Chronique & Documentaire photo : la chiffonnière de Prek Chak au Cambodge

« La Chine est devenue l’usine du monde ». Si la réalité de cette sentence a permis à ce pays d’améliorer la situation matérielle d’une partie de ses habitants et, dans une moindre mesure, de ceux des pays-satellites environnants, c’est aussi oublier que, selon l’OIT (Organisation Internationale du Travail), deux milliards de personnes sur notre terre vivent de l’« économie informelle » (1).

Prek Chak, ville frontière entre Cambodge et le Vietnam, se situe à l'est de Kep

Un chiffre qui, évidemment, signifie que, quelle que soit la terminologie retenue pour les qualifier, dans les « pays en voie de développement », le pourcentage de la population vivant de l’économie informelle y est majoritaire. Ainsi, le Cambodge (2). Et, évidemment, une économie qui subit au premier chef les effets de toute crise, surtout lorsqu’elle est mondiale. Comme celle consécutive au corona virus.

Une moto au bord d’une route

Quoi de plus banal qu’une moto au Cambodge ? Il y en a des millions. Mais, à dire vrai, si mon regard fut attiré par l’une d’entre elles, c’est parce que, parmi les nombreux thèmes d’objets photographiques potentiels, j’ai toujours en tête celui des deux roues, et, en particulier, celui de ces motos antédiluviennes et rapiécées qui, défiant toutes les lois de la mécanique, continuent à rouler !

C’est ainsi que, début février 2020, mon regard fut attiré par l’une d’entre elles alors que je circulais à Prek Chak, petite ville-frontière entre le Cambodge et le Vietnam. Je commençais alors à prendre quelques clichés d’un engin dont le compteur avait cessé depuis bien longtemps d’enregistrer les kilomètres. Feu les rétroviseurs et tous les indicateurs du tableau de bord ; guidon dont les différents éléments ne tenaient que par la grâce de rubans adhésifs ; carrosserie et siège reliés par des sangles. Évidemment, je n’ai pas testé les freins, l’éclairage et autres éléments de sécurité. Quant à une plaque d’immatriculation, voilà bien longtemps qu’il n’en avait pas porté pour tant est qu’il n’en eût jamais une.

Une moto au bord d’une route

L’incroyable débrouillardise des travailleurs de l’économie informelle

Mais, après une inspection plus détaillée de la moto, je constatais toutefois qu’elle ne faisait pas trop mauvaise figure. J’en avais déjà photographié des bien plus décaties. C’est pourquoi, rapidement, je remontais sur ma moto et m’apprêtais à prendre une piste pour un tour de l’arrière-pays. Quel autre objet photographique attira alors mon regard et retarda de quelques minutes mon départ, je ne sais plus. Mais ce laps de temps, avec l’apparition de la conductrice, me permit alors de découvrir la fonction de cette moto : tirer une petite charrette transportant une partie des déchets récupérables que, dans le monde entier, l’actuel style de vie multiplie de façon exponentielle, en l’espèce des canettes en aluminium et des bouteilles en plastique. S’y ajoutaient quelques tôles rouillées.

Ce qui toutefois pourrait apparaître comme une activité d’une grande banalité — charger une charrette — est, en fait, une nouvelle preuve de l’incroyable et permanente ingéniosité et débrouillardise de ceux qui vivent de l’économie dite informelle. Pouvoir entasser, toute seule, sur une carriole rudimentaire d’un peu plus d’un mètre de long, plusieurs énormes sacs de déchets de près de deux mètres de hauteur chacun et quelques paquets de tôles devrait relever de l’impossible. C’est pourtant le quotidien de cette chiffonnière (3).

C’est l’insolite spectacle de ce chargement que vous invite à partager en découvrant les photographies jointes à cette feuille de route.

La collecte des déchets

Et surtout, je souhaiterais, par la grâce de l’écrit, pouvoir aller au-delà de ce spectacle qui, au premier degré, peut faire sourire des esprits occidentaux habitués, entre autres, à de strictes normes sécuritaires.

D’abord pour resituer l’activité de la chiffonnière de Prek Chak dans la « chaîne » ou filière des métiers des récupérateurs de déchets (4). Sa fonction, à elle, est de transporter ces déchets. Mais, en amont, il y a ceux et celles qui les collectent et en aval, ceux et celles qui les achètent et les recyclent.

En amont, il y a la population des récupérateurs de déchets. Trainant de volumineux sacs, voire une petite carriole, ils parcourent les rues des villes ou les centres touristiques, voire les décharges à la recherche de matériaux recyclables.

A vélo (Battambang)

La situation de cette population a déjà été souvent médiatisée par des ONG (organisations non gouvernementales) qui tentent d’améliorer la condition de cette population, et notamment celle des enfants. Pour le traiter, j’ai fait le choix d’évoquer son sort à l’aide de quelques photos.

