, je suis un peu la mascotte du quartier », confie-t-il à quiconque veut bien l'écouter, en désignant du menton le patron du bar qui, en réalité, a cessé depuis longtemps de vraiment l'écouter chanter, occupé à essuyer un verre qui, à ce niveau de brillance, pourrait servir de miroir.
La minute de vérité
Un soir, un ami cambodgien de Sophea, qui assiste pour la première fois à la performance, éclate de rire au beau milieu du refrain — pas un rire poli, un vrai fou rire, du genre qu'on ne contrôle plus et qui manque de le faire recracher sa bière par le nez. Bernard, vexé, redescend du podium (deux marches, un temps de retard) et lui demande ce qu'il y a de si drôle. « Désolé, désolé, mais tu chantes ça comme si c'était triste, genre à la fin de ta vie, alors que c'est une chanson un peu débile sur un type qui a perdu son vélo, il n'y a rien de grave. » Bernard insiste, une main sur le cœur : « Mais non, y'a un sens caché, je le sens quand je la chante. »
L'ami, toujours hilare, les larmes aux yeux : « Le sens caché c'est qu'il a perdu son vélo et qu'il est en retard au marché, Bernard, c'est tout. Y'a pas de deuxième degré, c'est écrit pour des enfants de six ans. » Pour la première fois en trois ans, Bernard reste sans réponse, verre à la main, la bouche entrouverte, comme si on venait de lui annoncer en direct que le père Noël, la petite souris et le comté artisanal cambodgien n'existaient pas non plus.
Le service après-vente
Bernard, décontenancé mais jamais vaincu, remonte quand même sur scène dix minutes plus tard pour un rappel — personne ne le lui a demandé, il l'a décidé seul, dans le silence de sa réflexion intérieure arrosée d'une septième Anchor. Il chante la même chanson, avec le même sérieux appliqué, mais glisse entre deux couplets, à voix un peu plus basse que d'habitude, presque comme une confession : « Bon, ok, c'est un vélo, mais moi je la sens différemment. » Personne ne relève. Le patron, en coulisses, échange un regard amusé avec l'ami de Sophea, un regard qui dit à peu près : « on tient enfin le moment historique qu'on attendait depuis trois ans. »
Le bilan
Un mois plus tard, Bernard chante toujours la même chanson, toujours aussi fort, mais désormais avec une petite phrase en préambule, adressée à qui veut l'entendre : « Alors oui, techniquement, c'est l'histoire d'un vélo perdu, mais moi j'y mets ma propre interprétation. » Une reformulation qui, à bien y regarder, ne change strictement rien à la réalité des faits — le vélo reste perdu, le vendeur reste en retard, la chanson reste écrite pour des enfants de six ans — mais qui, dans la tête de Bernard, referme le dossier aussi définitivement qu'un traité de paix international.







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