Car, même si le travail des récupérateurs de déchets — dénommés « edjais » au Cambodge — était marqué par le caractère aléatoire de cette activité et des conditions de travail pénibles ainsi que par un certain mépris social, il permettait, au moins, à des familles de survivre. Au début de l’année 2020, à Phnom Penh, un kilo de canettes en aluminium pouvait rapporter 1 dollar. Une famille pouvait ainsi, lorsque la chance lui souriait, gagner jusqu’à 10 dollars US (environ 9 euros) par jour (5).

Avec une carriole (Pursat)

Le corona virus

Mais, en mars 2020, le corona virus est venu plonger dans la misère ces familles qui vivaient de la récupération et du transport des déchets. Certes, au Cambodge, comme dans tous les pays du monde, le ralentissement de l’activité économique générale a des effets négatifs sur toutes les productions, y compris celle des déchets (6).

Mais, en l’espèce, l’effondrement de leurs revenus a d’abord une autre cause, celle de la fermeture, dans la dernière décade de mars, des frontières avec la Thaïlande et surtout avec le Vietnam, c’est-à-dire de l’aval de la filière. L’activité de récupération des déchets est en effet emblématique de la situation générale de l’économie cambodgienne, à savoir celle d’un pays fournisseur de matières premières ou de main d’œuvre alors que la plus-value est réalisée par des pays voisins.

.. à Battambang ..

Les tonnes de papier, de cartons, de plastique ou d’aluminium collectés par les « edjais », transportés par d’autres petites mains comme la chiffonnière de Prek Chak, puis stockées dans d’immenses dépôts souvent à ciel ouvert sont en effet ensuite revendues à des unités de recyclages souvent vietnamiennes. La brutale fermeture de la frontière a fait plonger les prix de rachat des déchets, voire a supprimé le marché, comme pour les plastiques et les cartons. Et, en conséquence, les revenus des récupérateurs ont fondu.

Sur le principal site touristique du Cambodge (Angkor Vat) ..

Ainsi, Ou Ran, chiffonnière de soixante ans, avec encore deux enfants à charge, pour qui : « c’est très difficile. Personne n’achète de déchets actuellement. Je gagne au mieux un dollar par jour. Heureusement, mon propriétaire ne m’a pas demandé de loyer pour le mois dernier. Mais comment payer mon riz pour moi et mes enfants. Je continue toutefois à ramasser les déchets. je ne sais faire que ce métier » (7)

Par Jean-Michel Gallet

(1) « économie informelle » : chiffre qui évidemment varie suivant la définition donnée à ce terme. En règle générale, l’activité agricole en est exclue

(2) au Cambodge, selon un rapport de l’Institut de statistique du Cambodge commandé par l’OIT, 80 % des travailleurs occupent un « emploi vulnérable ». Cette étude date de 2010. Depuis, c’est-à-dire avant l’arrivée du corona virus et de ses conséquences, on peut penser que ce pourcentage serait à revoir à la baisse, mais vraisemblablement encore majoritaire.

(3) « chiffonnière » : originellement, un chiffonnier est une personne qui ramasse de vieux chiffons pour les vendre. Dans le cas d’espèce, il ne s’agit pas de vieux chiffons, mais de canettes d’aluminium et de bouteilles en plastique. J’ai toutefois, en élargissant la fonction de chiffonnier, eu recours à ce terme pour désigner « la chiffonnière de Prek Chak » plutôt qu’à celui de « récupératrice de déchets »

(4) « chaîne » ou filière : car chaîne, il y a, au-delà d’une apparente inorganisation du processus de la récupération des déchets, ce qui peut rendre, évidemment, les statistiques, en la matière, sujettes à caution

(5) selon l’association « Independent Democracy of Informal Economy », si le revenu des récupérateurs de déchets pouvait atteindre jusqu’à 200 dollars par mois (environ 180 euros), il se caractérisait surtout par une grande instabilité et s’exerçait dans des conditions de travail pénibles. Au Cambodge, le salaire minimum dans l’industrie textile — la principale activité manufacturière — était, en 2019, de 170 dollars/mois soit environ 155 euros/mois pour 48 heures de travail hebdomadaire. En 2020, il devait passer à 190 dollars/mois, mais, à ce jour, impossible de savoir si et comment le corona virus a modifié ce projet.

Cette même association estime à 1 000 le nombre de récupérateurs pour la seule ville de Phnom Penh (source : Cambodge Mag : « Économie et Covid-19 » - mai 2020)

(6) ne serait-ce qu’à cause de la quasi-disparition du tourisme (20 % du PIB — produit intérieur brut — national — à comparer au chiffre de la France : 8 % du PIB)

(7) : Cambodge Mag — « Économie et Covid 19 » — mai 2020


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